Au fil d’une car­rière ciné­matographique longue de trente-cinq ans, John Car­pen­ter n’au­ra jamais bat­tu sa coulpe, mul­ti­pli­ant les films autour d’une cer­taine idée du ciné­ma qui ne se sera jamais éloignée d’une vision sociale et poli­tique du monde – une ten­dance qui lui aliène, aujour­d’hui encore, une bonne par­tie du pub­lic, mais dont l’in­tran­sigeance intel­lectuelle et artis­tique lui assure un vivi­er d’ad­mi­ra­teurs. À la vision de ses pre­miers brûlots para­noïaques (Assaut, The Thing, Hal­loween ou New York 1997), il appa­raît que le réal­isa­teur charge avec une bonne san­té anar­chiste dans les bran­car­ds de la société occi­den­tale. Cet aspect, loin de s’être atténué avec le temps dans les erre­ments de sa fil­mo­gra­phie, reste un fac­teur cen­tral pour appréhen­der l’am­pleur intel­lectuelle de l’œu­vre d’un réal­isa­teur des plus sin­guliers.

Contamination : la société comme vecteur

S’il devait y avoir un thème pro­pre au ciné­ma de John Car­pen­ter, ça serait bien celui de la con­t­a­m­i­na­tion : com­ment se trans­met le Mal. Car ce dernier, chez lui, est cette notion abstraite qui s’infiltre et se propage par­mi les indi­vidus et les détru­it de l’intérieur : une forme invis­i­ble et indi­ci­ble qui trou­ve refuge dans le cocon douil­let que lui ten­dent nos esprits, là où elle pour­ra éclore bien au chaud. Car si le Mal est une entité à part entière, c’est tou­jours par rap­port à l’homme qu’il se définit. On retrou­ve cette idée con­crète­ment matéri­al­isée dans Prince des Ténèbres, où un démon a besoin d’un récep­ta­cle humain pour se réin­car­n­er par­mi nous. Cette notion du Mal, on s’en rend aisé­ment compte, est une idée très chré­ti­enne qui ren­voie à l’image du Malin cor­rompant les esprits faibles. Car­pen­ter est un cinéaste moins pro­fane que Stan­ley Kubrick par exem­ple – chez qui le Mal est n’est qu’une con­séquence de la veu­lerie de l’homme – mais tout fer­vent chré­tien qu’il est, il n’en demeure pas moins un réal­isa­teur prag­ma­tique. Ce qui l’inquiète ce n’est pas tant le Mal en soi, que la capac­ité de l’homme à le recueil­lir. Son ciné­ma se joue alors entre deux sen­ti­ments : la fas­ci­na­tion pour la fig­ure malé­fique et la répul­sion que lui inspire ce qui per­me­t­trait à cette fig­ure d’exister.

Le Mal par intraveineuse

Com­pren­dre com­ment le Mal se répand est alors l’une des grandes ques­tions qui ani­ment l’œuvre du cinéaste – qui pour­rait s’assimiler à une obser­va­tion soci­ologique. Car pour que le Mal se trans­mette effi­cace­ment (c’est-à-dire touch­er le plus grand nom­bre), il doit con­t­a­min­er des indi­vidus au sein d’un groupe, et non des cas isolés. En ce sens, la société et tous les élé­ments qui la con­stituent devi­en­nent de par­faits vecteurs de con­t­a­m­i­na­tion. Un des exem­ple les plus par­lants est le troisième long-métrage de Car­pen­ter, qu’il réal­isa pour la télévi­sion : Meurtre au 42ème étage. Une jeune femme, Leigh Michaels, s’installe à Los Ange­les, dans un apparte­ment con­fort­able en haut d’un build­ing situé en plein com­plexe immo­bili­er rési­den­tiel. Car­pen­ter filme longue­ment ces immeubles au nom­bre infi­ni de fenêtres comme autant de com­par­ti­ments d’une four­mil­ière humaine. Y vivre c’est être mem­bre de l’infrastructure qui com­pose une société. C’est pour­tant l’appartement qui va lit­térale­ment expos­er Leigh Michaels au dan­ger puisqu’il va per­me­t­tre à un per­vers de l’observer à tra­vers les grandes baies vit­rées de sa fenêtre dont le vis-à-vis n’est autre qu’un immeu­ble voisin. Pire encore, il va même pou­voir s’imposer dans sa vie sans qu’elle puisse jamais le voir en con­trôlant le flux d’électricité qui ali­ment la lumière, en la harce­lant au télé­phone, en s’introduisant à son insu chez elle. En réal­ité, le per­vers n’est autre qu’un employé de ser­vice chargé de la main­te­nance des dif­férents immeubles. Il fait par­tie inté­grante de leur fonc­tion­nement, mais du coup il est égale­ment capa­ble d’en con­trôler les moin­dres aspects. Car­pen­ter, comme toutes les fig­ures malé­fiques de son ciné­ma, le déper­son­nalise, allant jusqu’à ne pas claire­ment révéler ses moti­va­tions, ne le réduisant qu’à sa seule fonc­tion (de fonc­tion­naire). Il n’est pas une pièce dégénéres­cente de la mécanique du sys­tème (comme l’ordinateur Hal 9000 de 2001, l’Odyssée de l’espace) mais offre au Mal une voie d’accès direct vers Leigh Michaels en exerçant sur elle une pres­sion qui va la pouss­er à adopter les mêmes méth­odes que le per­vers pour le com­bat­tre, en ten­tant de l’espionner à son tour et en péné­trant chez lui par effrac­tion. La proie va finir par se trans­former en traque­ur, et lors du face à face final, comme pour achev­er la con­t­a­m­i­na­tion, c’est elle, dans un moment de rage, qui le défen­estr­era.

Au-delà des indi­vidus dont la pro­fes­sion est directe­ment liée aux dif­férents rouages de la société, la sym­bol­i­sa­tion de cette dernière peut aus­si pass­er par des objets emblé­ma­tiques. Une voiture par exem­ple, comme dans Chris­tine. Arnie est un jeune lycéen rejeté, qui n’arrive pas à s’intégrer à son envi­ron­nement famil­ial et social. Il tombe un jour par hasard sur une vieille auto­mo­bile (une Ply­mouth Fury 1958), à laque­lle il va directe­ment s’attacher. L’automobile est la représen­ta­tion la plus iconique de la société de con­som­ma­tion, ayant notam­ment con­tribué à son développe­ment et incar­nant ses dif­férentes com­posantes hiérar­chiques. La voiture est un signe très dis­tinc­tif d’appartenance à la société. C’est ce qui per­met ici à Arnie de se trou­ver une activ­ité qui le pas­sionne (il tra­vaille dans un garage de récupéra­tion de vieilles pièces détachées) mais surtout d’affirmer son iden­tité (il arrive enfin à sor­tir avec une fille). La Ply­mouth est filmée comme un être démo­ni­aque, capa­ble de se régénér­er toute seule mais surtout de tuer quiconque s’interposerait entre elle et son pro­prié­taire. Va naître entre elle et le jeune homme, un rap­port qua­si fusion­nel et alié­nant. Arnie, de plus en plus pos­sédé par sa “liai­son” avec son engin motorisé, va, sous son influ­ence, se méta­mor­phoser en un impi­toy­able meur­tri­er vengeur.

Là où on ne l’attend pas

Le Mal, par­fois, peut emprunter les aspects les plus retors pour s’infiltrer. Dans son film le plus explicite sur la con­t­a­m­i­na­tion, The Thing, c’est sous l’apparence d’un chien, fidèle ami de l’homme, soit l’un des rares ani­maux à être tolérés dans les sociétés humaines, qu’il fran­chit l’enceinte qui abrite un petit groupe de per­son­nes isolées en Antarc­tique. Plus per­vers encore, dans Prince des Ténèbres, c’est dans une église qu’un démon doit se réveiller, lieu sym­bol­ique par excel­lence, dont l’utilité est de préserv­er spir­ituelle­ment la société du mal et de ses ten­ta­tions. De même dans Assaut, un com­mis­sari­at devient l’étau qui se ressert sur un groupe d’individus qui s’y sont réfugiés pour se pro­téger d’une bande de voy­ous. Dans Ghosts of Mars, c’est une exploita­tion minière dans laque­lle tra­vail­lent plusieurs ouvri­ers qui recèle une sub­stance les trans­for­mant en zom­bies bru­taux. Plus vicieux: dans L’Antre de la folie, c’est l’imagination d’un romanci­er qui cache le Mal, et dans La Fin absolue du monde, l’épisode qu’il réal­isa pour la pre­mière sai­son de la série Mas­ters of Hor­ror, c’est un film mys­térieux qui rend fou au point de faire se mutil­er tous ceux qui le regar­dent[1].

Mais Car­pen­ter va encore plus loin dans Hal­loween où le Mal appa­raît directe­ment au sein du foy­er famil­ial[2], soit la pre­mière cel­lule qui con­stitue une société mais aus­si ce par quoi elle se renou­velle. Michael Myers, un jeune garçon d’une huitaine d’années, assas­sine sauvage­ment et sans rai­son appar­ente sa grande sœur tan­dis qu’elle se pré­parait pour un ren­dez-vous. Plus tard, alors devenu un tueur san­guinaire dépourvu de sen­ti­ments, il détru­ira implaca­ble­ment tous ceux qui ont des aspi­ra­tions sex­uelles (seule la frigide et dépourvue de désir Jamie Lee Cur­tis lui échap­pera). Le milieu petit-bour­geois – l’idéal de la société cap­i­tal­iste – engen­dre ce qui veut lui empêch­er de se repro­duire. Le puri­tanisme (dont on est autorisé à voir en Michael Myers une métaphore) qui est la base impul­sive des films cat­a­stro­phes ou d’horreurs améri­cains (style Les Dents de la mer), n’est plus ici ce qui con­duit le réc­it mais en devient le sujet: rien d’autre qu’une des nom­breuses apparences dont se revêt le Mal.

Le total­i­tarisme pour une con­t­a­m­i­na­tion totale

Dans New York 1997 et Los Ange­les 2013, sa suite/remake, une Amérique tombée dans le total­i­tarisme absolu envoie les crim­inels et les opposants au régime en place sur une île (Man­hat­tan ou Los Ange­les) totale­ment isolée, livrant à eux-mêmes ses détenus. Sur l’île s’est créé un micro­cosme dom­iné par un tyran méga­lo­mane, où règne la vio­lence et la ter­reur. Une société qui serait défini­tive­ment con­t­a­m­inée, en reje­tant rad­i­cale­ment ce qui est issu d’elle mais qu’elle estime gênant à son fonc­tion­nement, engen­dre une autre société directe­ment imprégnée du Mal, ce qui ren­force la représen­ta­tion qu’en fait Car­pen­ter comme por­teuse d’un virus.

Mais c’est encore dans Inva­sion Los Ange­les que cette vision se rad­i­calise. Un vagabond (c’est-à-dire quelqu’un exclu de la société), John Nada, grâce à une paire de lunettes spé­ciales voit ce que les autres ne voient pas : des extra-ter­restres main­ti­en­nent les humains sous con­trôle en dis­sim­u­lant leurs aspi­ra­tions fas­cistes sous les appa­rats du monde cap­i­tal­iste. Chaque affiche pub­lic­i­taire, chaque pan­neau de sig­nal­i­sa­tion, chaque jour­nal télévisé “cache” une volon­té de soumis­sion à une pen­sée unique. Car­pen­ter explicite l’illusion métonymique des médias, la façon dont, sous la var­iété des infor­ma­tions qu’ils divulguent, tous ne con­ver­gent que vers un seul sens. Serge Daney explique : “Mais lorsque manque la pos­si­bil­ité de la métaphore, lorsque c’est la métonymie qui l’a emporté, les choses se gâtent. Revient alors (c’est l’intégrisme) la nos­tal­gie d’un noy­au dur, d’un vrai objet, d’une vérité incar­née, d’une sor­tie cat­a­strophique de la con­som­ma­tion du socié­tal vers la con­suma­tion du social. Revient alors la big­o­terie de la ter­reur.”[3] C’est sous l’emprise d’une peur incon­sciente que les humains sont canal­isés par les extra-ter­restres. Nada, en voulant dévoil­er la vérité, lutte con­tre des moulins : non seule­ment les E.T. ten­tent de l’arrêter, mais les humains ne veu­lent pas voir les choses telles qu’elles sont. À la fin du film, au prix de son pro­pre sac­ri­fice il détru­it l’émetteur qui per­met de tron­quer la vision des humains. Tous alors finis­sent par se ren­dre compte de l’odieuse réal­ité de la sit­u­a­tion, le regard médusé par cette prise de con­science soudaine. Cette fin sonne comme l’aveu ultime de Car­pen­ter sur la voca­tion de son ciné­ma : par­venir à ouvrir les yeux des peu­ples occi­den­taux, dont la peur du fas­cisme est telle qu’ils le nient, sur la réal­ité du monde. C’est un véri­ta­ble fan­tasme de gauche comme on en trou­ve peu dans le ciné­ma améri­cain. C’est ce qui rend l’œuvre de John Car­pen­ter si pré­cieuse.

Ensemble, le pire est possible

Une chose frappe dans l’œu­vre de Car­pen­ter : sous divers gen­res, revient une prédilec­tion pour les men­aces posées dans une mul­ti­tude. Évidem­ment, sa fil­mo­gra­phie com­porte quelques excep­tions restées fameuses (comme Hal­loween et son tueur soli­taire aux vic­times isolées). Il reste que la ques­tion du col­lec­tif, ceux qui assail­lent ou ceux qui se défend­ent, s’in­vite régulière­ment dans ses films. Le sim­ple mot “plusieurs” sem­ble être une men­ace pour les pro­tag­o­nistes, soit parce qu’ils font face à une mul­ti­tude organ­isée, soit parce que l’équili­bre pré­caire de leur pro­pre col­lec­tiv­ité, au fond un assem­blage arti­fi­ciel d’in­di­vid­u­al­ités dis­parates, ne fait qu’ac­célér­er leur chute. Des états de fait dont le cinéaste n’hésit­era pas, dès que l’oc­ca­sion s’en présente, à pos­er en une cer­taine vision des con­flits d’in­térêt entre l’in­di­vidu et le col­lec­tif, notam­ment dans la société améri­caine.

Son nom est Légion

Les groupes humains uni­formes sont tou­jours sus­pects chez Car­pen­ter. Il se peut que ce ne soit qu’une unité de sur­face (cela con­cerne générale­ment les per­son­nages “bons”), façade qui finit par se craque­l­er face à l’ad­ver­sité, révélant des dis­par­ités morales généra­tri­ces de con­flits. Dans Assaut déjà, les très hon­nêtes occu­pants du com­mis­sari­at, assail­lis par une bande de mal­frats à la recherche du père de famille qui a tué l’un des leurs, en vien­nent à se dis­put­er sur la ques­tion de leur livr­er ou non le quidam pour sauver leur peau… Mais plus fréquem­ment, on se trou­ve en face d’une foule aux objec­tifs, mou­ve­ments et actions coor­don­nés. Cepen­dant, cette coor­di­na­tion même pose prob­lème: fruit de rites ou d’une puis­sance supérieure, elle est aus­sitôt pointée comme con­tre-nature, mal­saine, signe d’une force mal­faisante en marche. Dans Assaut, New York 1997 et Ghosts of Mars, les assail­lants con­tre lesquels il faut lut­ter – gangs, mineurs pos­sédés – obser­vent de con­cert des rites prim­i­tifs et bar­bares, comme hérités d’âges obscurs de l’Hu­man­ité : par­fois recon­naiss­ables (les com­bats de glad­i­a­teurs dans New York 1997), mais au sens sou­vent énig­ma­tique pour le spec­ta­teur mod­erne dont ils brusquent la notion de civil­i­sa­tion policée. Les ado­ra­teurs du Prince des Ténèbres, eux, obéis­sent à une force mys­tique d’essence malé­fique, mais util­isant le déco­rum de la reli­gion (le lieu sacré de ce culte n’est autre qu’une église catholique, lais­sée intacte, la foi dans le Bien et celle dans le Mal ne pou­vant qu’aller de pair…). Dans ces films-là, l’at­ti­tude inébran­lable de la foule menaçante n’est pas sans évo­quer, à des degrés divers, la démarche aveu­gle des morts-vivants chers à George Romero, autre réal­isa­teur de genre mar­qué à gauche pour qui Car­pen­ter se fend par­fois d’une cita­tion nom­i­na­tive (notam­ment à la fin d’Inva­sion Los Ange­les) : une forme d’hom­mage d’un franc-tireur à un autre, les dis­cours cri­tiques des œuvres des deux cinéastes s’avérant com­plé­men­taires sur plusieurs points, notam­ment dans leurs regards mor­dants sur la société améri­caine. Sous une autre forme, dans Inva­sion Los Ange­les juste­ment, la foule con­som­ma­trice écho direct de l’époque (rea­gani­enne) sert de cou­ver­ture à une autre col­lec­tiv­ité, plus réduite mais plus puis­sante, qui manip­ule la pre­mière de l’in­térieur.

L’u­nis­son, pour Car­pen­ter, ne peut être qu’un dan­ger, syn­onyme d’aveu­gle­ment et d’ab­sence de pen­sée destruc­teurs à terme. Par cette fig­ure, le cinéaste sug­gère une ten­dance anci­enne de l’être humain à com­met­tre le pire dès qu’il fait fi de son indi­vid­u­al­ité pour adopter un esprit de corps – d’où sa préférence mar­quée pour les héros “out­siders” farouche­ment indi­vid­u­al­istes, même quand ceux-ci sont amenés à col­la­bor­er. Il a pu aus­si par cet biais, au moins dans ses films les plus frontale­ment con­tes­tataires, ren­voy­er aisé­ment aux réflex­es com­mu­nau­taires les plus dis­cuta­bles (comme la fer­veur religieuse pour Prince des Ténèbres, la soumis­sion aux dik­tats de la pub­lic­ité et de l’in­for­ma­tion tron­quée dans Inva­sion Los Ange­les…) qui ten­dent à ani­mer les États-Unis con­tem­po­rains.

Par élim­i­na­tion, l’as­sim­i­la­tion

Car­pen­ter n’a pas l’ex­trémisme de rejeter sans nuance l’idée d’in­di­vidus rassem­blées par une cause com­mune. Mais dans toutes ces alliances de cir­con­stance, il met en avant les dis­par­ités et les con­flits d’in­térêts qui les met­tront en dan­ger – et qui con­tribueront, directe­ment ou non, à les réduire gradu­elle­ment et inex­orable­ment à deux ou trois sur­vivants à la fin. La mise en évi­dence de ces dif­fi­cultés à être ensem­ble devient chez le cinéaste un acte mil­i­tant, en oppo­si­tion avec les dis­cours fédéra­teurs en usage en poli­tique et dans le ciné­ma grand pub­lic, par lesquels on voudrait tout sim­pli­fi­er. En témoigne sa seule insis­tance à met­tre en scène des groupes mul­ti-eth­niques (dans tous ses films, tout rassem­ble­ment de plus de trois per­son­nes est sûr de l’être). Ces por­traits col­lec­tifs, alors rares dans une imagerie améri­caine où on n’u­sait pas encore de la présence de minorités pour sat­is­faire aux hyp­ocrites exi­gences du “poli­tique­ment cor­rect”, valent comme remis­es en ques­tion des représen­ta­tions stan­dard­is­ées du peu­ple améri­cain, mais aus­si comme images de la dis­par­ité et de l’ex­po­si­tion inévitable aux ten­sions internes de toute com­mu­nauté humaine. Ironique­ment, dis­sem­blance et indi­vid­u­al­isme en vien­nent d’ailleurs à être les dénom­i­na­teurs com­muns qui unis­sent in fine ceux qui auront survécu à l’hor­reur et à la vio­lence – ain­si d’Assaut, de The Thing et de Ghosts of Mars qui s’achèvent sur deux pro­tag­o­nistes sur­vivants de couleur et de milieu dif­férents. The Thing rad­i­calise cette con­clu­sion jusqu’à l’ab­surde en faisant de MacReady (Kurt Rus­sell) et Childs (Kei­th David) les deux uniques sur­vivants dans un désert glacé, alors que, con­tre­dis­ant la con­ven­tion voulant que “l’u­nion fait la force”, ils n’au­ront pas franche­ment œuvré de con­cert pour leur survie, con­stam­ment séparés par une méfi­ance mutuelle. On trou­vera d’ailleurs un envers intéres­sant et tout aus­si rad­i­cal à la fin de The Thing dans celle d’Inva­sion Los Ange­les, où les per­son­nages blanc et noir incar­nés respec­tive­ment par Rod­dy Piper et Kei­th David – encore lui –, seuls et alliés face au com­plot extrater­restre visant à con­trôler les mass­es, paient tous deux de leurs vies une amère vic­toire…

Depuis New York 1997 où l’équipe mal assor­tie de fuyards finit décimée parce qu’ils ne peu­vent pas s’en­ten­dre sur les posi­tions des mines sur leur route, les pro­tag­o­nistes des col­lec­tifs des films de Car­pen­ter finis­sent imman­quable­ment, pour des raisons toutes per­son­nelles, par pren­dre cha­cun une direc­tion divergeant de celle du reste du groupe, et c’est sur ce chemin isolé que beau­coup d’en­tre eux con­nais­sent une fin bru­tale. Ironique­ment – mais symp­to­ma­tique­ment –, la sanc­tion sera, plus que la perte de la vie, celle de son indi­vid­u­al­ité, de soi. La chose de The Thing ne se con­tente pas de dévor­er ses vic­times: non seule­ment elle s’ap­pro­prie leurs formes en les ingérant et les imite, mais elle jette le doute sur l’i­den­tité et l’in­tégrité de cha­cun des sur­vivants, puisque cha­cun pour­rait être ça. Quant aux vic­times de Prince des Ténèbres (et, dans une moin­dre mesure, de Ghosts of Mars, où on est men­acé autant de mort atroce que de subir la même con­t­a­m­i­na­tion que ses agresseurs), elles sont con­damnées à rejoin­dre une de ces foules anonymes, pos­sédées et ter­ri­fi­antes qui nour­ris­sent chez Car­pen­ter une vraie pho­bie.

Éton­nam­ment, Vam­pires, où cette perche de la con­t­a­m­i­na­tion et de l’as­sim­i­la­tion après le meurtre était égale­ment ten­due, ne creuse pas vrai­ment le sujet. En fait, dans ce film, Car­pen­ter sem­ble même pren­dre à rebrousse-poil son pro­pos récur­rent sur le col­lec­tif. Ce qui aurait pu être la repro­duc­tion d’un sché­ma con­nu de lui (au com­mence­ment: un groupe de chas­seurs de vam­pires sur la piste d’un des pires de l’e­spèce) se voit con­trar­ié par le mas­sacre bru­tal de la qua­si-total­ité de la bande dès les pre­mières min­utes. Le chef sur­vivant incar­né par James Woods décide alors de par­tir en chas­se seul ou presque, ses deux com­pagnons devant lut­ter pour trou­ver leur place à ses côtés dans un com­bat devenu tout per­son­nel. Ici, c’est par son indi­vid­u­al­isme forcené que le héros se met en dan­ger.

Meutes, hordes et troupeau

La légende et Pierre Desprog­es attribuent, à rai­son, à Georges Brassens la déli­cieuse cita­tion : “sitôt qu’on est plus de qua­tre, on est une bande de cons.” Ce qui est moins con­nu, en revanche, c’est l’es­time dans laque­lle John Car­pen­ter tient cer­taine­ment cette maxime du chan­son­nier français. Mais la con­naît-il seule­ment ? Car­pen­ter, jeune homme aurait-il penché pour la car­rière de chan­son­nier à texte ? Con­nais­sant sa ten­dance pronon­cée à être un con­tes­tataire franc-tireur, ce ne serait guère éton­nant. Mais à Critikat, nous n’in­ven­tons pas les scoops ex nihi­lo pour le plaisir de l’ef­fet. Con­séquem­ment, ne créons pas une légende de plus : il y a fort à pari­er que l’œu­vre de Brassens soit incon­nue à Car­pen­ter – ce qui n’empêche pas d’as­soci­er au réal­isa­teur l’apho­risme préc­ité du philosophe de Sète. Les rap­ports soci­aux dans le ciné­ma de Car­pen­ter obéis­sent en effet à une dynamique héritée du west­ern, et qui illus­tre à mer­veille son monde, dans lequel le salut réside avant tout dans la résis­tance d’un indi­vidu seul face à la norme, que celle soit définie par une société cor­rompue, ou par un groupe en oppo­si­tion à une telle norme, mais par rap­port auquel il con­vient pour l’in­di­vidu de se démar­quer pour pren­dre réelle­ment le con­trôle de son des­tin.

Par­nurges et Cas­san­dres

Dans ses pre­miers films (de Dark Star à Hal­loween), Car­pen­ter ne prend pas encore soin de définir la déliques­cence de la société manip­ulée, qui devien­dra une fig­ure récur­rente de ses films les plus vir­u­lents, dans les années 1980. Un notable change­ment de ton inter­vient avec New York 1997 : d’une ten­dance pronon­cée à l’ef­fet de style pour et par lui-même, il rad­i­calise com­plète­ment sa thé­ma­tique avec la créa­tion de Snake Plissken, son héros mythique, mais aus­si par la pein­ture minu­tieuse, portée par une galerie de sec­onds rôles beau­coup plus écrits, d’une faune rem­plie de car­ac­tères tour à tour menteurs, lâch­es, veules, prof­i­teurs, ou, pour cer­tains, morts, en général parce qu’ils sont hon­nêtes. Héri­ti­er d’une cul­ture punk alors totale­ment d’ac­tu­al­ité (nous sommes en 1981), NY 1997 présente le pre­mier exem­ple réel d’op­po­si­tion entre la Norme, le groupe d’op­pres­sion sourd et insai­siss­able, et le groupe de résis­tance, ici les New-Yorkais (Assaut, en effet, fonc­tion­nant en huis-clos min­i­mal­iste, ne se payait pas ce luxe).

Avec NY 1997, le ciné­ma de Car­pen­ter se révèle autre que le seul tal­ent remar­quable d’un met­teur en scène de l’an­goisse avec de très bonnes idées de scé­nario – il prou­ve la capac­ité du réal­isa­teur à agré­menter son pro­pos nar­ratif et poli­tique grâce à une méth­ode qui a fait ses preuves depuis le Zom­bie de Romero : mul­ti­pli­er les per­son­nages ; les ren­dre, via une écri­t­ure scé­nar­is­tique per­ti­nente, por­teurs de valeurs et de sym­bol­es. Comme Romero, Car­pen­ter tend, via ce biais, un miroir à peine défor­mant à la société à laque­lle il adresse son œuvre. Le point com­mun à toutes ces castes aveuglées est l’ab­sence totale de volon­té de révolte : Car­pen­ter stig­ma­tise l’im­mo­bil­isme d’une société occi­den­tale aux pris­es avec des manip­u­la­teurs de la trempe de Rea­gan ou de Thatch­er. NY 1997 dépeint ain­si cette société comme celle qui sou­tient un régime égoïste (ain­si que le mon­tre la réac­tion du prési­dent des États-Unis, une fois sauvé), manip­u­la­trice et sans pitié (voir les méth­odes de coerci­tion util­isées con­tre Snake). Qu’est-ce qui peut men­er un tel régime au pou­voir ? Car­pen­ter répond, rapi­de­ment, par un pro­logue lap­idaire. Il s’in­téresse bien plus à la dynamique humaine créée dans les murs du New York prison. De fait, la sauvagerie déca­dente de la cour du Duc de New York répond à celle, qu’on devine plus organ­isée mais aus­si féroce, de la cour du prési­dent des États-Unis. Par atavisme, l’homme repro­duit tou­jours les mêmes luttes de pou­voir internes.

Comme dans la mytholo­gie du west­ern, mal­gré l’El­do­ra­do tou­jours présent de la poussée à l’Ouest, il ne faut que peu de temps à l’hu­main pour rétablir les liens du pou­voir et de la cor­rup­tion – quand bien même cet Eldo­ra­do serait l’écran de ciné­ma, l’e­space de créa­tion idéal­iste. Arnie, dans Chris­tine, devient un mon­stre vio­lent sous l’in­flu­ence de sa voiture pos­sédée, sans le moin­dre scrupule dans sa pour­suite de ses désirs: met­tez-lui un cos­tume-cra­vate, et Arnie devient le sym­bole du yup­pie mod­èle, la créa­ture 80’s par excel­lence dans son besoin atavique et para­dox­al de con­for­mité indi­vidu­elle. Le héros de Star­man, qui n’est lui pas méchant pour un sou, sera chas­sé, humil­ié, et finale­ment voué à la dis­sec­tion. Plus insi­dieuses, les sociétés-fan­tômes de L’Antre de la folie et de Prince des Ténèbres se révè­lent comme un groupe atone, sans per­son­nal­ité, jusqu’à l’élé­ment déclencheur: les livres de Sut­ter Cane qui déclenchent chez ses lecteurs des pul­sions assas­sines, l’avène­ment sur Terre du mal pri­mor­dial qui révèle des mul­ti­tudes de cultistes déjà con­ver­tis. Une fois cet élé­ment avéré, la société-norme oppres­sive per­siste, avec de nou­velles valeurs, éloignées de toute human­ité – la norme idéal­isée des enfants sur­na­turels du Vil­lage des damnés, totale­ment inhu­mains, présente pour­tant un car­ac­tère d’u­topie pais­i­ble. Le père de famille anti-avorte­ment de Pro-Life mène une croisade au nom du dieu chré­tien alors qu’il est tout du long inspiré à son insu par le dia­ble : peu impor­tent les raisons morales, seuls comptent finale­ment les actes. La société occi­den­tale mod­erne dans le ciné­ma de Car­pen­ter, dans sa vision du monde, n’est donc pas affaire de civil­i­sa­tion, de morale ou de valeur, mais bien unique­ment de rap­port de force entre les êtres: nous ne dif­férons finale­ment pas des ani­maux les plus prim­i­tifs.

Inva­sion Los Ange­les se révèle être la pierre angu­laire de cette pein­ture socié­tale. Car­pen­ter y dresse le por­trait de l’Amérique de Rea­gan, per­cluse de con­sumérisme exac­er­bé et d’in­hu­man­ité bon teint, qui se révèle infil­trée en pro­fondeur par une race extrater­restre se ser­vant de mes­sages hyp­no­tiques sub­lim­inaux pour con­trôler la pop­u­la­tion. Plus que de don­ner dans le sym­bol­ique, Car­pen­ter va avec ce film dépein­dre la société au pre­mier degré. Le con­sumérisme égoïste et matéri­al­iste règne en maître? Cela ne tient pas en pre­mier lieu aux mes­sages sub­lim­inaux, au con­trôle médi­a­tique exer­cé par les extra-ter­restres – mais sim­ple­ment au besoin avoué du groupe d’être con­trôlé. Les mass­es occi­den­tales n’at­ten­dent plus que d’être manip­ulées par les jougs qu’elles se sont elles-même imposés: la loi de la con­som­ma­tion et les médias. La seule vic­toire de ceux qui résis­tent – en la per­son­ne de “Nada” (“Rien”) – ne sera aucune­ment défini­tive: une fois révélé le com­plot, rien ne dit que la masse se révoltera con­tre ses oppresseurs. Pourquoi le ferait-elle ? Inva­sion Los Ange­les, comme L’Antre de la folie, ne sont aucune­ment des appels à la révolte : ce sont à cet égard les films les plus noirs de John Car­pen­ter, ceux dans lesquels il diag­nos­tique avec acuité l’é­tat de la masse. Une masse manip­ulée, con­sciente de l’être, pour laque­lle le fait même de mon­tr­er les ficelles du com­plot qui la lie dans la coulisse n’a plus d’im­por­tance – une masse qui recherche non pas le bon­heur mais la con­for­mité, au prix fort: celui de sa lib­erté. Et ce, des années avant que la société améri­caine se laisse pren­dre par les men­songes si vis­i­bles des armes de destruc­tion mas­sive.

Sin­gu­lar­i­sa­tion et para­noïa

De fait, la fig­ure du groupe chez Car­pen­ter est une struc­ture sociale vouée à l’échec : soit elle nie toute forme d’in­di­vid­u­al­ité, lorsqu’elle est con­sid­érée à grande échelle, soit la para­noïa prend place lorsqu’on la lim­ite à un nom­bre restreint. L’ex­em­ple type inter­vient dans la maîtresse œuvre de Car­pen­ter, The Thing, avec les rap­ports haute­ment para­noïaque, en huis clos, entre ses pro­tag­o­nistes. Car­pen­ter se livre ici à un exer­ci­ce de style sur la fig­ure du mon­stre, du rejeté : la ten­sion entre les indi­vidus existe dès avant l’ar­rivée de “la chose” par­mi les mem­bres de la mis­sion antarc­tique. John Car­pen­ter et son scé­nar­iste Bill Lan­cast­er envis­ageaient au départ de faire du per­son­nage cen­tral de Kurt Rus­sell, MacReady, un ex-pilote ayant fait le Viêt-Nam, le sin­gu­lar­isant ain­si dès le départ par rap­port aux autres, mais ils ont finale­ment renon­cé. Nul n’est besoin, en effet, de sin­gu­laris­er cha­cun puisqu’il s’ag­it, finale­ment, du nœud dra­ma­tique cen­tral du film. Peu importe que son aspect soit des moins ragoû­tants, la véri­ta­ble ter­reur venue de la chose est avant tout qu’elle détru­it l’in­di­vidu, impose une con­for­mité ultime, la mort du soi.

Si Car­pen­ter développe un véri­ta­ble réquisi­toire con­tre la volon­té d’être manip­ulé dans sa pein­ture de sociétés à grande échelle, sa véri­ta­ble haine est des­tinée au réflexe de con­formisme qui inter­vient dans toute rela­tion dès qu’elle implique un groupe. C’est un procédé physique, trau­ma­ti­sant dans The Thing, ain­si que de Ghosts of Mars et Prince des Ténèbres, ou cha­cun est à plus ou moins long terme con­t­a­m­iné par l’essence du Mal. C’est égale­ment un procédé moral, insi­dieux, dans les groupes de résis­tance d’Assaut, d’Inva­sion Los Ange­les, ou même de Vam­pires. Aucun de ces groupes ne pour­ra sur­vivre en tant que tel, car le salut car­pen­te­rien est avant tout celui de l’in­di­vidu – et que la sépa­ra­tion doit être résol­u­ment trau­ma­tique. La Fin absolue du monde présente un héros en demi-teinte, dés­abusé, fatigué du monde et lais­sé intérieure­ment détru­it par sa rup­ture avec sa femme : le salut lui vien­dra comme celui de John Trent dans L’Antre de la folie. Une plongée dans un monde alter­natif ambigu, destruc­teur – le procédé n’est pas sans rap­pel­er l’al­ié­na­tion volon­taire des héros de Ter­ry Gilliam dans Brazil ou dans Les Aven­tures du Baron de Mun­chausen. Mais là où le réal­isa­teur anglais oppose un monde oppres­sant à un indi­vidu qui finit par céder de façon totale­ment ellip­tique, Car­pen­ter met en scène le trau­ma de l’isole­ment.

Souf­france, désil­lu­sion et délire de la para­noïa mar­quent donc toutes les ten­ta­tives de cohé­sion de groupe dans la fil­mo­gra­phie de John Car­pen­ter. Peut-on, dès lors, con­sid­ér­er rétro­spec­tive­ment le regard porté par le réal­isa­teur sur son anti-héros le plus glaçant, le Michael Myers de Hal­loween comme sim­i­laire à celui porté sur Snake Plissken, Trent ou MacReady ? Le mal essen­tiel qui se dégage des actions de Myers serait-il sub­or­don­né au mal de la con­for­mité, de l’ab­sence de per­son­nal­ité qui frappe comme une évi­dence ceux que décime le tueur d’Hal­loween ? Dans ce cas, cela ferait du Dr Loomis l’al­ter ego de Car­pen­ter, l’am­biguë fig­ure pater­nelle qui cou­ve Myers – et qui poserait le tueur en fig­ure extrême du besoin trau­ma­tique de sin­gu­lar­i­sa­tion de l’in­di­vidu chez Car­pen­ter. Des grands ensem­bles de société des­tinés à vivre dans le men­songe à la cel­lule sociale rap­prochée, le groupe chez Car­pen­ter est tou­jours voué à l’échec, et l’in­di­vidu la seule rédemp­tion pos­si­ble. Cet indi­vid­u­al­isme est bien sûr celui de ses héros, fon­cière­ment soli­taires, mais égale­ment celui de Car­pen­ter, réal­isa­teur sin­guli­er et dont la car­rière n’a que si peu dévié de son côté franc-tireur. Comme l’artiste sans com­pro­mis qu’est le réal­isa­teur, le héros de Car­pen­ter se doit de définir sa pro­pre vision du monde, et de l’as­sumer jusqu’au bout.

Mon nom est Personne

Bob Hauk: “Réfléchis bien. Nous sommes tou­jours en guerre. On a besoin de lui vivant.”
Snake Plissken: “Rien à foutre de ta guerre… ni même de ton prési­dent.”
New York 1997

En 1981, avec Snake Plissken, Car­pen­ter crée sa pre­mière fig­ure de l’out­sider, une fig­ure qui se des­sine fugi­tive­ment dans Assaut mais qui prend son plein envol avec le per­son­nage inter­prété par Kurt Rus­sell. Présente en fil­igrane ou bien plus évidem­ment, elle hantera dès ce moment la fil­mo­gra­phie de Car­pen­ter – à la fois, comme on l’a vu, comme anti­dote aux fail­lites intrin­sèques de la vie en société, mais égale­ment comme fig­ure de l’héroïsme, école Car­pen­ter. Un héroïsme triste, con­traint, cynique, nihiliste – un car­ac­tère dans lequel le réal­isa­teur sem­ble réelle­ment se retrou­ver.

Con­traints et for­cés

L’out­sider, le héros soli­taire, hérité en par­tie de la fas­ci­na­tion de Car­pen­ter pour l’u­nivers du west­ern, est de fait un trav­es­tisse­ment de cette fig­ure pure­ment héroïque. Le héros chez Car­pen­ter est un héros résol­u­ment non-Byronien, dénué de toute volon­té de retrou­ver les voies de l’Ar­cadie per­due, de toute nos­tal­gie du passé – c’est au con­traire une fig­ure pro­fondé­ment solaire mais destruc­trice, pos­i­tive (objec­tive­ment, non morale­ment), qui va de l’a­vant… parce ce qu’elle sait que ce qui con­stitue son passé ne lui vaut rien, ne lui apportera rien. Que ce soient Snake Plissken dans New York 1997 et Los Ange­les 2013, MacReady de The Thing, Jack Bur­ton dans Les Aven­tures de Jack Bur­ton dans les griffes du man­darin, Melanie Bal­lard dans Ghosts of Mars, John Trent dans L’Antre de la folie ou John Nada d’Inva­sion Los Ange­les, aucun de ces héros ne fait jamais mine de vouloir se laiss­er aller à un com­porte­ment héroïque atten­du. Snake, Bal­lard, MacReady lut­tent avant tout pour leur survie pro­pre, et tant mieux si d’autres per­son­nes prof­i­tent de leurs actions, mais ce n’est pas une néces­sité morale. Jack Bur­ton se défendra tou­jours de vouloir autre chose que récupér­er son camion lorsqu’il affronte les mil­ices sur­na­turelles de Lo Pan, Nada se bat con­tre les envahisseurs avant tout dans un sim­ple esprit de revanche vacharde et bru­tale – en témoigne son ultime geste avant sa mort, un superbe doigt d’hon­neur au pre­mier plan.

Trent, quant à lui, est cette fig­ure du héros mal­gré lui poussée à l’ex­trême, dans un réc­it pro­fondé­ment mis en abyme. Trent se voit en effet trans­porté sub­rep­tice­ment tout au long du film dans l’u­nivers tor­turé du romanci­er love­craftien Sut­ter Cane, jusqu’à ce que cet univers devi­enne la réal­ité. Il passe donc du statut de per­son­nage représen­tant un indi­vidu réel à celui de per­son­nage représen­tant un per­son­nage : la folie qui étreint Trent au fur et à mesure du film est véri­ta­ble­ment celle de l’in­di­vidu placé dans une case prédéter­minée, sans pos­si­bil­ité aucune de sor­tir du cer­cle vicieux. Tous autant qu’ils sont, ces per­son­nages sont des anti-héros, fig­ures cen­trales réti­centes à leur pro­pre des­tin, et dont la descrip­tion passe par une série d’indices plus ou moins sub­tils.

Melanie Bal­lard, dans un Ghosts of Mars datant de 2001, se voit ain­si décrite comme une forte tête de son unité mil­i­taire, les­bi­enne et droguée. On accusera Car­pen­ter de forcer le trait dans ce film – voire de don­ner dans la car­i­ca­ture, mais qu’est ce per­son­nage, sinon la con­tin­u­a­tion de la fig­ure du rebelle dans la fil­mo­gra­phie de Car­pen­ter ? Le cinéaste pro­pose, au fil de son œuvre, les anti-héros dont est cen­sé accouch­er la société. Snake Plissken est un sol­dat héroïque patri­ote, décoré à de mul­ti­ples repris­es, devenu braque­ur de banque (qui n’est d’ailleurs pas sans évo­quer un autre grand héros nihiliste : Kowal­s­ki dans Point lim­ite zéro, en 1971) ; MacReady un ex du Viêt-Nam dont le passé mil­i­taire, s’il n’est pas explicite­ment dévelop­pé dans le film, transparaît dans son com­porte­ment sans scrupule et dans sa méth­ode effi­cace; Bur­ton et Nada, les rejetés économiques de la société rea­gani­enne. Tous, Bal­lard com­prise, sont les fan­tômes des héros oubliés de l’Amérique, leur côté som­bre, une ten­ta­tive de décrire avec bien moins de pompe et de sim­plisme que la norme ciné­matographique ces car­ac­tères. Ils et elle se dressent, fiers et droits, à l’aune d’une morale qui leur est avant tout pro­pre – et non celle d’une société poli­tique­ment cor­recte, achetant cette grandeur et cette lib­erté au prix de leur immense soli­tude.

Plus encore que leur per­son­ni­fi­ca­tion de l’Amer­i­can Night­mare, les anti-héros de Car­pen­ter se dis­tinguent par la vacuité de leurs actions. Snake ter­mine cha­cun de ses films avec une dureté de ton sans pareille, une absence red­outable d’empathie et de générosité : par deux fois, le fils chéri de l’Amérique de la guerre froide va pré­cip­iter la déca­dence du monde, que ce soit alors qu’il con­damne le monde à la famine (New York 1997), ou au chaos (Los Ange­les 2013). MacReady et Melanie Bal­lard ne se font guère d’il­lu­sion sur leurs pos­si­bil­ités de survie con­tre la chose et con­tre les fan­tômes de Mars – mais les con­fron­tent tous deux avec dig­nité. Jack Bur­ton refuse de se ranger et de devenir inté­gré, alors même que l’Amer­i­can Mid­dle Class Dream lui tend les bras (et nous sommes en 1986, année de l’Amer­i­can Way of Life tri­om­phante) ; John Nada, enfin, laisse l’hu­man­ité régler ses pro­pres prob­lèmes, ayant accom­pli ce qu’il lui sem­blait être son devoir. Le héros car­pen­te­rien est donc avant tout pétri d’in­tégrité – la seule qual­ité réelle­ment rédemptrice aux yeux de Car­pen­ter. Le temps des héros mythiques con­quérants a passé pour les États-Unis, voici venu celui des héros qui n’en sont que parce que eux n’ont jamais tourné le dos à leurs idéaux, à leur morale – quelle qu’elle soit. À l’im­age de ses héros, Car­pen­ter pour­suit aujour­d’hui, avec plus ou moins de bon­heur, une car­rière elle aus­si pénétrée d’une intégrité tou­jours plus rare, seule réelle façon de poli­tis­er son dis­cours ciné­matographique – et qui force le respect, que l’on aime on non.

De toutes façons, qu’on aime ou non, Car­pen­ter s’en fout.

Notes

Notes
↑1 Il faut met­tre ça sur le compte du rap­port que Car­pen­ter entre­tient avec le ciné­ma, dont les images trau­ma­tiques n’ont cessé de le hanter. L’exorcisme auquel se livrent ses films pour­rait d’ailleurs être l’objet d’un autre dossier.
↑2 On retrou­ve cette idée dans Le Vil­lage des damnés, remake d’un clas­sique du ciné­ma fan­tas­tique des années 1960, où tout un vil­lage donne nais­sance en même temps à une cen­taine de mar­mots au pou­voir télék­inésique.
↑3 Serge Daney, Devant la recrude­s­cence des vols de sacs à main, Aléas, 1991.