Précédé d’une répu­ta­tion de « petit film culte », réal­isé avec un bud­get dérisoire par un homme-orchestre (pro­duc­teur, scé­nar­iste, réal­isa­teur, acteur, mon­teur) dont c’est le pre­mier film, Bell­flower est présen­té comme le fleu­ron du ciné­ma indépen­dant améri­cain. Evan Glodell prend pour­tant un cer­tain plaisir à en dyna­miter les codes pour accéder à un autre type de représen­ta­tion, et propulse son film vers un hori­zon incer­tain, pris entre les feux d’une série B fauchée et le développe­ment d’une bluette cradingue qui vire au cauchemar.

Bell­flower est un film insta­ble, un peu à la manière d’une for­mule chim­ique dont les com­posants risquent à chaque instant de vous sauter à la fig­ure. De chimie, il en est d’ailleurs curieuse­ment ques­tion dans le film, par le grain très osten­si­ble­ment vis­i­ble de l’image, par la quête des deux héros dans la fab­ri­ca­tion d’un lance-flammes, ain­si qu’à tra­vers l’histoire d’amour d’abord idyllique puis con­trar­iée entre Woodrow (Evan Glodell) et Mil­ly (Jessie Wise­man). Ces élé­ments épars con­cré­tisent une mon­tée en vio­lence des affects et des actes, atteignant in fine un point d’orgue qui per­met de tout remet­tre à plat, de repar­tir.

Tout com­mence pour­tant comme un sym­pa­thique sim­u­lacre de teen-movie, où nos héros, l’introverti Woodrow et l’expansif Aiden, deux cal­i­forniens plutôt décérébrés et glan­deurs, occu­pent leur temps entre deux cuites à con­stru­ire la voiture ultime, celle de leurs rêves ado­les­cents han­tés par Mad Max, la « Medusa ». Un étrange désir de toute-puis­sance que de se voir affubler de ce bel engin, en même temps qu’une inquiète néces­sité de par­er à une apoc­a­lypse que nos deux hurlu­ber­lus pressen­tent comme proche. Puis le réc­it emprunte rapi­de­ment une autre voie, comme un chemin de tra­verse qui prend peu à peu de l’ampleur, avec la ren­con­tre de Mil­ly, fausse blonde aux sour­cils épilés, et dont le com­porte­ment n’a pour­tant rien de coquet : à la fois grande gueule et pili­er de bar, elle « allume » Woodrow et se lance avec lui dans une virée jusqu’au Texas, où un pre­mier ren­dez-vous amoureux se con­cré­tise en une sorte de « beu­ver­ie roman­tique ». Mal­gré un découpage en chapitres, Bell­flower est alors affublé d’une belle lib­erté de ton, entre accéléra­tions éthyliques et envolées d’une pas­sion ado­les­cente avec, en toile de fond, un coin paumé de la Cal­i­fornie comme lieu de perdi­tion, de sur­place, en un mot, de débauche.

C’est cet écart entre émois pré-pub­ères, accen­tué par le jeu enfan­tin, presque naïf, des acteurs et la pos­si­bil­ité d’un effon­drement du monde, et plus par­ti­c­ulière­ment de celui de Woodrow qui donne à Bell­flower un par­fum d’urgence, per­me­t­tant à Glodell de pass­er en un clin d’œil d’une scène entre potes à une séquence exta­tique au bord d’une plage. Cohab­itent alors une sur­prenante atten­tion à la représen­ta­tion d’une ami­tié, ain­si qu’au car­ac­tère irrem­plaçable du sen­ti­ment amoureux, en même temps que le film est sans cesse par­a­sité par des signes tout droit sor­tis de l’univers du clip (beaux goss­es stylés, « cool atti­tude », voitures et gross­es mécaniques) et de la cul­ture beauf améri­caine (armes à feu, teufs géantes prop­ices au « binge drink­ing », pouffes à gros seins) – sachant que les deux se répon­dent et présen­tent des élé­ments inter­change­ables. Même s’il ne se réclame pas directe­ment du por­trait d’une époque, force est de con­stater que Glodell reprend à son compte l’esthétique de la généra­tion MTV, mais pour la ramen­er à sa pro­pre vio­lence et imma­tu­rité, par le biais d’une déchirure, une décep­tion amoureuse qui vient scinder le film en deux.

Loin de se pos­er en fig­ure de juge, Glodell préfère plonger dans cette béance pour explor­er le sen­ti­ment de rejet, la douleur de la trahi­son, appuyés par un traite­ment out­ranci­er de l’image (flous, objec­tif volon­taire­ment sale, sat­u­ra­tion des couleurs, images sur­ex­posées) qui traduit le côté « à fleur de peau » de ses per­son­nages. Il choisit alors de s’engager sur la voie du pire, pous­sant le réc­it jusqu’à un dénoue­ment trag­ique, comme l’épuisement d’un pos­si­ble apoc­a­lyp­tique – mais pas inéluctable – des rela­tions entre tous les per­son­nages. En résulte un film hyper­trophié, bour­sou­flé, bardé de ful­gu­rantes excrois­sances, qui réus­sit para­doxale­ment à porter au for­ceps un regard mesuré et juste sur ses per­son­nages. Car sur le seuil de cet enfer, il reste la belle per­sis­tance d’une ami­tié qui per­met, à loisir, de tout recon­stru­ire ou de tout anéan­tir.