Ready Play­er One s’ouvre sur une scène qui l’inscrit immé­di­ate­ment dans la con­ti­nu­ité des derniers films de Spiel­berg : le jeune Wade Watts (Tye Sheri­dan) tente de se fray­er un chemin par­mi les pré­fab­riqués super­posés, les écrans pub­lic­i­taires et les débris de voitures for­mant la trame archi­tec­turale de Colum­bus, Ohio. Le spec­ta­cle est moins celui du lieu, approché par une rapi­de plongée, que celui de la façon dont il se l’approprie par un enchaîne­ment de gestes incor­porés : se baiss­er, descen­dre un escalier, sauter, etc. De fait, la trilo­gie prag­ma­tique de Spiel­berg (Lin­coln, Le Pont des espi­ons, Pen­ta­gon Papers) ne racon­tait déjà rien d’autre que l’apprentissage de la nature essen­tielle­ment gestuelle ou cor­porelle de tout idéal, appren­tis­sage qui con­dui­sait les per­son­nages à pass­er d’une com­préhen­sion du corps à une autre : d’abord, un corps déter­miné par une posi­tion stricte dans l’espace physique, réductible à des coor­don­nées spa­tiales et, plus loin, à une struc­tura­tion de la société ; ensuite, un corps expres­sif, ren­du capa­ble d’organiser le don­né selon ses pro­jets et faisant ain­si éclore, dans un procès tou­jours recom­mencé avec un espace devenu milieu pra­tique, des sig­ni­fi­ca­tions motri­ces. Exem­ple : lorsque Wade s’engouffre dans une béance nichée entre deux piles de voitures, l’on part non pas du lieu (comme bloc d’objectivité local­is­able, tou­jours déjà là et néces­saire­ment extérieur) mais du corps act­if, si bien que la coor­don­née pre­mière de l’espace est le corps qui l’organise par son mou­ve­ment.

Forme en formation

C’est à la lumière de cet appren­tis­sage qu’il faut recevoir ce qu’ouvre réelle­ment le numérique, via la posi­tion d’un univers virtuel (l’OASIS). C’est que le numérique ne part pas d’un espace qui soit déjà là, soumis à une local­i­sa­tion pré-exis­tante qui pour­rait faire de lui l’objet d’une con­quête, objet au flanc duquel chercher des pris­es sub­jec­tives. D’un point de vue spa­tial, la révo­lu­tion numérique con­siste d’abord — et para­doxale­ment, en ce qu’elle est a pri­ori l’incarnation même d’une con­struc­tion math­é­ma­tique de l’espace — en la sup­pres­sion d’un don­né pur qui rende pos­si­ble l’apparaître des choses à la manière d’un fond préex­is­tant. Autrement dit, la per­spec­tive de sub­jec­ti­va­tion de l’espace n’apparaît plus pos­si­ble dans un univers où l’espace n’est jamais réductible au mythe du don­né, et où le sens ne saurait venir se gref­fer après coup sur un réel neu­tre. L’univers numérique appa­raît comme une épreuve sup­plé­men­taire dans la com­préhen­sion de l’espace, qui ne peut appa­raître qu’après la posi­tion lim­i­naire de la pos­si­bil­ité de se l’approprier. Le numérique sub­stitue à l’espace à trans­former l’espace en for­ma­tion, qui com­plique la ten­ta­tion de s’y rap­porter sur le mode d’une chose sim­ple­ment là, sous la main, sub­sis­tant dans l’attente d’un usage.

La par­tic­u­lar­ité de l’espace numérique tient à ce qu’il se donne à voir comme étant en même temps qu’il dis­pense le spec­ta­cle de son auto-genèse et fait par­ticiper à sa for­ma­tion. Il porte avec lui une entente de la forme où celle-ci, loin d’une con­fig­u­ra­tion enfer­mée en elle-même, serait en per­ma­nence en voie d’elle-même, c’est-à-dire non seule­ment en mou­ve­ment mais absol­u­ment en-dehors d’elle-même. Le film est en effet innervé par cet auto-mou­ve­ment per­pétuel des formes : avatars dont les pix­els volti­gent en même temps qu’ils con­stituent une peau ; lieux qui ne se lais­sent jamais apercevoir sous une forme achevée, mais main­ti­en­nent ouverte la pos­si­bil­ité de leur exten­sion ; formes (cer­cles, tri­an­gles, lignes) qui s’entremêlent dans un dia­logue tou­jours recom­mencé. La car­ac­téris­tique pre­mière de ce mou­ve­ment est qu’il implique en chaque phase, simul­tané­ment, des direc­tions opposées, autorisant alors de faire de chaque objet numérique une forme : lorsque des morceaux numériques se détachent d’un corps, c’est à la fois pour s’en défaire et pour garan­tir la pos­si­bil­ité de sa ref­or­ma­tion ; lorsqu’un espace sem­ble s’achever dans des con­tours nets, il est à la fois le recueil immo­bile de la for­ma­tion qui l’a engen­drée (soit : la ren­con­tre de lignes, de traits, de cer­cles, de points, etc.) et le déploiement d’une promesse — promesse de se trans­muer encore ou de dis­paraître dans le néant dont il provient.

Du raccord impossible au fondu

Pour saisir plus net­te­ment les impli­ca­tions de cette approche, il faudrait revenir à un rac­cord qui, sous la forme d’un fon­du, a ouvert chez Spiel­berg une com­préhen­sion nou­velle de la vie des formes. C’est un des pre­miers plans de La Guerre des mon­des : sur une feuille d’arbre, une sim­ple goutte d’eau (dont on vient, par l’animation de micro-organ­ismes, d’examiner la com­po­si­tion) se trans­forme pour un instant en la Terre même, laque­lle Terre sera ensuite isolée de la feuille qui l’a faite appa­raître pour sub­sis­ter dans le noir. Au-delà d’un élé­ment diégé­tique (les plus infimes formes de vie con­tribueront à éradi­quer les extrater­restres), le fon­du racon­te au moins trois choses. D’abord, et prosaïque­ment, il rend pos­si­ble une égal­i­sa­tion des échelles en fon­dant l’infiniment grand dans l’infiniment petit. Mais, ce faisant, il acte de la nature duale de toute forme, qui en elle-même porte la pos­si­bil­ité de l’immense et celle du minus­cule comme autant de direc­tions dynamiques vers lesquelles elle se rend capa­ble de ten­dre. Enfin, si la goutte et la Terre peu­vent être reliées, c’est grâce à l’élément de la vie, qui assure à la fois leur point com­mun et la modal­ité de leur rac­cord, puisque la Terre appa­rais­sant sur la goutte a plas­tique­ment la même valeur que les micro-organ­ismes qui, quelques sec­on­des aupar­a­vant, la peu­plaient encore.

Con­crète­ment, cela a impliqué pour Spiel­berg de rompre avec la con­cep­tion du rac­cord qui fondait la spé­ci­ficité de son ciné­ma. Dans une œuvre aus­si obnu­bilée par la ren­con­tre, le rac­cord était essen­tielle­ment scin­dant : en d’autres ter­mes, il actait, dans le pas­sage d’un vis­age à ce vers quoi il se tourne ou à ce qui le happe, de la dif­férence irrémé­di­a­ble avec une forme d’altérité pure. La ren­con­tre a tou­jours été chez lui le spec­ta­cle de l’entrechoc entre deux ten­dances con­traires : d’un côté, l’effort sub­jec­tif pour aller vers l’autre ; de l’autre, la déprise, imposée par la puis­sance de l’altérité, vis-à-vis de la rela­tion inten­tion­nelle, et par suite la rup­ture, incar­née par le gros plan en plongée sur des yeux écar­quil­lés, avec toute forme de con­texte (un monde, une société, un tiers). Le rac­cord était à la let­tre ren­du impos­si­ble par la règle qui veut que tou­jours ce que je ren­con­tre soit davan­tage que ce que je m’apprêtais à ren­con­tr­er. Or avec le fon­du, c’est la pos­si­bil­ité d’une chair ontologique com­mune qui sem­ble débor­der la rela­tion de face à face. Le rac­cord devient pos­si­ble ou, plus pré­cisé­ment : le lan­gage du fon­du fait éclore un monde qui ne trahisse pas l’inconditionnalité de l’expérience éthique, mais qui soit directe­ment à sa mesure.

La communication comme loi dynamique

Si elle ne la trahit pas, c’est parce que s’y donne à voir autant le lien que la dif­férence irré­ductible (celle qui oppose le petit et le grand, telle tex­ture et une autre, tel geste et tel mou­ve­ment) entre les dif­férents mem­bres de la forme ain­si conçue. La forme ne rabat pas les con­traires l’un sur l’autre, mais les artic­ule dans un mou­ve­ment ryth­mique. Lorsqu’une vague hor­i­zon­tale se trans­mue en une pyra­mide ver­ti­cale, l’entrelacement ravale moins les deux mou­ve­ments qu’il n’en appuie les sin­gu­lar­ités com­mu­nica­tives : dans l’écume tracée par la vague, c’est déjà la neige qui se sig­nale, et son sil­lon cylin­drique ressem­ble à une mon­tagne filmée de l’intérieur, con­vergeant vers son pic, de la même façon que dans la pyra­mide enneigée se main­tient encore la puis­sance de la vague. Il appar­tient à l’être même des choses d’emprunter des qual­ités à ses voisins ou à ses autres, si bien que le numérique n’autorise plus quelque par­ti­tion entre des élé­ments, comme autant de par­tic­ules par­tielles et opposées, mais pose la com­mu­ni­ca­tion ou la métaphore comme la loi dynamique du réel, qui déteint sur l’apparaître même des choses. C’est seule­ment dans ce mou­ve­ment énergé­tique de communication/maintien de la dif­férence que la ren­con­tre peut s’incarner dans le réel et retrou­ver le monde.

Cette rup­ture doit être située au fonde­ment même de l’écriture de Ready Play­er One. La vir­tu­al­ité est en effet la con­di­tion du dépasse­ment de la rela­tion de face à face : Wade, par exem­ple, est d’abord filmé comme un héros spiel­bergien type, allongé sur une machine à laver et con­tem­plant fix­e­ment une image pro­jetée sur le mur d’en face ; mais au con­tact d’OASIS, il pren­dra con­science de l’oubli du monde qui sous-tendait son rap­port aux images en par­tic­i­pant à la fon­da­tion effec­tive d’une com­mu­nauté. Plus loin, le numérique y devient l’aboutissement de la logique de fon­du en ce qu’il délègue aux choses elles-mêmes la puis­sance formelle d’articulation ryth­mique des con­traires, sans qu’il en faille pass­er par un mon­tage for­cé­ment scin­dant. Le numérique comme forme auto-géné­tique est la con­di­tion d’une expéri­ence éthique où les choses se trou­veraient liées non pas par une force extérieure mais par un souf­fle qui leur serait absol­u­ment imma­nent. La logique d’égalisation, à ce titre, con­stitue l’étape sup­plé­men­taire de ce qui avait été entamé dans Le Bon Gros Géant, où le numérique obéis­sait à un principe d’écoute qui autori­sait, par l’aplanissement de la struc­ture sig­nifi­ante de l’image, chaque chose à faire événe­ment (dans la scène de cap­ture des rêves, par exem­ple, un pas­sage col­oré plutôt qu’un insecte, ou dans la tanière du géant une gout­telette d’eau plutôt qu’une fig­ure). Certes, le numérique égal­isa­teur con­duit encore les choses à sur­gir, au-delà de tout pos­si­ble modal : par exem­ple, tout peut y être gran­di ou ani­mé, selon le sché­ma voulant que le virtuel con­ti­enne en puis­sance l’intégralité des pos­si­bles, pos­si­bles que les formes choi­sis­sent ou non d’objectiver. Mais il faut aller plus loin : les choses, dans le mou­ve­ment même de leur adv­enue, parvi­en­nent enfin à s’autonomiser inté­grale­ment, si bien que l’impression de con­ti­nu­ité procède moins du fil tout-puis­sant d’un réc­it guidé par un principe abstrait de mou­ve­ment (comme dans Tintin) que d’une inter­ac­tion con­stam­ment relancée entre des choses qui se sont arrogées la fonc­tion de définir, pour elles, la mesure de leur espace et de leur temps.

Tragique du numérique

Il faudrait toute­fois revenir encore un instant sur la goutte-Terre de La Guerre des mon­des : le fon­du, comme men­tion­né, est artic­ulé par un mou­ve­ment qu’il est aisé de qual­i­fi­er de vital. Or stat­uer uni­vo­que­ment de sa vital­ité serait omet­tre le noir sur lequel il se referme, la façon dont, à la let­tre, l’achèvement du fon­du fait plonger dans un bain d’absence cela même qui l’a fait naître. De fait, l’autonomie des formes (ici, l’autonomie de la Terre comme innervée par la ren­con­tre avec la bulle), quand bien même elle ouvri­rait la pos­si­bil­ité d’un mou­ve­ment flu­ide où les ren­con­tres plas­tiques se suc­cèderaient sans heurts (à cet égard, la pre­mière incur­sion dans le monde virtuel de l’OASIS est un exem­ple par­fait), ne va pas sans sa part trag­ique. Puisque les formes numériques ont la capac­ité d’inclure simul­tané­ment des direc­tions opposées, alors le moment de l’autonomisation, s’il ouvre la pos­si­bil­ité d’un lan­gage éthique endogène, s’abstrait avec la même inten­sité. Autour de la forme, il y a du rien, rien d’où elle vient et rien vers laque­lle elle se dirige, ravalée qu’elle sera par la forme à venir.

Ce dou­ble mou­ve­ment des formes (entre plein et vide, c’est-à-dire aus­si entre souf­fle vital et mort) ne pou­vait qu’être exalté par l’horizon de la vir­tu­al­ité, parce que la vir­tu­al­ité est par excel­lence un univers de sur­faces, d’hologrammes, bref de fig­ures qui, au lieu de se don­ner au regard comme dans une pleine présence, sig­na­lent sub­rep­tice­ment leur absence. Inten­si­fi­ant à cet égard les pre­mières expéri­men­ta­tions autour de la motion-cap­ture (notam­ment dans Le Pôle Express, de Zemeck­is), Spiel­berg a par­faite­ment con­science du fait qu’un holo­gramme joigne dans son mou­ve­ment pro­pre la présence et l’absence, l’apparition et la dis­pari­tion. Il prend en charge la ten­sion nichée au cœur de la motion-cap­ture, où la sup­pres­sion de la cor­poréité au prof­it du mou­ve­ment abstrait bâtit un monde spec­tral d’enveloppes creuses, où le mou­ve­ment se donne à voir avant même d’être rat­taché à quelque forme de présence. La mémoire de la motion-cap­ture, qui ne retient que le geste sans la visée cor­porelle, et plus loin le tracé sans le geste, est une mémoire de l’absence. Elle con­ver­tit la présence en absence et fait ré-advenir l’absence en présence numérique, présence numérique qui main­tient vivant, dans sa tex­ture même, le sou­venir de son par­cours.

Le film rejoint dans cette per­spec­tive ce que Maldiney, dans Regard Parole Espace, écrivait de Cézanne en l’opposant à la fois à l’art sacré égyp­tien et au mono­chrome Song : quand l’art sacré égyp­tien se man­i­feste « dans l’ouverture d’un appa­raître absolu », et quand le mono­chrome Song dévoile les choses « dans l’Ouvert de leur dis­paraître », Cézanne, lui, mêle l’abandon et le recueil, l’expansion et la con­trac­tion, dans l’instant d’apparition-disparition d’une forme pro­pre­ment ryth­mique. Ce qui a été dit des direc­tions opposées (comme mou­ve­ment sup­posé par le car­ac­tère auto-géné­tique des formes) s’éclaire ici à la lumière de la résis­tance per­ma­nente de l’absence : corps troués (par­fois même par les yeux d’une tête de mort), vides (rem­plis seule­ment d’argent), amas de par­tic­ules en procès per­pétuel ; lieux ten­dant vers le néant pur (ain­si, notam­ment, de la boîte de nuit ou de la salle de bal de l’Overlook), avec la 3D comme creuse­ment de la ten­sion entre le fond sans fond et les fig­ures ani­mées ; refus du mou­ve­ment présent au prof­it d’une saisie de l’expérience où celle-ci s’accompagnerait néces­saire­ment de sa trace, dont témoigne la scène de danse. La suc­ces­sion-recom­po­si­tion des formes con­siste autant en une greffe, redéfinis­sant à volon­té les liens de causal­ité entre les choses, qu’en un ravale­ment, que ce ravale­ment s’accomplisse dans la forme nou­velle­ment née ou dans le sim­ple vide. Nul ne s’étonnera alors de ce que le film recèle de moments où l’enchaînement inin­ter­rompu des formes n’est plas­tique­ment plus sup­port­able : en une explo­sion de par­tic­ules, il faut y met­tre fin, parce que trop d’absence a été jetée en chemin pour que la pos­si­bil­ité de la fin (du « game over ») soit absol­u­ment écartée.

Archives virtuelles

Il est d’ailleurs assez par­lant que la clef du film se niche dans l’exploration d’archives : l’un des per­son­nages prin­ci­paux est un archiviste, et le réc­it se résout au prix d’un retour per­ma­nent à des traces mémorielles. Le mou­ve­ment de présence-absence trou­ve un point d’incandescence dans le cou­ple des créa­teurs de l’OASIS, qui à la let­tre définit l’amitié, et surtout son objec­ti­va­tion dans le pro­gramme de réal­ité virtuelle, moins comme la ren­con­tre de deux présences que comme la ren­con­tre entre un archivé (James Hal­l­i­day), du côté de l’absence, et un archiviste (Ogden Mor­row), du côté de la réor­gan­i­sa­tion présente. Surtout, le film a com­pris que les nou­veaux sup­ports tech­nologiques boule­versent struc­turelle­ment le rap­port à l’archive, puisque la hiérar­chi­sa­tion nichée au fonde­ment de tout acte d’archivation est sub­sumée sous une épreuve per­ma­nente du présent vivant, où tout peut poten­tielle­ment être archivé. La dynamique archivique (comme con­ser­va­tion, sélec­tion, inter­pré­ta­tion des traces) sera d’ailleurs ultime­ment con­trar­iée par la posi­tion d’un per­son­nage volon­taire­ment effacé des archives : il s’agira alors d’ouvrir la voie, dans le cœur même des archives, pour le retour du refoulé archivique porté par ce per­son­nage. Autrement dit, le numérique, comme archi­va­tion inté­grale, hyper­mnésique, sem­ble ne pas pou­voir per­me­t­tre l’intrication de l’archive avec la logique de l’arkhè, qui est celle de l’autorité de l’archiviste sur l’archive.

En fig­u­rant, sous les traits de James Hal­l­i­day (Mark Rylance), un per­son­nage qui fait comme si chaque instant archivé était déjà inter­prété, rejoué, lié à une puis­sance extérieure (ici, la per­spec­tive du con­cours), Spiel­berg acte de la nature essen­tielle­ment scindée du phénomène tem­porel tel qu’il se déploie numérique­ment ou virtuelle­ment. Scindé, le temps l’est dou­ble­ment : d’abord, entre cela même qui s’annonce comme réel ou direct et sa reprise inter­pré­ta­tive immé­di­ate et simul­tanée ; ensuite, entre la dynamique de la présence pure, phénoménologique, et le fait que ces images d’archives sem­blent à la let­tre ani­mées par un mort. Ce mou­ve­ment sera inten­si­fié par la fin du film, qui con­siste en l’organisation d’une ren­con­tre entre l’archive du per­son­nage et le per­son­nage mort, mais non-archivé, ren­du présent : deux dif­férentes incar­na­tions de l’absence qui, ensem­ble, vont choisir l’anéantissement pur en dis­parais­sant der­rière une porte. L’extrême beauté de la scène con­siste pré­cisé­ment en l’archivation du non-archiv­able (la mort pure), et surtout en la rup­ture même, der­rière la porte, avec la logique de l’archive. C’est à ce moment pré­cis que Spiel­berg met fin à l’autonomie des formes, dans un geste défini­tif qui assim­i­le le déploiement ryth­mique de l’OASIS à la cap­ta­tion presque mimé­tique d’un imag­i­naire créa­teur innervé par les archives et tourné vers le virtuel parce qu’y retrou­vant la struc­ture pre­mière de son vécu tem­porel.

Puissance de l’œuf

Mais, en dis­parais­sant, James Hal­l­i­day aura légué à Wade un œuf jaune lumineux, un objet qui con­sacre en quelques plans seule­ment la grandeur du numérique. Là où, dans le monde virtuel, l’œuf demeure un objet (bref : l’œuf comme chose d’usage, comme résul­tat d’une con­quête), dans le monde réel il se donne sim­ple­ment comme ray­on lumineux, éclairant tout ce qui l’entoure. On con­naît l’importance de la lumière chez Spiel­berg, comme signe de l’advenue de l’absolument autre, dont l’éclaircie même implique immé­di­ate­ment l’arrachement vis-à-vis de soi, du monde et de toute sig­ni­fi­ca­tion pré-con­sti­tuée. Or qu’est-ce qui pré­cisé­ment advient, ici ? C’est d’abord une couleur, un jaune ren­du con­cret, appréhend­able sen­si­ble­ment, délié de toute con­sid­éra­tion qui ferait de lui une sim­ple qual­ité perçue. Il n’est pas éton­nant, à ce titre, que le film ait plus tôt rejoué la scène de Shin­ing où le couloir se fait à la let­tre rem­plir par des flots de sang : ce qu’il en retient est moins directe­ment le sur­gisse­ment d’un objet (le sang, dont on voit après coup qu’il est rouge) que la manière dont le rouge, par l’intermédiaire du sang, habite un espace et l’investit. Le rouge y devient une sub­stance que le corps tra­verse pour en éprou­ver le touch­er.

Mais la couleur, dans le film, recou­vre aus­si une com­préhen­sion de l’expérience, entière­ment liée à ce qu’on avait plus haut décrit comme entremêle­ment de la présence et de l’absence. Pour s’en saisir, il faudrait revenir à la scène de danse : sur un fond de vide, deux corps s’approchent et se con­tour­nent, se caressent et s’inclinent, traçant à chaque avancée des lignes col­orées qui suiv­ent leur pas dans l’espace infi­ni. C’est que toute expéri­ence, si elle pro­duit de la trace, s’achève dans un événe­ment chro­ma­tique qui en mar­que le car­ac­tère passé : ain­si des « Six­ers », engagés par une entre­prise con­cur­rente, pour qui chaque défaite s’accompagne d’une trace rouge qui vient débor­der la lumière blanche de leurs sièges de réal­ité virtuelle. Il suf­fit de repenser à la fig­u­ra­tion des rêves dans Le Bon Gros Géant : des puis­sances col­orées, des lignes abstraites qui main­ti­en­nent le rêve passé dans des bocaux éclairés par leur sub­sis­tance chro­ma­tique. Du fait que chaque expéri­ence s’accompagne d’une couleur qui acte de sa dou­ble tem­po­ral­ité, Spiel­berg passe à ceci : lorsqu’il ne peut plus rien rester de l’expérience, effacée qu’elle est par l’autonomisation dévo­rante des formes, il n’y a plus que la couleur. C’est pourquoi, lors du pas­sage du monde virtuel au monde réel, ce qui sub­siste est la couleur (ou plutôt : la qual­ité de la lumière, l’animation ryth­mique d’un halo), couleur jaune de l’œuf ou couleur vio­lette des halos pro­duits par la main d’Art3mis (Olivia Cooke) sur le torse de Wade.

Ce faisant, la lumière jaune qui illu­mine la main de Wade con­cen­tre dans le léger bruisse­ment de ses rayons l’achèvement de l’apprentissage du numérique, qu’il serait pos­si­ble de résumer comme suit  : le réel, enfin, se rap­porte aux choses comme à des formes et non comme à des objets. Là peut-être se terre l’ultime trans­for­ma­tion du ciné­ma de Spiel­berg, au-delà du pas­sage du rac­cord au fon­du et à l’autonomie des formes : dans cette manière de faire de l’autre non plus une fig­ure ou un objet (un extrater­restre, un vais­seau, un étranger) mais, à la let­tre, une forme en for­ma­tion, un événe­ment plas­tique. L’autre, ici, c’est, dans cette lumière qui soudain s’éclaire, qui s’éclaire à même sa pro­pre lumière, le lan­gage du numérique, trans­portant l’horizon éthique du côté de la ren­con­tre jamais achevée (c’est-à-dire : jamais total­isée) des formes. Comme tou­jours, on ne ressort pas indemne de la ren­con­tre avec l’autre (que l’on pense au dernier plan du Pont des espi­ons ou à la fin de Ren­con­tres du troisième type) : il ne sera désor­mais plus pos­si­ble de penser le réel sans le numérique.