C’est pas moi ? Un peu tout de même, mais finale­ment, pas tout à fait non plus. Réal­isé pour une expo­si­tion finale­ment annulée au Cen­tre Pom­pi­dou, le film, long d’à peine quar­ante min­utes, est un bric-à-brac de col­lages, d’intertitres, d’extraits de films (surtout ceux de Carax) et de microbouts de fic­tion tournés pour l’occasion. Même pour les spec­ta­teurs qui ne sont pas très carax­iens – c’est mon cas –, l’exercice se révèle éton­nam­ment joueur et accueil­lant dans sa manière d’avancer par rac­cords et jeux de mots, sans suiv­re de fil rigoureux. Il y a bien l’Histoire, l’Histoire du ciné­ma, son his­toire à lui, les his­toires des autres, mais les embranche­ments opérés par Carax relèvent davan­tage du chapelet d’idées éparpil­lées que du véri­ta­ble essai. C’est le revers de la démarche : très (trop) inspiré par le Godard tardif, Carax s’aventure par­fois sur des ter­rains qui, pour le coup, ne sont pas vrai­ment les siens, comme ceux de la poli­tique, de la Shoah ou du fas­cisme, alors même que son ciné­ma d’esthète a tou­jours flot­té au-dessus du con­tem­po­rain, pour se lover dans une mélan­col­ie ner­va­li­enne par­fois étouf­fante. On sent encore la trace de ce passéisme dans un pas­sage où des pho­tos de Roman Polan­s­ki se super­posent les unes sur les autres : au-delà d’une petite pique à l’encontre d’un vocab­u­laire fémin­iste (une voix robo­t­ique com­plète une phrase de Carax, qui dit qu’il est un « homme blanc et hétéro­sex­uel »), le cinéaste achève sa mise en par­al­lèle d’un com­men­taire ironique – « moi aus­si » (enten­dre : me too).

Ce ver­sant du film est toute­fois réduit à la por­tion con­grue et la part mor­tifère du cinéaste innerve des séquences autrement trou­blantes. Un exem­ple, très beau : Carax revis­ite plusieurs scènes (dont celle de Mau­vais sang sur « Mod­ern Love ») où reten­tis­sent des morceaux de Bowie, en les rem­plaçant par « Lazarus », tiré de Black­star, son dernier album sor­ti deux jours avant sa mort. Mais pas n’importe quelle ver­sion de « Lazarus » : on n’entend que le filet de voix érail­lé du chanteur alors malade, dépouil­lé de toute instru­men­tal­i­sa­tion, comme s’il chan­tait a cap­pel­la au milieu d’une église. L’effet est stupé­fi­ant et jure avec les facéties (assez réjouis­santes) du cinéaste, qui investit par ailleurs ce cadre du mon­tage godar­d­i­en comme une récréa­tion. Il faut pren­dre la chose à la fois comme une qual­ité (le film est une bonne sur­prise) et une lim­ite (en cela qu’elle met d’autant plus en exer­gue les faib­less­es d’Annette et con­sorts) : C’est pas moi est prob­a­ble­ment le film le plus inven­tif de son auteur.