Sourires d’une nuit d’été est la prise de pou­voir du désir char­nel chez Ing­mar Bergman. Plus de quar­ante années après son “prix de l’hu­mour poé­tique” au fes­ti­val de Cannes, retour sur un film éton­nant dans la fil­mo­gra­phie du cinéaste sué­dois.

Sourires d’une nuit d’été est peut-être la seule véri­ta­ble comédie d’Ingmar Bergman. Le cinéaste con­nais­sait à l’époque une grave dépres­sion et songeait au sui­cide. Il a déclaré qu’il hési­tait entre met­tre fin à ses jours ou réalis­er une comédie. Sourires d’une nuit d’été prend donc racine dans les tor­tures psy­chiques du cinéaste. Il naît finale­ment une œuvre comique sous laque­lle se des­sine un grand drame : un drame hypothé­tique dans chaque plan, chaque regard, chaque sourire. Toute­fois la grande euphorie qui par­court le film est une invi­ta­tion per­ma­nente aux jeux de l’amour où se délient et se relient les cou­ples – Shake­speare n’est pas loin, for­cé­ment avec ses Songes d’une nuit d’été. Le film a obtenu l’un des prix les plus sibyllins du fes­ti­val de Cannes : le “prix de l’humour poé­tique”. Que sig­ni­fie cet inti­t­ulé ? Quoi qu’il en soit, le suc­cès de ce film per­met au cinéaste sué­dois d’acquérir une véri­ta­ble recon­nais­sance inter­na­tionale. Il est sur­prenant d’en­ten­dre van­ter ici ou là son exquise légèreté, prê­tant à Bergman une pas­sade inof­fen­sive et seule­ment attrayante. Der­rière le mari­vaudage, Sourires d’une nuit d’été cache ses angoiss­es et ses tor­peurs.

Sourires d’une nuit d’été met en scène plusieurs cou­ples bour­geois. Une anci­enne maîtresse ressur­git et va boule­vers­er tout l’or­dre établi – peut-être pour mieux le rétablir, car le film se ter­mine sur une véri­ta­ble mise à niveau des âges et des class­es sociales. Bris­seau explique dans les bonus DVD que Sourires d’une nuit d’été est aus­si le por­trait d’un homme souf­frant : Bergman lui-même. La scène de la roulette russe est une accep­ta­tion du sui­cide qui résonne immé­di­ate­ment avec la vie du cinéaste. Il est ain­si dif­fi­cile de ne pas voir dans le vis­age grave de ce Don Juan quadragé­naire, une cer­taine amer­tume pro­pre au cinéaste sué­dois. L’incompréhension entre les hommes et les femmes par­court le film du pre­mier au dernier plan. Et c’est cet espèce de Don Juan de sec­onde zone qui porte lour­de­ment l’incompréhension. Son humil­i­a­tion per­ma­nente (voir le bon­net de nuit, le vis­age enfumé, la chute dans l’eau…) n’est que le reflet de la pro­pre souf­france intérieure du per­son­nage, sa guerre intérieure. Souf­france qui est accep­tée par ce per­son­nage : il reste inex­pres­sif ; c’est-à-dire que son cre­do serait : je souf­fre mais j’ai tort, donc je souf­fre mais… La lutte intérieure du per­son­nage, voire mélan­col­ique, est une for­mi­da­ble matière pour Bergman, lui per­me­t­tant ain­si de dévelop­per toute une dra­maturgie, baig­nant dans une ambiance cham­pêtre et bien­heureuse. Bris­seau note que les auteurs qui tien­nent sont ceux qui savent expos­er leur vie à cœur ouvert et met­tre dans leur art leur pro­pre expéri­ence de la souf­france. La musique accentue les dia­logues : elle appuie le pro­pos, mais tou­jours de manière clas­sique, uni­latérale. Elle dévoile moins qu’elle ne souligne. Au niveau de la mise en scène, il n’y a aucune fior­i­t­ure, aucune exubérance. On trou­ve des cadrages clas­siques, des mou­ve­ments de caméra qui frô­lent tou­jours la trans­parence. On pour­rait davan­tage rap­procher l’esthé­tique de Sourires d’une nuit d’été de Scènes de la vie con­ju­gale, où la tech­nique s’ef­face ten­drement pour dessin­er les per­son­nages par leurs mots con­traire­ment à L’Heure du loup où le ciné­matographe reprend ses droits et rad­i­calise son expres­sion – pour néan­moins dépein­dre les mêmes thèmes, comme l’ob­ses­sion de la mort et l’isole­ment.

Il y a dans Sourires d’une nuit d’été un éro­tisme pronon­cé pour l’époque. Ain­si on aperçoit à deux repris­es de façon qua­si­ment sub­lim­i­nale le bout d’un téton de femme, ce qui remua assuré­ment les salles naguère. Le saphisme n’est pas loin non plus lorsque la maîtresse de mai­son et sa ser­vante com­men­cent à chahuter sur le lit : le bais­er fur­tif près de la bouche est une pre­mière invi­ta­tion au désir. Jean-Claude Bris­seau n’oublie pas de rap­pel­er la rapi­de évo­lu­tion des mœurs, et donc de mesur­er la portée éro­tique de l’œu­vre pour l’époque – il était très déli­cat de se pro­cur­er un livre de Sade dans la jeunesse du cinéaste tan­dis que l’œuvre du Mar­quis est aujourd’hui éditée dans la Pléi­ade. Il explique com­ment s’organise sociale­ment la sex­u­al­ité à tra­vers le film : chaque homme pos­sède une femme légitime et une amante. Un d’eux clam­era qu’on peut touch­er à sa femme mais cer­taine­ment pas à sa maîtresse pour déclar­er l’inverse quelques scènes plus loin. For­cé­ment, c’est vieux comme le monde : la sit­u­a­tion de la femme et de la putain s’inversent tou­jours à un moment don­né – jusqu’à leur con­fu­sion. Sourires d’une nuit d’été reste pour Bergman l’oc­ca­sion de réalis­er une comédie et de jouer avec les codes du genre, en décli­nant les com­bi­naisons de cou­ples dans un cer­cle appar­tenant pleine­ment au mari­vaudage, tout en insérant ses angoiss­es et ses démons – avec comme grand et hideux démon sur­plom­bant les autres, cette peur impos­si­ble à con­trôler le fos­sé qui sépare les hommes des femmes.