Sou­vent con­flictuels, tou­jours com­plex­es, les rela­tions entre par­ents et enfants sont mal­menées chez Bergman. Qu’il s’agisse des liens du sang ou des liens du cœur, ils sont fréquem­ment source de vio­lence, d’in­com­préhen­sion, et mènent à une mort sym­bol­ique ou physique. Bien qu’il existe égale­ment dans ses dernières œuvres une véri­ta­ble esthé­tique de la renais­sance, l’ensem­ble des films du réal­isa­teur sué­dois n’en reste pas moins peu opti­miste. L’im­age tout aus­si vio­lente que Bergman donne du cou­ple ne doit pas cacher que dans pra­tique­ment tous ses films, le lien fil­ial et parental est à l’o­rig­ine d’une lutte, d’un rap­port de force ou d’une fin trag­ique. Élevé par une mère ama­trice de chan­tage affec­tif et un père pas­teur luthérien, Bergman étudiera sans cesse l’hor­reur que peut représen­ter l’e­space famil­ial. Avec plus de soix­ante films à son act­if, Bergman reste un objet d’é­tude idéal tant son ciné­ma s’est enrichi au fil des ans, sans s’adoucir ou se renier.

Les liens du sang, les liens du cœur

Dans son tout pre­mier film, Crise (1946), Bergman met en scène une femme en devenir, Nel­ly, et sa mère Jen­ny- que l’on apprend être adop­tive après quelques séquences- ain­si que la mère naturelle, Jessie, de la jeune fille. Nel­ly est belle, rêveuse ; Jen­ny est malade, et s’at­tache comme une huître à son rocher à l’en­fant qu’elle a élevée seule avec amour et pos­ses­siv­ité. Jessie est riche, vient de la ville, et voudra récupér­er l’en­fant qu’elle avait refusé. Au-delà de l’ap­par­ente logique qui con­sis­terait à faire de la mère au retour égoïste une oppor­tuniste et de la « vraie » mère une sainte bafouée, Bergman met presque tout le monde dans le même panier. Parce que les liens du cœur comme les liens du sang sont faussés dès qu’ils entrent dans un espace aus­si clos que peut l’être celui de la famille. En effet, toutes passent sous l’ob­scu­rité dans chaque séquence, toutes finale­ment appar­ti­en­nent à un monde déter­minée : Jessie paiera morale­ment ce qu’elle a voulu acheter finan­cière­ment en Nel­ly, cette dernière revien­dra dans le monde où elle peut men­er la danse, et Jen­ny sera con­damnée à rester la spec­ta­trice de ce qu’elle a pour­tant fait évoluer avec courage.

Sans dimen­sion véri­ta­ble­ment morale ‑on retrou­vera sou­vent cette haine de Bergman pour la morale protes­tante, cette fausse pudeur qui cache le véri­ta­ble mal, néan­moins exis­tant dans sa filmographie‑, la fin des films du réal­isa­teur témoigne tou­jours d’une fin pes­simiste lorsque la famille est restée au cen­tre, et plus opti­miste quand le salut est venu d’ailleurs. L’ex­em­ple de Vers la joie (1950) est fort représen­tatif : Stig a per­du sa femme Marthe dans un acci­dent ménag­er, sa fille a survécu. Il est musi­cien, et a aban­don­né un temps sa famille pour son tra­vail, a du tra­vers­er une crise de cou­ple, et un appren­tis­sage de l’é­d­u­ca­tion enfan­tine. Très curieuse­ment, cette joie finale qui clôt le film n’est pas due à l’e­spoir et au bon­heur de voir sa fille en vie. Mais c’est par la musique, par l’art, que Stig trou­vera finale­ment sa véri­ta­ble rai­son de vivre, comme si la famille, mélange de choix et de hasard de la nature, ne pou­vait être le lieu de la lib­erté indi­vidu­elle.

Dans bien des films de Bergman on retrou­ve cette dimen­sion hon­teuse, amorale, cloi­son­nante ou trag­ique du lien famil­ial : la jeune femme enceinte de La Source n’est pas mar­iée. Elle est elle-même bâtarde et repro­duit finale­ment la honte qui pèse sur sa famille depuis plusieurs généra­tions. Seule femme peu soignée de la dis­tri­b­u­tion, c’est aus­si celle qui est le plus sou­vent dans le cadre : elle n’est pas la cen­tre de la con­struc­tion dra­ma­tique et sera pour­tant tou­jours présente dans chaque séquence. Elle est égale­ment la seule en mou­ve­ment, alors que les autres sont con­tem­plés ou se con­tem­plent eux-mêmes. Sa sœur Karin, admirée de tous par sa beauté est cen­sée être l’emblème de la pureté : sa mère entre­tient avec elle, seule enfant qui lui reste, une rela­tion fusion­nelle qui sali­ra la pureté. Bergman a sans doute un brin de ten­dresse pour ses « mou­tons noirs » de la famille, pour ses jeunes. Si les mères par­tent sans leurs enfants, si les enfants par­tent sans remerci­er leurs par­ents, si cha­cun ne parvient finale­ment pas à se con­stru­ite libre­ment, c’est qu’ils sont par­ents ou enfants de quelqu’un. Les liens du sang, qui ne sont pas tou­jours des liens de cœur, enfer­ment les êtres dans un sys­tème, dans un rôle ou dans un des­tin. À l’im­age, Bergman, joue beau­coup des lumières dans ses films en noir et blanc pour sépar­er les cadrés des « déviants ». Il les place égale­ment dans un décor extrême­ment pointilleux, sociale­ment, esthé­tique­ment, sym­bol­ique­ment. Chaque meu­ble, chaque porte est enfer­mé un peu plus les humains. Même la mer étale d’À tra­vers le miroir n’est pas là comme un champ de pos­si­bles ou d’ou­ver­ture vers une autre vie ou une vue élargie. Quand Bergman passera à la couleur, le sang juste­ment, sera omniprésent dans les décors avec, notam­ment, le rouge vif de Cris et chu­chote­ments notam­ment.

Un conflit permanent

D’où qu’il vienne, le con­flit existe en famille. Par la nature même de la famille, en tant qu’in­sti­tu­tion sociale, repro­duc­tion des caté­gories ou spi­rale infer­nale de la détes­ta­tion et du non-dit. Toute l’o­rig­i­nal­ité de Bergman est que ses films ne dévelop­pent qua­si­ment jamais, au sein du drame, l’idée de non-dit. Ce dernier est présent, tou­jours, mais explose, trou­ve sa fin dans la parole, et dans la vio­lence de cette parole.

Du sim­ple fait que la famille soit naturelle stric­to sen­su, elle engen­dre une sorte de dégénéres­cence physique et men­tale : l’en­fant malade, hand­i­capé men­tal, hand­i­capé du sen­ti­ment, hand­i­capé de la pen­sée, n’est pas rare. La bête fémi­nine de La Source est détestée parce qu’elle est bâtarde mais égale­ment parce qu’elle marche en clau­di­cant légère­ment. Elle n’est pas aus­si racée que Karin, elle n’est pas digne de l’at­ten­tion que l’on porte à sa demi-sœur. L’en­fant malade médi­cale­ment, la fille sou­vent, est tou­jours là pour rap­pel­er que les deux faces du lien parent/enfant, père/ fille ou mère/fille. Dans Sonate d’au­tomne (1973), Léna ne marche pas, ne par­le qua­si­ment pas. Alors que la mère de Léna et d’E­va revient après sept ans d’ab­sence, elle refuse de voir sa fille, épreuve trop douloureuse pour cet être égoïste et coupable. Comme dans À tra­vers le miroir ‑Karin, dont le père ne s’est jamais vrai­ment occupé, a une mal­adie psychiatrique‑, l’en­fant est ici un poids pour les par­ents, affec­tif, financier par­fois (l’une des pre­mières dis­putes des jeunes divor­cés des Scènes de la vie con­ju­gale porte sur le prix d’un voy­age sco­laire ; de même, la dimen­sion économique est sou­vent évo­quée dans Vers la joie), et les par­ents sources de trou­ble, de remise en ques­tion totale. Caprice d’une mère, tel l’en­fant de Moni­ka, que celle-ci aban­don­nera, regrets d’une vie, telle l’E­va et la Lena d’In­grid Bergman dans Sonate d’au­tomne, cristalli­sa­tion des échecs et des souf­frances comme l’est Karin dans Sara­band, l’en­fant existe comme le révéla­teur des angoiss­es et des méfaits de leurs par­ents, mais égale­ment de la cel­lule famil­iale comme con­struc­tion sociale, et donc comme monde de repro­duc­tion.

Au som­met du con­flit, il y a évidem­ment, chez Bergman, la con­fronta­tion : faite de cris sourds, de reproches mûris et ressas­sés, et de gros plans par­fois très choquants tant la vio­lence des pro­pos et des vis­ages est pal­pa­ble, la con­fronta­tion n’est pas néces­saire­ment l’a­pogée du con­flit. Elle le con­firme, bien qu’ar­rivant fréquem­ment en fin de film. Dans Crise, le con­flit est indi­rect : de retour de Stock­holm, Nel­ly retrou­ve sa mère adop­tive. Loin des retrou­vailles chaleureuses atten­dues, tout est noir, som­bre, empli de silence. Alors qu’elles dis­cu­taient sans cesse, elles ne sont plus capa­bles de démon­stra­tion de ten­dresse car le lien famil­ial a été mis en valeur par l’ar­rivée de la mère géné­tique. Dans Sonate d’au­tomne comme dans Moni­ka ou dans Sourires d’une nuit d’été, la con­fronta­tion est pas­sion­nelle : c’est l’amour qui s’est mué en manque puis en haine qui par­le. Le hurlement existe mais n’est pas sys­té­ma­tique. L’une des plus belles scènes de vio­lence dans le ciné­ma bergmanien est d’ailleurs une séquence de chu­chote­ments entre Liv Ull­mann et Ingrid Bergman dans Sonate d’au­tomne : Eva hait la mère qui est par­tie, la mère célèbre qui trou­ve ennuyeux le pres­bytère dans lequel le cou­ple a évolué. Les reproches ne fusent pas comme des bombes à retarde­ment, ils sont susurrés par un être en manque de tout depuis tou­jours, par un être que l’on n’a pas assez aimé, et qui l’on n’a pas appris à aimer. Bergman se rap­proche sans cesse des vis­ages de cha­cun, pour ne pas pren­dre par­ti, mais aus­si pour mon­tr­er une colère dans toute sa cru­auté. Il n’u­tilise que très rarement des mou­ve­ments brusques de caméra ou un mon­tage sec pour illus­tr­er ces scènes : en cham­p/­con­tre-champ ou en en limpi­de obser­va­tion, l’im­age ne crée pas d’ar­ti­fices per­son­nelles, elle ren­force, par la sim­plic­ité de sa con­struc­tion, l’in­térieur du cadre, lui tou­jours com­plexe.

Et derrière… le désir et son absence

Appren­dre la ten­dresse… voilà ce que les per­son­nages de Bergman n’ont pas su ou n’ont pas eu la pos­si­bil­ité d’avoir. Les filles ne sont pas dev­enues des femmes libres à cause de leur mère : Eva ne par­don­nera jamais à sa mère de ne lui avoir pas inculqué la joie de vivre ; Moni­ka fuit son enfant comme elle a fui ses par­ents ; la Karin d’À tra­vers le miroir s’en­ferre dans sa mal­adie alors que son père se rap­proche, trop tar­di­ve­ment. Le manque est le moteur de leur vie, comme leur perte. De sur­croît, le thème récur­rent des Scènes de la vie con­ju­gale avant le divorce est cette main­mise des mères de Mar­i­anne et de Johan sur leur vie : le déje­uner du dimanche, l’oblig­a­tion d’être avo­cat comme un bril­lant père… « Nous avons eu la joie de ren­dre nos par­ents fous » s’ex­cla­ment-ils. Et de rede­venir leurs enfants juste après. Le plus curieux dans le film est l’ab­sence qua­si-totale des enfants juste­ment : on ne les ver­ra que dans la pre­mière image, début de l’en­tre­tien qui intro­duit le film avec son sous-titre expli­catif : « Inno­cence et panique ». Ils ont tous désirés un être absent, par­ent ou enfant (Eva, dans Sonate d’au­tomne, s’oc­cupe claire­ment de sa sœur malade comme du sub­sti­tut de son fils mort) ou trop rêvé pour être réel.

Ils ont tous aus­si cette inca­pac­ité à aller de l’a­vant sans être hap­pé par le désir trop intel­lectuel ou trop naturel de revenir en arrière. Com­ment aimer sans par­don­ner ? Bergman dresse un tableau très noir de la famille, mais aus­si noir est le résul­tat de ce cloi­son­nement sur les indi­vidus. Ni lib­erté, ni change­ment véri­ta­ble. C’est ce que sem­ble nous dire le dernier film d’Ing­mar Bergman, Sara­band sor­ti en salles en 2003 après de nom­breuses inter­ven­tions d’ad­mi­ra­teurs auprès du réal­isa­teur qui refu­sait de voir son film pro­jeté au ciné­ma : Mar­i­anne et Johan se retrou­vent après trente ans, et l’on décou­vre que, comme sa mère et son grand-père, la fille du cou­ple est dev­enue une bril­lante avo­cate. Eux non plus n’ont pas changé, con­damnés à être amoureuse et deman­der­esse pour l’une, seul et pen­sif pour l’autre. La famille s’est déliée, géo­graphique­ment, sen­ti­men­tale­ment : chez les jeunes, la repro­duc­tion a con­tin­ué, chez les anciens, le sou­venir est un sauve­tage comme un autre, et la con­fronta­tion s’est trans­for­mée en retour sur soi, ou repli. Mais, comme l’avait dit Johan à Mar­i­anne trente ans plus tôt : « Cela, il faut le penser, pas le dire. »