Huit ans après Mid­night Spe­cial et Lov­ing, qui attes­taient déjà des lim­ites de son ciné­ma, Jeff Nichols fait son retour avec une plongée un peu terne dans l’Amérique des années 1960, au moment de la nais­sance du mou­ve­ment des Bik­ers et de la courte utopie lib­er­taire dans laque­lle baig­naient alors ces « clubs » de mav­er­icks, avant que leur mod­èle bas­cule plus net­te­ment dans la crim­i­nal­ité et la loi des gangs. Étrange objet que The Bik­erid­ers, film spir­ituelle­ment coupé en deux et qui sem­ble en avoir con­science, au point de faire de cette scis­sion son sujet souter­rain. Nichols s’intéresse en par­ti­c­uli­er à deux fig­ures de motards, John­ny (Tom Hardy), le patri­arche des Van­dals, un club du Mid­west, et Ben­ny (Austin But­ler), une jeune tête brûlée à la James Dean qui compte par­mi les plus fidèles mem­bres des Van­dals et dont John­ny aimerait faire son héri­ti­er. L’un incar­ne une forme de viril­ité assez tra­di­tion­nelle (John­ny a un tra­vail, une mai­son, une famille et une vision plutôt struc­turée de ce que doit être son petit clan mas­culin), quand l’autre est la per­son­ni­fi­ca­tion de l’idéal bik­er (la jeunesse, la lib­erté et une vie dévolue au fris­son provo­qué par les chevauchées toni­tru­antes en bécane). Or, ce qui frappe devant The Bik­erid­ers, c’est à quel point le film est à l’image de John­ny alors qu’il voudrait être comme Ben­ny, tout en ayant con­science qu’il en est inca­pable. On a sou­vent rap­proché Jeff Nichols de James Gray, dans une per­spec­tive élo­gieuse qui pour­rait néan­moins inclure aus­si leurs tra­vers com­muns. À l’occasion d’un entre­tien don­né à Libéra­tion pour la sor­tie d’Ad Astra, Gray se livrait ain­si à un aveu lucide sur son aspi­ra­tion à une « chaleur, une vital­ité » et sur son inca­pac­ité à touch­er du doigt cette flamme qui lui manque. Le prob­lème est ana­logue chez Nichols : son ciné­ma rêve d’élégie clas­sique et de romanesque, quand il est sou­vent com­passé et dénué de souf­fle. La pudeur devient l’alibi d’une cer­taine rigid­ité, toute­fois moins prég­nante que dans Lov­ing, en cela qu’elle est lis­sée par le ver­nis encore plus imper­son­nel de la mise en scène et un scé­nario cal­i­bré épou­sant une sim­ili struc­ture de rise and fall.

Cette ten­sion entre l’épure et un cer­tain académisme est même mise en abyme par la dif­férence notable entre les jeux des acteurs. Au risque d’en faire ponctuelle­ment trop dans sa retenue d’apparat, But­ler affiche un style minéral, d’une majesté tran­quille, déploy­ant une tech­nique de jeu qui vise à don­ner l’impression d’un mag­nétisme naturel. À l’inverse, avec leurs effroy­ables accents à couper au couteau, Hardy et Jodie Com­er, qui joue l’épouse de Ben­ny et dont la voix berce une par­tie du réc­it en voix-off, penchent plus ouverte­ment du côté de l’Actors Stu­dio dans ce qu’il a de plus arti­fi­ciel, rehaus­sant en miroir le dépouille­ment en réal­ité très fab­riqué de But­ler. Mais s’il fal­lait associ­er la forme de Nichols au régime de jeu de l’un de ses inter­prètes, on penserait davan­tage à Mike Faist, can­ton­né au rôle ingrat d’un jour­nal­iste suiv­ant les évo­lu­tions du club des Van­dals. Per­son­nage dis­cret, falot et au sec­ond plan, il s’en tient à tenir le micro pour restituer de manière assez sco­laire la fas­ci­na­tion sus­citée par cette équipée sauvage.

De ce film déce­vant mais dont le nœud devient par endroits émou­vant, Nichols tire quelques embryons de belles scènes, comme celle où John­ny con­fie à Ben­ny sa volon­té de lui laiss­er son trône de chef de club. Par un jeu sur la pro­fondeur de champ, leurs deux vis­ages se super­posent, comme pour échang­er un bais­er impos­si­ble et entériner un écart – au désar­roi du vieux motard, Ben­ny décline sa propo­si­tion. Mu par ce dis­cerne­ment bizarrement désar­mant – celui d’un cinéaste qui voudrait être tout en sachant au fond qu’il ne peut pas –, le film sem­ble con­damné à grap­piller des bribes d’émotion con­tenue. Son dénoue­ment, sur fond de fordisme (un com­ing home amor­cé par le sur­cadrage d’une porte, façon Pris­on­nière du désert) et de nos­tal­gie d’un vrom­bisse­ment de moteurs désor­mais hors de portée, entérine le renon­ce­ment comme seule voie de sor­tie pos­si­ble. C’est in fine par là que le film trou­ve un sem­blant de sin­gu­lar­ité, mais à un prix amer. Entre poé­tique de l’entrave et film de jeune vieux, The Bik­erid­ers donne des nou­velles peu encour­ageantes pour ceux qui voy­aient en Nichols un pos­si­ble héri­ti­er du grand ciné­ma améri­cain, à la fois du clas­si­cisme et du Nou­v­el Hol­ly­wood. Loin des grands espaces et de la route 66, le film tourne plutôt autour d’un rêve inac­ces­si­ble et réduit au rang de fan­tasme secret, auquel on repense avec un mélange de joie et de regret dans les plis d’une vie rangée. L’idée est théorique­ment boulever­sante, mais même cette mélan­col­ie sourde paraît trop con­fec­tion­née et dépouil­lée de l’ardeur con­trar­iée qu’elle entend faire per­ler. Décidé­ment, Nichols n’est pas Ben­ny.