On par­lerait dif­fi­cile­ment, à pro­pos de Jeff Nichols, de « jeune cinéaste ». Il n’a que trente-qua­tre ans, mais après Shot­gun Sto­ries et Take Shel­ter il n’est plus de ceux dont on attend qu’ils fassent leurs preuves, mais dont on s’in­quiète qu’ils nous déçoivent. On pour­ra trou­ver, à le com­par­er aux deux précé­dents, que Mud manque un peu d’am­biguïté. Ce serait pren­dre pour une facil­ité, ou une niais­erie, la trans­parence d’une évi­dence morale.

Tôt le matin un enfant quitte en douce la mai­son où ses par­ents se dis­putent. Il a ren­dez-vous avec son ami pour descen­dre un bras du Mis­sis­sip­pi. Le but est une petite île sauvage, et pren­dre pos­ses­sion d’un étrange lieu : un bateau échoué dans les branch­es d’un arbre. Mais l’île et le bateau sont déjà occupés par Mud, un type mys­térieux, moitié sauvage, qui va deman­der leur aide aux enfants. Un triste foy­er famil­ial, un désir d’aven­ture, le fleuve et ses tour­bil­lons, l’île, la ren­con­tre. Les élé­ments du réc­it et la sym­bol­ique du genre sont posés : ce sera un film ini­ti­a­tique, l’his­toire d’une for­ma­tion, avec ses étapes, ses épreuves et ses crises.

Ces pre­mières min­utes sont red­outable­ment effi­caces mais lais­sent un peu songeur. Le découpage ne serait-il pas trop limpi­de ? La musique un peu trop présente ? Les affects des enfants un peu trop soulignés ? Mud un homme des bois un peu trop séduisant ? Shot­gun Sto­ries et Take Shel­ter n’é­taient certes pas de ces films que l’on dit « dif­fi­ciles » ; mais peut-être étaient-ils plus secrets et ne se livraient-ils pas aus­si rapi­de­ment. Ils se car­ac­téri­saient aus­si par une rel­a­tive pau­vreté en sit­u­a­tions et en per­son­nages, quand le scé­nario de Mud se fait plus ample et se plaît aux ram­i­fi­ca­tions. Mais la crainte de se trou­ver devant un ciné­ma de très belle fac­ture mais un peu con­ven­tion­nel se dis­sipe rapi­de­ment.

Avec Mud, Jeff Nichols se donne les moyens de par­ler à un plus large pub­lic, sans niv­elle­ment, sans en rabat­tre sur ses exi­gences. Il avait besoin pour cela d’un cer­tain « idéal-type » de l’être humain : l’en­fant en for­ma­tion, non encore com­pro­mis, fig­ure peu déter­minée donc poten­tielle­ment uni­verselle. Et c’est l’év­i­dence que l’amour est la plus haute valeur, que l’in­tran­sigeance morale et la sim­plic­ité sen­ti­men­tale de l’en­fant per­me­t­tent de ren­dre sen­si­ble. Cette évi­dence, qui est aus­si une exi­gence, est le cœur sim­ple de Mud, assumé sans la moin­dre ironie ou sec­ond degré, avec une fraîcheur et une sim­plic­ité dont le ciné­ma états-unien est sans doute plus capa­ble que le nôtre. En la vieille Europe, il y a trop d’his­toire, trop de texte, trop de « sec­onde nature » – peu de naïveté. Pour attein­dre à cette hau­teur morale sans ris­quer la niais­erie, il faut sou­vent procéder indi­recte­ment, par purifi­ca­tion : voir, par exem­ple, Bres­son ou Dumont.

Éter­nelle jeunesse améri­caine ? C’est un peu mythologique. Mais juste­ment, c’est une affaire de croy­ance. Jeff Nichols mon­tre une fois de plus les ressources et l’in­ten­sité de l’imag­i­naire états-unien : la force de l’idée de nou­veau monde, l’au­ra du Mis­sis­sip­pi, l’âpreté et l’indépen­dance farouche des hommes – avec, au ciné­ma, toutes les gueules qui vont avec. Les prob­lèmes qui l’in­téressent, le monde en lequel il veut les dévelop­per, Nichols les trou­ve légués par une tra­di­tion. Mais il ne se con­tente pas de jouer avec elle, comme avec un réser­voir de clins d’œil – ce qu’il fait au reste très bien – il s’y rap­porte comme à une source vive, et lui donne un nou­veau corps. Car Mud n’a rien d’ab­strait. Le fleuve impose son rythme – jusque dans les mou­ve­ments de la steady cam – et sa matière : scin­tille­ments de la lumière, reflet des arbres, vari­a­tion des couleurs, vase, coquil­lages, ondu­la­tion des ser­pents. L’in­ter­pré­ta­tion est sans fausse note, mal­gré le nom­bre impor­tant de per­son­nages. Matthew McConaugh­ey, Tye Sheri­dan, Jacob Lofland, Reese With­er­spoon, Sam Shep­ard, Michael Shan­non, Ray McK­in­non ; cha­cun campe un per­son­nage dense et crédi­ble. Loin de ce monde, la « ville » (jamais désignée autrement que par ce terme générique) est une entité dés­in­car­née et abstraite, objet de fan­tasmes néan­moins, car c’est là que se trou­vent les femmes. Et si Ellis n’aime pas la ville, il devra tout de même y vivre au terme de son appren­tis­sage.

L’aspi­ra­tion intran­sigeante à l’amour, l’in­tense présence de la nature et le ray­on­nement de la fig­ure enfan­tine – qui plus est incar­née par Tye Sheri­dan, un des enfants de The Tree of Life – évoque néces­saire­ment le dernier ciné­ma de Mal­ick. Il en dif­fère toute­fois net­te­ment, par sa forme bien sûr – encore que Jeff Nichols se plaise à faire droit, au détour d’un plan, à la présence des ani­maux, d’une façon qui rap­pelle La Ligne rouge ou, déjà, Bad­lands – mais surtout par son esprit. L’amour, pour le coup, est un fait pure­ment humain, anthro­pologique et non cos­mologique. Il n’u­nit pas l’homme à la nature, qui reste, avec ses ser­pents, red­outable­ment hos­tile, mais seule­ment l’homme à l’homme. Il n’ou­vre à aucune mys­tique mais vaut par les liens hor­i­zon­taux qu’il institue et sou­tient. Il est affaire de volon­té : comme le crie Ellis, il se perd lorsque l’on baisse les bras.

Il ne s’ag­it pas d’ac­cueil­lir mais de con­stru­ire. Si Mud lie de manière émou­vante les hommes et le Mis­sis­sip­pi autour duquel s’or­gan­ise leur vie, ce lien n’est pas cos­mique, mais social, his­torique, tra­di­tion­nel, tis­sé à force de tra­vail. Le fleuve est indif­férent : comme le rap­pelle Galen à Ellis, les hommes y trou­vent ce qu’ils veu­lent. Il est même plutôt inquié­tant, à en juger par les for­mi­da­bles plans où Galen cherche des coquil­lages dans la vase, dans son scaphan­dre de for­tune. Le dual­isme entre l’homme et la nature est irré­ductible, même pour ceux qui en sont le plus proche, qui la tra­vail­lent et qu’elle forme en retour.

Aus­si sim­ple soit l’év­i­dence morale qui sou­tient le film, la com­plex­ité de la réal­ité n’est donc jamais oubliée. Mud (le per­son­nage), opaque et incom­préhen­si­ble, en est la métaphore. Si l’amour, à la fin, con­naît une vic­toire, celle-ci est rel­a­tive. Il a fal­lu souf­frir, il a fal­lu des morts, et aban­don­ner l’en­fance. Mais l’en­tièreté farouche de l’aspi­ra­tion morale qui ani­me Ellis et ray­onne dans tout le film n’est pas dis­qual­i­fiée ; con­tre ce à quoi l’on pou­vait s’at­ten­dre, avec Mud, Jeff Nichols nous livre une anthro­polo­gie opti­miste.