Mega­lopo­lis, The Bru­tal­ist, et main­tenant L’Inconnu de la Grande Arche, sa décli­nai­son française : en l’espace d’un an, trois films se seront inspirés, de près ou de loin, du Rebelle de King Vidor – Demousti­er étant prob­a­ble­ment celui qui s’in­scrit le plus dans les pas de son mod­èle. Com­ment lire ce retour en force de la fig­ure de l’architecte dressé con­tre la frilosité des pou­voirs publics et la cor­rup­tion des milieux financiers ? Peut-être comme le symp­tôme d’un état con­tem­po­rain de la pro­duc­tion ciné­matographique, les scé­nar­ios des films sus-cités ayant pour seul réel point com­mun d’épouser le point de vue intran­sigeant et rig­oriste d’un créa­teur face aux puis­sances qui entra­vent la sin­gu­lar­ité de sa vision. L’Inconnu de la Grande Arche en fait son pro­gramme nar­ratif : le mécon­nu Johann Otto von Spreck­elsen, que campe un Claes Bang emprun­tant à Gary Coop­er sa rec­ti­tude physique – le Danois est grand, implaca­ble et rétif à toute forme de séduc­tion – est man­daté pour con­cevoir et super­vis­er le « cube » de la Défense. Le scé­nario en fait un per­son­nage presque anachronique d’artiste de la Renais­sance (le plus gros point d’achoppement est le choix du mar­bre, qui est orig­inelle­ment le même que celui de la Piè­ta de Miche-Ange), dont le mécène serait Mit­ter­rand, assim­ilé ici à un monar­que – il se pose en garant de la per­spec­tive des Champs-Élysées, car il s’agit après tout de la con­tin­u­a­tion de « l’axe roy­al ».

Or nous sommes dans les années 1980, et il n’y a plus de place pour cette vision roman­tique de l’art à l’ère de la rigueur budgé­taire et du désen­gage­ment crois­sant de l’État dans les grands travaux. C’est tout le sujet du film, et aus­si son nœud, car si Demousti­er prend le par­ti de Spreck­elsen, il envis­age son film en vérité comme Paul Andreu, l’architecte français qui sec­onde le Danois et se voit attribuer la fonc­tion de « maître d’œuvre ». L’In­con­nu de la Grande Arche n’est pas un objet flam­boy­ant, mais un édi­fice fonc­tion­nel et bien bâti, qui retient avant tout de la notion de « mon­u­ment » l’idée d’un ouvrage dédié à la mémoire d’une per­son­ne, ici l’architecte incon­nu d’une arche sans tri­om­phe. Pour dire les choses autrement, c’est un film sur l’originalité par un réal­isa­teur qui en est dénué ; un film sur un artiste réal­isé par un arti­san un peu besogneux, pas sans savoir-faire, mais à qui il manque tout ce qu’il célèbre – une vision formelle.