Le jury présidé par Juli­ette Binoche a remis une Palme d’or à la fois sans sur­prise et plutôt para­doxale à Jafar Panahi. Sans sur­prise, car ce prix, on aurait pu le prédire à l’annonce de la sélec­tion, au regard du sym­bole que le cinéaste incar­ne (rap­pelons qu’il fut empêché de tra­vailler, puis arrêté et empris­on­né par les autorités de son pays) et du sou­tien que lui avait publique­ment affiché par le passé la comé­di­enne de Copie con­forme. Para­doxale, car au sein d’une com­péti­tion où bril­laient plutôt les objets auda­cieux mais impar­faits, Un sim­ple acci­dent s’est affir­mé comme l’un des films les moins acci­den­tés. Il tient au con­traire solide­ment sur ses deux jambes, alors même qu’il gravite autour d’un per­son­nage uni­jam­biste (un motif par ailleurs récur­rent de ce fes­ti­val riche en jambes coupées : Sound of Falling, Sirāt, L’Agent secret…) : l’une poli­tique (le film est une dénon­ci­a­tion sans détour de la répres­sion en Iran), l’autre scé­nar­is­tique (la suc­ces­sion de sta­tions pour con­firmer ou infirmer l’identité d’un tor­tion­naire pré­sumé). Et la mise en scène ? Elle se dis­tingue surtout dans une éton­nante séquence située au début du film, où le com­porte­ment d’un garag­iste paraît d’abord inex­plic­a­ble, et dans une con­clu­sion habile­ment troussée, cimen­tant le tout d’une note d’ambiguïté quelque peu con­v­enue – c’est désor­mais une stratégie éculée du ciné­ma d’auteur fes­ti­va­lier que de s’achever sur un plan sus­pendu –, bien que logique au regard de la tra­jec­toire du film. Un sim­ple acci­dent n’est pas la palme la plus imméritée de ces dernières années, ni le moins réus­si des films de Panahi. Pour la pre­mière fois depuis vingt ans (Hors jeu, en 2006), le cinéaste iranien n’apparaît pas devant sa pro­pre caméra et renoue avec une veine fic­tion­nelle entre-temps aban­don­née, ou large­ment hybridée (Trois vis­ages, déjà récom­pen­sé à Cannes en 2019).

Explosif, mécanique

Si Panahi a eu les faveurs du jury, c’est peut-être parce qu’il occu­pait une place un peu à part, même si d’autres réal­isa­teurs sélec­tion­nés (Kle­ber Men­donça Fil­ho et Tarik Saleh) ont aus­si ambi­tion­né de racon­ter quelque chose de l’état malade ou pour­ri de leurs pays respec­tifs. Son film s’est tenu éloigné de la ligne de crête à par­tir de laque­lle s’est organ­isée la com­péti­tion, entre des objets val­lon­nés aux par­tis pris affir­més (Résur­rec­tion, The Phoeni­cian Scheme, Sirāt, Sound of Falling voire Edding­ton, dont la pre­mière moitié fut l’une des bonnes sur­pris­es de ce cru) et une série de films reposant sur une stratégie nar­ra­tive beau­coup plus nette, qu’il s’agisse d’une démon­stra­tion implaca­ble (Deux pro­cureurs), d’un glisse­ment du genre vers la fresque poli­tique (L’Agent secret), ou d’une rib­am­belle de mélo­drames obéis­sant à une mécanique visant à arracher les larmes (Jeunes mères, Woman and Child et Valeur sen­ti­men­tale, récom­pen­sé du Grand Prix). On aurait pour­tant tort d’opposer rapi­de­ment l’horizon de l’explosion (autre motif clef de ce mil­lésime, entre les œuvres de Laxe, Ander­son et Aster) à celui de la mécanique, quand la plu­part des films, à quelques excep­tions près (le ratage d’Alpha), appelaient à faire preuve de nuance et à dis­soci­er par­fois à l’in­térieur d’un même bloc le bril­lant de l’inégal. Et de fait, ce partage entre deux ten­dances n’explique cette année qu’en par­tie la polar­i­sa­tion extrême des avis, tant un même film pou­vait sus­citer des réac­tions tranchées, comme Résur­rec­tion (qui fut à peu près autant cat­a­logué comme chef‑d’œuvre que comme cat­a­stro­phe) ou Sirāt, dont les audaces ont clivé la Croisette.

Bosselé

À Critikat, un seul film aura véri­ta­ble­ment fait l’unanimité, The Mas­ter­mind de Kel­ly Reichardt, pro­jeté en fin de par­cours (et que j’ai per­son­nelle­ment loupé à cause d’un train trop pré­coce), quand d’autres cinéastes aimés auront davan­tage prêté au plaisir de la dis­cus­sion. Ain­si du film de Bi Gan, à la fois le plus atten­du et le plus craint dans nos rangs : quand mon con­frère Corentin Lê partageait sa décep­tion mât­inée d’éclats, j’ai été au con­traire ravi de voir le cinéaste s’extraire du sché­ma à mon avis trop clos d’Un Grand voy­age vers la nuit pour pro­pos­er un film ani­mé certes par une grande ambi­tion, mais aus­si une fragilité presque can­dide. On a qual­i­fié Résur­rec­tion de pon­tif­i­ant ou de brumeux ; c’est en vérité à mes yeux le film le plus sim­ple à com­pren­dre de la com­péti­tion, en même temps que le plus généreux dans sa manière d’envisager le ciné­ma comme une rêver­ie dont les con­tours se redéfinis­sent au fur et à mesure. Le film con­tient les plans les plus entê­tants du fes­ti­val (Shu Qi dans une opi­umerie de car­ton-pâte où sur­gis­sent des mains humaines), quelques pas­sages moins inspirés (les deux seg­ments cen­traux qui, paraît-il, pour­raient être réduits en vue d’une sor­tie en salle), et des vari­a­tions formelles extra­or­di­naires – notam­ment au détour d’un ample plan-séquence, à peu près de la même durée que ceux de Kaili Blues et d’Un Grand voy­age vers la nuit, mais qui s’en dis­tingue dans le détail par sa logique labyrinthique et son panachage de tonal­ités hétérogènes. Résur­rec­tion syn­thé­tise prob­a­ble­ment plus que tout autre titre la dimen­sion con­join­te­ment stim­u­lante, sur­prenante et sinu­soï­dale d’un fes­ti­val bosselé, mais au bout du compte assez ent­hou­si­as­mant. Il suf­fit d’aligner les titres mis en avant dans nos colonnes pour s’en con­va­in­cre : The Mas­ter­mind, Sirāt, The Phoeni­cian Scheme, Mag­el­lan (si le film était sélec­tion­né à Cannes Pre­mière, sa place était en com­péti­tion), Le Rire et le couteau (idem), L’Aventura, Nuit obscure – Ain’t I A Child ? et Put Your Soul on Your Hand and Walk (présen­tés à L’ACID), ou encore, dans une moin­dre mesure, Edding­ton, Miroir n°3 et Oui (Quin­zaine des cinéastes), Deux pro­cureurs ou Sound of Falling. Tous, à divers degrés, ont enflam­mé les pupilles et embrasé les méninges.