Hasard (ou cohérence ?) des pro­gram­ma­tions can­nois­es : L’Être aimé se tient à équidis­tance de deux films présen­tés l’année dernière en com­péti­tion. Este­ban (Javier Bar­dem), cinéaste espag­nol inter­na­tionale­ment recon­nu, demande à sa fille Emil­ia (Vic­to­ria Luen­go), une jeune actrice qu’il n’a pas élevée et n’a pas vue depuis longtemps, de tenir le pre­mier rôle dans son nou­veau film, Désert – ali­bi, on le com­prend, pour retrou­ver cet enfant qui s’est détaché de lui. En somme, Soro­goyen mélange Valeur sen­ti­men­tale à Sirāt. Ce n’est pas le seul lien que le film noue avec celui de Laxe. En prenant le désert pour décor, les deux cinéastes affichent un désir com­mun d’interroger le passé colo­nial de l’Es­pagne – le film dans le film de L’Être aimé en fait même son sujet déclaré –, qui s’estompe pour­tant rapi­de­ment pour laiss­er place à une étude psy­chologique (Soro­goyen) ou à un trip hal­lu­ciné (Laxe). Dans le cas qui nous intéresse, le glisse­ment vers la sphère intime est cepen­dant jus­ti­fié en par­tie par le scé­nario, même s’il débouche sur une thèse appuyée. Au cours d’un dîn­er, un acteur demande à Este­ban la rai­son pro­fonde qui motive l’existence de son film et le choix de son thème. Le cinéaste botte en touche, avant que la réponse ne soit don­née au bout de l’intrigue, en salle de mon­tage, où Este­ban com­mence à pleur­er devant les rush­es d’Emilia par­courant des dunes ens­ablées : le tour­nage du film, dans toute sa lour­deur logis­tique et sa com­plex­ité, n’aura été qu’un pré­texte pour voir sa fille comme pour la pre­mière fois. Déjà, dans la longue dis­cus­sion faisant office de pro­logue, Este­ban don­nait la clef du réc­it : Désert racon­te l’histoire de gens qui n’arrivent pas à se regarder dans les yeux. La mise en scène de Soro­goyen développe cette idée en fig­u­rant des per­son­nages très obser­va­teurs, qui prof­i­tent que l’autre regarde ailleurs pour le son­der sans être vus en retour. L’essentiel des scènes entre le père et la fille est con­stru­it autour de ce principe : ils s’observent du coin de l’œil tout en évi­tant pen­dant un temps de baiss­er leur garde, par pudeur et douleur. Ce repli vers la psy­cholo­gie est car­ac­téris­tique de Soro­goyen, dont L’Être aimé con­firme l’épaisseur du trait. Mais dans le même temps, le film laisse entrevoir une autre voie (voire une porte de sor­tie) pour ce ciné­ma très scé­nar­isé qui court après une sophis­ti­ca­tion avant tout nar­ra­tive.

Côté pile, il y a des scènes con­fon­dantes de lit­téral­ité, notam­ment lorsqu’Esteban, tout en regar­dant au loin Emil­ia dans le restau­rant d’un hôtel, écoute la bande-son com­posée pour son long-métrage, soupe mélo­dra­ma­tique qui assène l’idée que le cinéaste met en scène, men­tale­ment et con­crète­ment, ses retrou­vailles avec Emil­ia. La mise en abyme ouvre aus­si sur un jeu con­cer­nant les for­mats d’image, entre le grain du film dans le film, la net­teté numérique de la pho­togra­phie de Soro­goyen, et le pas­sage en noir et blanc de séquences pointant que même dans les couliss­es du tour­nage, une couche de fic­tion recou­vre les inter­ac­tions entre les per­son­nages. Ce pan du film est d’autant plus raté que Soro­goyen a peu de choses à dire sur le proces­sus de mise en scène d’Esteban, dont la répu­ta­tion de for­mal­iste auda­cieux tranche avec ce que l’on voit à l’écran : un cinéaste appliqué mais qui approche avant tout les scènes avec un regard tech­nique et un souci de métic­u­losité réal­iste. Là encore, l’un des cadres élus par le film (le tour­nage) est sub­sumé sous un autre sujet : la pein­ture d’un artiste dont l’exigence con­fine à la tyran­nie, et qui mélange vie privée et vie pro­fes­sion­nelle dans un mag­ma présen­té comme humaine­ment lim­ite mais artis­tique­ment fécond.

Côté face, en revanche, un aspect du film rachète un peu sa lour­deur générale : son goût des sit­u­a­tions déployées dans le temps. Il y en a deux dans le film, deux scènes de déje­uner, où se cristallise la ten­sion latente entre Este­ban et Emil­ia. La pre­mière est l’ouverture du film, qui réu­nit les per­son­nages pour la pre­mière fois depuis treize ans et per­met d’appréhender la nature de leur lien – il faut d’ailleurs atten­dre plusieurs min­utes pour com­pren­dre qu’ils sont père et fille. L’intérêt ménagé par la scène tient moins dans son jeu de champs-con­trechamps, de plus en plus resser­rés et lacu­naires (des bouts du vis­age d’Emilia sont masqués ou floutés), que dans la manière dont la tem­po­ral­ité exhaus­tive de l’interaction induit une oscil­la­tion de sa dynamique. Lorsque Emil­ia sort fumer une cig­a­rette, on est comme Este­ban : à la fois en train de prof­iter de cette accalmie dans leur échange ten­du et d’attendre, cir­con­spect, de voir si elle va revenir. La deux­ième est l’acmé de ten­sion du film et ne repose plus sur le seul dépliage d’une scène don­née, mais sur son piétine­ment. Este­ban est cette fois der­rière son com­bo, dans une tente noire plongée dans la pénom­bre, tan­dis que les acteurs ten­tent de jouer une scène de déje­uner dont il faut sans cesse refaire la prise. À cet endroit, l’enjeu en sur­face (le tour­nage du film) et l’enjeu souter­rain (la rela­tion d’Esteban et Emil­ia) se téle­scopent dans une sit­u­a­tion spa­tial­isée entre divers pôles (le plateau, le com­bo, l’équipe image) par laque­lle est fig­urée la cir­cu­la­tion entre le cinéaste autori­taire et le père blessé. Ces deux facettes sont ici réu­nies pour faire d’Esteban un ogre – l’un des prob­lèmes qu’il voit dans la scène est d’ailleurs, comme s’il pro­je­tait sa pro­pre pul­sion dévo­ra­trice, la façon dont Emil­ia mange une soupe de pois­son. Bonne scène, prob­a­ble­ment la meilleure tournée à ce jour par Soro­goyen, qui laisse espér­er à l’avenir que le cinéaste délais­sera ses effets de manche habituels, son sym­bol­isme et sa pesan­teur, au prof­it de cette écri­t­ure de la durée.