Si The Bru­tal­ist n’est que le pre­mier film de Brady Cor­bet à trou­ver le chemin des salles français­es, l’ancien acteur (aperçu entre autres dans Mys­te­ri­ous Skin, Fun­ny Games U.S. et Melan­cho­lia) s’est forgé en dix ans une petite répu­ta­tion de cinéaste ambitieux et provo­ca­teur. L’Enfance d’un chef puis Vox Lux, présen­tés tous deux à la Mostra de Venise, où Cor­bet a fait son nid (au point que l’épilogue de The Bru­tal­ist prend pour décor la cité des Doges), adop­taient une forme assez bis­cor­nue et non sans rap­port avec celle de ce troisième long, qui représente mal­gré ses lim­ites un cer­tain bond en avant pour le réal­isa­teur. Son style se car­ac­térise avant tout par un grand écart entre le max­i­mal­isme de ses inten­tions et le min­i­mal­isme des séquences com­posant dans les faits ses pro­jets auda­cieux. Sur le plan nar­ratif, ses pre­miers films témoignent d’aspirations mal soutenues par une mise en scène plus tim­o­rée qu’il n’y paraît, dont les faib­less­es étaient masquées par quelques rares pics d’intensité que por­tait une musique toni­tru­ante. L’Enfance d’un chef, adap­té de Sartre, entendait ain­si détri­cot­er les orig­ines du fas­cisme en croisant Le Ruban blanc avec un ersatz de La Malé­dic­tion, quand Vox Lux, pom­peuse­ment sous-titré « A 21st Cen­tu­ry Por­trait », mêlait tueries de mass­es, por­trait d’une pop star tor­turée et ver­nis vague­ment apoc­a­lyp­tique. Dans les deux cas, les films lou­voy­aient, mul­ti­pli­aient les scènes filan­dreuses et non­cha­la­m­ment exé­cutées, avant de pren­dre une cer­taine hau­teur dans leurs con­clu­sions respec­tives, qui invi­taient à revoir le tout sous un autre jour. Bref, pour être poli, Cor­bet ressem­blait jusqu’à présent à un cinéaste un peu fumeux, dont les hautes pré­ten­tions accouchaient de tun­nels dia­logués par­fois sim­ple­ment mis en boîte. Sa folie des grandeurs ménageait cepen­dant la curiosité d’en voir davan­tage, par l’étrangeté de cer­tains par­tis pris et sa col­lab­o­ra­tion avec l’im­pér­i­al et regret­té Scott Walk­er (auquel The Bru­tal­ist est dédié), dont les com­po­si­tions dis­so­nantes dynami­saient ponctuelle­ment ces galops d’essais alam­biqués.

The Bru­tal­ist ne rompt qu’en par­tie avec ce tableau en demi-teinte, qui per­met de détri­cot­er cer­tains malen­ten­dus entourant d’ores et déjà le film – et de rap­pel­er que Cor­bet, qui béné­fi­cie de ce côté de l’Atlantique d’une forme de vir­ginité, a pour­tant un pas­sif qui nuance l’étiquette de néo­clas­sique qu’on serait ten­té de lui coller trop rapi­de­ment. Pre­mière semi-sur­prise : si elle a été com­parée au ciné­ma de Paul Thomas Ander­son (There Will be Blood ou The Mas­ter) et à celui d’Orson Welles (là, on ne voit pas trop en quoi), cette fresque qui s’étale sur plusieurs décen­nies com­porte en vérité peu de scènes mar­quantes ou impres­sion­nantes. De nou­veau, Cor­bet recourt à une approche « maxi-min­i­mal­iste » : le par­cours de Lás­zló Toth (Adrien Brody), archi­tecte juif hon­grois passé par le Bauhaus et rescapé des camps de con­cen­tra­tion, qui débar­que aux États-Unis sans tra­vail ni ressources, épouse certes les con­tours de l’épopée (3h35, avec intro, épi­logue, et même un entracte de quinze min­utes), mais une épopée avant tout ver­beuse, com­posée essen­tielle­ment de scènes intimistes, loin du tel­lurisme mys­tique d’Andreï Rou­blev de Tarkovs­ki ou de Fitz­car­ral­do de Her­zog, autres inspi­ra­tions revendiquées. Et pour cause : sous ses amples habits, le film reste au fond « petit » à l’échelle de sa pro­duc­tion – dix mil­lions de dol­lars, soit pas grand-chose aujourd’hui à Hol­ly­wood. Ce n’est toute­fois pas à son économie restreinte que le film doit cer­tains de ses choix. Ain­si de la plas­tique du film, assez terne avec ses couleurs délavées et son absence de lumières chaudes[1] : en entre­tien, Cor­bet revendique d’avoir bâti son œuvre ouverte­ment mon­u­men­tale à l’image des gigan­tesques struc­tures béton­nées inven­tées par Toth, tem­ples cyclopéens dépouil­lés de couleurs et d’ornements. Le béton, comme l’explique Toth, est d’ailleurs un matéri­au peu cher : qu’importe sa nature dis­gra­cieuse, s’il per­met d’ériger des mon­tagnes. The Bru­tal­ist ne fait pas dans la den­telle ; puisque son maître mot est l’ampleur, il fau­dra donc le juger sur ce ter­rain.

The Immigrant

Dans un pre­mier temps, le film rem­porte en par­tie son pari. L’ouverture, qui dépeint l’arrivée de Toth aux États-Unis, mon­tre l’architecte se réveiller à bord d’un navire plongé dans la pénom­bre, puis fendre une foule en plan-séquence. L’avancée de la caméra induit une longue mon­tée en puis­sance, accom­pa­g­née par le score remar­quable de Daniel Blum­berg (décidé­ment, Cor­bet sait s’entourer musi­cale­ment), vers le pont du bateau. Elle attrape alors, dans un mou­ve­ment chao­tique, la stat­ue de la Lib­erté à l’envers, avant de la filmer ren­ver­sée – la flamme à gauche et son socle à droite, comme si elle avait chuté de son écrin de Lib­er­ty Island. Ce coup d’éclat assez démon­stratif, et que l’on voit venir dès l’amorce de la scène (d’une part car le film en tire son affiche, de l’autre parce que Cor­bet avait déjà man­i­festé son goût pour les décadrages bizarroïdes dans L’Enfance d’un chef), a bien enten­du une fonc­tion dis­cur­sive : le rêve améri­cain est un mau­vais songe (le réveil soudain de l’architecte, han­té par les hor­reurs de la guerre) dont le film va tor­dre le cou. Un rêve opi­acé – comme Noo­dles dans Il était une fois en Amérique, Toth se shoote –, rad­i­cale­ment retourné comme un gant, jusque dans les con­di­tions de fab­ri­ca­tion du film. Le détail ne manque pas d’ironie au regard de ce qui nous est racon­té : The Bru­tal­ist a été tourné en Hon­grie, soit le pays d’origine de l’immigrant.

Autrement dit, Toth n’a men­tale­ment pas tout à fait quit­té l’Europe en ruines, et les États-Unis, loin du « promised land », s’apparenteront à un pur­ga­toire avant le départ pour une autre terre d’accueil (Israël). C’est à cet endroit que la durée du film se jus­ti­fie pleine­ment. Il faut atten­dre une heure pour que Toth voie sa chance tourn­er, une heure durant laque­lle ses pre­miers pas en tant qu’Américain sont dépeints comme une odyssée de la gri­saille, triste et ordi­naire, entre les ami­tiés tis­sées dans la file d’attente pour la soupe pop­u­laire, les brimades racistes encais­sées sans mot dire, les travaux manuels pour sub­sis­ter, les démarch­es admin­is­tra­tives com­plex­es pour faire venir son épouse, Erzsé­bet (Felic­i­ty Jones), tou­jours blo­quée en Europe, et puis l’alcool et l’héroïne pour atténuer la douleur et dis­siper les nuages de la dépres­sion. Jamais peut-être la fig­ure de l’immigrant n’a été à ce point cap­turée dans sa sin­istre triv­i­al­ité – du moins jusqu’à ce que le tal­ent du juif hon­grois, archi­tecte émérite avant d’être déporté, soit repéré par Van Buren (Guy Pearce), un mag­nat aux humeurs fluc­tu­antes.

Une tache sur le marbre

Le film vaut pour cette expéri­ence de la durée, dont l’entracte, assez beau, con­stitue une sorte d’apothéose. Il se com­pose d’une sim­ple pho­to et d’un décompte – celui nous séparant du deux­ième acte, mais aus­si des retrou­vailles entre Lás­zló et Erzsé­bet, dif­férées d’un ultime petit quart d’heure dont les sec­on­des défi­lent à l’écran. Sur son ver­sant mélo­dra­ma­tique, le film compte par ailleurs un autre atout dans sa manche : Adrien Brody, dont le jeu hyper tech­nique ouvre ici sur un abîme de fragilité. À rebours de Natal­ie Port­man dans Vox Lux, dont le caboti­nage effréné sab­o­tait pour de bon les promess­es portées par le film, Brody émeut beau­coup par la manière dont ses gestes et les oscil­la­tions de son vis­age tra­vail­lent à l’irruption d’une vul­néra­bil­ité. Il faut le voir étrein­dre son cousin, fon­dre en larmes, l’embrasser de plus en plus chaleureuse­ment, comme s’il venait de retrou­ver un petit bout de foy­er arraché aux cen­dres de la guerre. Les 3h35 sont aus­si con­sacrées à buriner son vis­age émacié, pour extraire les larmes qu’il ren­ferme. Mais avec l’apparition d’Erzsébet, The Bru­tal­ist resserre par­al­lèle­ment les cou­tures de la fable sur le cap­i­tal­isme dévo­ra­teur qu’esquissait jusqu’ici par touch­es la nar­ra­tion, en explo­rant la rela­tion trou­ble entre Toth et Van Buren, mécène ani­mé par un tacite com­plexe d’infériorité pour les choses de l’esprit ; on a de fait du mal à le croire lorsqu’il répète à l’architecte à quel point leurs con­ver­sa­tions sont pour lui « intel­lectuelle­ment stim­u­lantes ».

Si le scé­nario main­tient un temps une cer­taine ambiva­lence (le fils Van Buren aurait-il abusé de Zsó­fia, la nièce de Toth ?), le mar­bre de la grande fresque améri­caine sur le pou­voir et l’hubris affiche une sacrée brèche à l’issue de la par­tie toscane. Lors d’une scène de fête, Van Buren vio­le Toth, aviné et sous emprise, pour le remet­tre à sa place. Cette rup­ture dans le réc­it n’est pas aus­si incon­grue qu’on pour­rait ini­tiale­ment le croire ; le viol n’est pas ici la man­i­fes­ta­tion d’un désir imposé à l’autre (on ne trou­ve guère trace ailleurs d’une atti­rance homoéro­tique entre le tycoon et l’architecte), mais d’une aspi­ra­tion à con­trôler et hum­i­li­er. Van Buren vio­le Toth parce qu’il veut lui mon­tr­er qu’il le pos­sède, ni plus ni moins. Reste que la scène, d’un didac­tisme qui tranche avec le reste de l’étude psy­chologique par endroits plus fine, mar­que une sor­tie de route dont le film ne se remet­tra au fond jamais, jusqu’à un épi­logue lour­de­ment expli­catif, où l’édifice bâti par Toth pour Van Buren est com­paré à l’architecture du camp de con­cen­tra­tion où le pre­mier fut incar­céré. Juste avant, le réc­it ten­tait pour­tant de réin­jecter une dose de mys­tère en dégainant, de manière assez arti­fi­cielle, la carte de la dis­pari­tion anto­nion­i­enne. En pure perte : à ce stade, il ne fai­sait déjà guère plus de doute que Cor­bet, ex-enfant ter­ri­ble, venait d’achever sa mue en scé­nar­iste appliqué.

Lors de sa pre­mière à la Mostra, The Bru­tal­ist fut présen­té comme l’an­ti-Mega­lopo­lis, ou plutôt ce que Mega­lopo­lis aurait dû être selon la presse améri­caine, qui n’aime rien de plus qu’un bon réc­it bien bâti. Il y a du vrai dans cette oppo­si­tion de styles : tel l’acolyte du maire joué par Dustin Hoff­man, qui marte­lait face à la plas­tic­ité revendiquée par Cesar/Coppola son goût des matéri­aux solides (« con­crete, con­crete, con­crete »), Cor­bet se fait l’apôtre du béton.

Notes

Notes
↑1 Le film met pour­tant sur ce point en avant une spé­ci­ficité tech­nique : celui d’être tourné inté­grale­ment au for­mat Vis­taVi­sion.