Le présent texte pour­suit une réflex­ion, entamée avec Ready Play­er One et pour­suiv­ie avec Ram­page et La Prophétie de l’horloge, sur les formes ouvertes par le ciné­ma numérique.

[C’est une scène d’Har­ry Pot­ter et le Prince de sang-mêlé : Har­ry, plongeant sa tête dans la Pen­sine[1], se trou­ve immé­di­ate­ment trans­mué en témoin d’un sou­venir loin­tain de Dum­b­le­dore. Ce qui importe ici est d’abord moins le fait qu’il s’agisse d’un sou­venir — on y revien­dra — que le mode d’institution pro­pre à ce monde ressou­venu. Dans les coulées d’encre qui infor­ment ce monde et main­ti­en­nent act­if son procès de for­ma­tion, la présence du monde n’est pas réductible à un impact causal des choses sur les organes sen­soriels, à la manière d’objets agis­sant mécanique­ment sur la récep­tiv­ité. Bien plutôt, par-delà ou en deçà de tout schème hylé­mor­phique[2], à con­di­tion d’entendre par là toute con­struc­tion de la matière comme état pas­sif de disponi­bil­ité à une prise de forme extérieure, l’apparaître du monde ressou­venu est un appa­raître en train de se faire, dans la précé­dence absolue de toute con­sti­tu­tion défini­tive. Le deux­ième volet des Ani­maux fan­tas­tiques s’installe dans le gouf­fre ouvert par les coulées et per­met de pré­cis­er la teneur du rap­port au don­né qui s’y fai­sait jour.]

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Pre­mier effet : l’objet général (au sens clas­sique du sujet de la représen­ta­tion) du film, dans sa tex­ture pro­pre, est moins l’individualité des fig­ures (formes, objets, per­son­nages, lieux) que la proces­su­al­ité de leur indi­vid­u­a­tion. Par exem­ple, lorsque Grindel­wald, par un effet mag­ique lui per­me­t­tant de pro­jeter par le truche­ment de son pro­pre souf­fle les images de son souhait, fait appa­raître l’Obscurial[3] de Cre­dence, ce qui importe n’est pas le ren­du pré­cis des traits achevés du per­son­nage. Au con­traire, il faut que la scène soit le récep­ta­cle de l’ontogenèse de la fig­ure, par­tant d’un flux de matière indéter­minée pour s’achever, en un fon­du enchaîné, sur un vis­age dont le flou des con­tours garan­tit l’inachèvement de la dynamique engagée. De même, un épou­van­tard, créa­ture qui prend la forme la plus effrayante pos­si­ble en fonc­tion du sujet à qui elle s’adresse, doit avant de trou­ver son aspect défini­tif tournoy­er sur elle-même et bal­ay­er abstraite­ment une infinité d’individuations pos­si­bles, qu’elle rejette énergique­ment tour à tour.

Pour con­sid­ér­er la teneur de l’individuation qui chaque fois sem­ble se déploy­er, on emprun­tera à Simon­don le mod­èle de la mod­u­la­tion, soit l’idée selon laque­lle l’individuation met en jeu, au lieu d’une oppo­si­tion sta­tique entre la forme et la matière, une énergie de cou­plage entre une forme tou­jours déjà matérielle et une matière tou­jours déjà for­mée[4]. La prise de forme des fig­ures engage des forces énergé­tiques (par exem­ple, la sta­bil­ité a pri­ori pas­sive de la matière n’est pas acquise mais con­quise) qui com­posent en per­ma­nence les unes avec les autres. D’un point de vue fig­ur­al, cela sig­ni­fie con­crète­ment que, de même que tout élé­ment mondain n’est que pro­vi­soire­ment sta­bil­isé, les formes man­i­fes­tent un poten­tiel dynamique qui ne saurait être résor­bé dans quelque assig­na­tion à rési­dence. Les formes sont métasta­bles[5] en cela que l’inégale répar­ti­tion en elles de l’énergie (par exem­ple, dans la scène sus-citée, entre la dynamique ver­ti­cale de for­ma­tion du monde et le par­cours latéral de Dum­b­le­dore, ou entre la ligne tracée par le même Dum­b­le­dore et les mou­ve­ments con­comi­tants qui se heur­tent à son chemin — voitures, vélos, etc.) con­stitue un vecteur de déploiement ryth­mique des fig­ures.

Le per­son­nage de Cre­dence est, à ce titre, on ne peut plus par­lant. Une colère, chez lui, n’est pas une tem­pête sous un crâne mais la prise en charge de l’entièreté de l’espace fig­ur­al. Ain­si, dans Les Crimes de Grindel­wald, d’une scène où il parvient à faire se mou­voir les élé­ments à par­tir de son rythme car­diaque accéléré. Sys­tole (con­trac­tion du cœur et éjec­tion du sang dans les artères) : les élé­ments (coulées noires, matière informe, bois, pierre, pous­sière) se rassem­blent en un foy­er qui soudaine­ment explose. Dias­tole (relâche­ment du cœur et retour du sang) : l’explosion dilate l’ensemble de la solu­tion fig­u­ra­tive et les élé­ments se propa­gent dans l’espace mû par la colère, dans une ten­sion qui toute­fois main­tient, présente et dynamique, la pos­si­bil­ité de la sys­tole, in fine accom­plie dans l’e­space resser­ré du corps de Cre­dence. C’est dans ces con­fig­u­ra­tions que la vie plénière des formes trou­ve son expres­sion la plus intense, et que l’individuation s’incarne en un rythme[6] qui puisse défini­tive­ment per­me­t­tre au numérique d’offrir aux fig­ures leur dimen­sion auto­géné­tique[7].

Deux­ième effet : à l’instar de Ready Play­er One, le film prend acte du pas­sage d’une com­préhen­sion de la révo­lu­tion numérique à une autre. Le film com­mence en effet sur une sit­u­a­tion du pre­mier moment numérique (N1, qui com­pre­nait le pre­mier volet des Ani­maux fan­tas­tiques), où une mouche vient per­turber l’attention per­cep­tive du per­son­nage de Grindel­wald. N1 se car­ac­térise en effet par deux ten­dances qu’il con­vient de tenir sys­té­ma­tique­ment ensem­ble : d’un côté, une com­préhen­sion générale de l’espace fig­ur­al à par­tir de sa qual­ité de sur­face, résul­tante d’un aplanisse­ment numérique des per­spec­tives ; de l’autre, et depuis ce geste même, le refus de tout arbi­trage tran­scen­dant de la per­cep­tion, autorisant toute chose (c’est-à-dire aus­si des choses qui ne seraient même pas encore indi­viduées : par­tic­ules sans référent, gouttes d’eau sans source, etc.) à faire événe­ment et à ordon­nancer le reste à la mesure de sa sur­v­enue. On notera d’ailleurs que le film est le seul de la saga à s’ouvrir, en guise de tran­si­tion entre N1 et N2, sur des logos inondés de par­tic­ules fines.

Or au sur­gisse­ment de la mouche répond la con­sti­tu­tion spon­tanée d’une bulle au tra­vers de laque­lle la mouche se heurtera, jusqu’à n’être réduite, à l’intérieur de la bulle, qu’à une aile car­bon­isée. C’est que les formes qui jadis fai­saient événe­ment pour elles-mêmes sont désor­mais (en N2) inté­grées dans le procès d’individuation général­isé et dans la métasta­bil­ité des formes numériques. Elles devi­en­nent, à la let­tre, les par­celles dynamiques de plusieurs gra­di­ents d’individuation — ici, à la fois celle de Grindel­wald, celle de la cel­lule où se déroule la séquence et celle du film comme ren­con­tre tou­jours red­ite des forces en présence. Dès lors, et sans revenir sur l’hypothèse épisté­mologique du pré-indi­vidu­el, on repren­dra encore à Simon­don la per­spec­tive selon laque­lle la con­di­tion d’une indi­vid­u­a­tion réussie (c’est-à-dire main­tenue active) tient à la con­ser­va­tion d’une part des ten­sions pré-indi­vidu­elles qui lui pré-exis­taient[8]. La logique de la scène matricielle du Prince de sang-mêlé s’avère ain­si inten­si­fiée, puisqu’il ne saurait plus exis­ter de formes con­sti­tuées qui ne demeurent pas ouvertes sur un hori­zon de plas­tic­ité et d’indifférenciation.

Dans cette per­spec­tive, la mort doit moins être com­prise comme un anéan­tisse­ment que comme une vic­toire, dans le procès d’individuation, du stade orig­i­naire de pré-indi­vid­u­al­ité sur l’individuation sta­bil­isée. Auguste Lumière, dont on con­naît l’importance dans la pro­jec­tion d’images pho­tographiques ani­mées, fut par­al­lèle­ment un biol­o­giste d’une impor­tance non-nég­lige­able qui, dans le cadre de recherch­es sur les col­loïdes et les mis­cel­loïdes, a relancé la théorie des humeurs sous le syn­tagme de médecine humorale[9]. La théorie des humeurs, pour le dire vite, repose sur une analo­gie entre les humeurs du corps (sang, pitu­ite, bile jaune du foie et bile noire de la rate) et les qua­tre élé­ments (feu, air, terre, eau). Sans céder à l’illusion rétro­spec­tive d’une lec­ture con­tinuiste ou téléologique de l’histoire du ciné­ma, on pour­ra avancer que la solu­tion fig­u­ra­tive du numérique accom­plit le rêve, pos­si­ble­ment lumièrien, d’un alliage de la théorie humorale et du ciné­matographe. Lorsque donc des per­son­nages, dans le dernier mou­ve­ment du film, se font ravaler par un vaste feu bleu, s’évanouissant en une mul­ti­plic­ité de par­tic­ules, ils ne sont pas le signe trag­ique d’une extinc­tion, tel que pour­rait l’être un coup de feu, mais une manière d’accomplir ce qui dans les flu­ides vitaux ali­men­tait la rela­tion des fig­ures en indi­vid­u­a­tion au monde pré-indi­vidu­el.

Que se passe-t-il, dès lors, quand tout est retourné au pré-indi­vidu­el ? Deux hypothès­es : ou bien le N2 ferait à nou­veau place au N1, sous la forme d’une mul­ti­plic­ité de pré-indi­vid­u­al­ités téléonomiques se dis­putant l’espace fig­ur­al ; ou bien l’on attendrait un régime fixe d’indistinction, à la manière d’un mod­èle de nature re-sub­stan­tial­isée. Le film choisit pour­tant une troisième voie, soit celle du main­tien du procès mod­u­lant-ryth­mique des formes, le pré-indi­vidu­el quit­tant sa qual­ité d’attribut (de morceau du proces­sus, comme on par­lerait de la pièce d’un engrenage) au prof­it de son statut orig­i­naire de réser­voir d’én­ergie poten­tielle­ment disponible, à par­tir de laque­lle peu­vent se déploy­er toutes les méta­mor­phoses pos­si­bles. Le com­bat final, par exem­ple, qui fait suite aux ravale­ments dans le feu bleu, oppose au niveau du mag­ma pré-indi­vidu­el le feu bleu (Grindel­wald) et le feu orange (les héros). Tout l’enjeu tien­dra à ceci : non pas seule­ment s’individuer (de fait, le feu bleu se trans­forme en cor­beau géant), mais s’individuer au con­tact de l’autre, de ce qu’il con­tient encore de pré-indi­vidu­el et d’énergie disponible. Pour le feu orange, gag­n­er revient à dessin­er fine­ment les con­tours du cor­beau géant et à aspir­er pour lui tout le réser­voir fig­u­ratif de son orig­ine pré-indi­vidu­elle. Le cor­beau explosera en une pluie de par­tic­ules tein­tées d’orange, lançant à nou­veau le cycle de la vie des formes.

Les Crimes de Grindel­wald pour­rait sub­séquem­ment être res­saisi comme une série d’allers-retours entre les indi­vid­u­a­tions et le réser­voir pré-indi­vidu­el, série qui per­met de mieux appréhen­der un cer­tain nom­bre de man­i­fes­ta­tions : des algues don­nent nais­sance, au détour d’un mou­ve­ment semi-cir­cu­laire, à un ani­mal marin ; une femme se méta­mor­phose en ser­pent et, ce faisant, con­fond l’organique (son corps, sa peau) et le super­fi­ciel (ses vête­ments), comme s’il s’agissait pour elle de revenir à cette indif­féren­ci­a­tion pour trou­ver la puis­sance de se trans­former ; un drap qui tombe peut ren­voy­er per­for­ma­tive­ment au corps mort d’un nour­ris­son, etc.

Troisième effet : cette recon­fig­u­ra­tion induite par le N2 implique pour le film une logique de mon­tage a pri­ori para­doxale. Le film, d’un côté, laisse l’impression générale d’une grande flu­id­ité, avec pour principe qua­si-sys­té­ma­tique l’amor­tisse­ment des mou­ve­ments : un mou­ve­ment descen­dant s’achève au plan suiv­ant, et dans un espace rad­i­cale­ment dif­férent, sur un mou­ve­ment ascen­dant dif­féren­tiel qui l’amortit et ce faisant assou­plit la tran­si­tion spa­tiale. De même, la numéri­sa­tion des indi­vid­u­a­tions per­met aux rac­cords de se recen­tr­er sur un morceau d’espace (générale­ment dans une strate pré­cise du plan), si bien que la col­lure con­siste moins — selon la logique du rac­cord-mor­ph­ing, pleine­ment exploitée par Spiel­berg — en la suc­ces­sion nor­mée de deux plans qu’en une façon de faire éclore le sec­ond plan dans la matière mondaine du pre­mier plan. Lorsque le per­son­nage de Yusuf Kama lance un réc­it visuel, l’arrière-plan se trou­ve ain­si pro­gres­sive­ment con­t­a­m­iné par un débit de matière étrangère venant remod­el­er l’espace à la faveur du sou­venir. Pour que le pre­mier plan (le vis­age du per­son­nage) dis­paraisse, il fau­dra enclencher un mou­ve­ment cir­cu­laire, qui fait du sec­ond plan non le rem­plaçant du pre­mier, mais le résul­tat d’un décadrage.

Il n’en demeure pas moins que d’un autre côté les scènes, pris­es séparé­ment et du point de vue du découpage de l’action, sont sou­vent illis­i­bles, à com­mencer par la pre­mière — celle de l’évasion de Grindel­wald, soit le bap­tême du N2 dans la saga. Pre­mière hypothèse : le mon­tage sac­cadé serait une réminis­cence du N1, qui sup­pose (para­doxale­ment, en ce que le numérique repose sur un principe fig­ur­al et per­cep­tif de flu­id­ité) le refus de l’enchaînement hiérar­chisé des objets perçus. L’illisibilité serait ain­si le résul­tat direct d’une bataille per­cep­tive, chaque événe­ment tâchant de trou­ver les moyens pour par­venir à la sur­face de l’image, lieu ultime du déploiement du sens en monde numérique. Mais cette hypothèse, là encore, minore la rad­i­cal­ité du film, oublie la mouche car­bon­isée et, avec elle, la vio­lence de la destruc­tion du N1.

D’où une deux­ième hypothèse, qui ren­voie à un rap­port légère­ment dif­férent au numérique (notam­ment à Twin Peaks : The Return, mais aus­si et encore à Ready Play­er One) : l’accélération du mon­tage (ou sa pluri-direc­tion­nal­ité) per­met à chaque image d’être tou­jours déjà une archive d’elle-même. La rapid­ité ren­voie ici à la fois une affaire hor­i­zon­tale de mon­tage et à une ten­dance ver­ti­cale de sur­gisse­ments con­ti­nus d’éléments aux tex­tures dif­féren­ciées, qui jamais n’ont le temps de s’imprimer durable­ment sur la rétine. Dans les deux cas, l’image n’a pas le temps d’affirmer sa fig­u­ra­tiv­ité, si bien qu’elle doit tou­jours être res­saisie, ré-actu­al­isée dans un corps archivique qui décou­vre chaque fois sa nature orig­inelle de trace irré­ductible, c’est-à-dire ici, en un sens faible, de morceau de temps échap­pé de la présence.

La con­struc­tion scindée de la séquence d’ouverture (plans retournés mimant des allers-retours et niant la linéar­ité du mou­ve­ment entre­pris, alter­nance per­ma­nente des échelles, micro-ellipses) est comme relevée par la sin­gu­lar­ité de sa tex­ture, pro­pre­ment inondée de rejets fig­u­raux (pluie illu­minée par des éclairs et sem­blable à de la neige, clig­note­ments, vent) qui uni­fient l’ensemble sous un linceul blanchâtre. Il n’est pas anodin qu’il pleuve autant dans Les Ani­maux fan­tas­tiques, puisque la pluie a comme qual­ité de dilater l’espace-temps, de trem­per l’entreprise fig­u­ra­tive. Exem­ple, repris dans les deux volets : la pluie instau­re chez Jacob Kowal­s­ki une prise de con­science immé­di­ate de cela même qui vient d’advenir (l’aventure dans le pre­mier volet, le départ de Quee­nie dans le sec­ond). La pluie, située au point stratégique du com­mence­ment, ouvre pour le film la dynamique de l’auto-archivation[10].

Il faut alors remo­tiv­er un sens nou­veau de l’événement fig­ur­al. Non plus, comme en N1, un présent pur, une qual­ité de se mon­tr­er par soi-même par-delà tout hori­zon de pos­si­bil­ité, mais l’événement au sens deleuzien, « trou­vable dans cette mince vapeur incor­porelle qui s’échappe des corps »[11] : il n’est jamais la pure présence à soi du présent, mais le para­doxe d’une ren­con­tre dynamique entre le ce qui vient d’advenir et l’à‑venir (ain­si de l’Alice de Car­roll, à la fois plus grande qu’à l’instant précé­dent et plus petite qu’au suiv­ant). On com­prend alors bien mieux un grand nom­bre de séquences : le cer­cle de par­tic­ules jaunes qui révèle, sous l’apparence de la présence, la sub­sis­tance d’une non-présence stricte (les traces de scènes déjà mon­trées) for­mant, comme le pré-indi­vidu­el à l’individuation, la con­di­tion de la proces­su­al­ité du monde vécu ; le rac­cord qui fait, par un fon­du enchaîné dou­blé d’un mou­ve­ment latéral, dis­paraître dans les limbes l’épouse d’un riche sor­ci­er ; la boule de cristal qui, au beau milieu d’une mod­u­la­tion général­isée (explo­sions chro­ma­tiques, flux de matière pré-indi­vidu­elle, fon­dus), se per­met de dif­fuser des images non-encore mon­trées, mais déjà archivées parce qu’intégrées dans la pluri-direc­tion­nal­ité auto-archivante du N2.

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[On en revient à la Pen­sine. Dans la deux­ième scène du film, au min­istère bri­tan­nique de la Magie, une tablée est organ­isée autour d’une Pen­sine, recon­naiss­able à sa lumière bleutée et à sa forme cir­cu­laire. Quelques instants plus tard, elle pro­jet­tera des images de Grindel­wald immac­ulé, dont on se demande même com­ment elles auraient pu être cap­tées puisque cette apparence n’aura été con­quise qu’à par­tir de son éva­sion. Immé­di­ate­ment après, un per­son­nage (Grimm­son) sur­git dans la pièce, et son appari­tion est perçue dans le reflet qu’en ren­voie la Pen­sine. Le dis­posi­tif spécu­laire, ici, a valeur de pléonasme : voir en Pen­sine, comme Har­ry y plongeant jadis sa tête, dans l’événement-archivé-à-venir en per­ma­nente indi­vid­u­a­tion, est le chem­ine­ment même des Crimes de Grindel­wald.]

Notes

Notes
↑1 Apparue dans Har­ry Pot­ter et la Coupe de feu, la Pen­sine est un objet mag­ique qui per­met de revivre des moments passés, objec­tivés et con­servés dans des fioles.
↑2 L’hylémorphisme (de ὕλη, matière, et μορφη, forme) est une doc­trine aris­totéli­ci­enne posant pour principe que l’être est con­sti­tué de deux principes com­plé­men­taires, la matière et la forme, la sec­onde agis­sant sur la pre­mière. Ce faisant, on part de l’individu con­sti­tué et l’on ne tient pas compte de l’opération d’individuation elle-même ; de même, la matière et la forme, en tant que principes, préex­is­tent à leur union et appa­rais­sent tou­jours déjà indi­vidu­elles, alors même qu’elles sont cen­sées ren­dre compte de l’objet-individu.
↑3 L’Obscurial est une entité mag­ique par­a­site qui naît du refoule­ment par un sor­ci­er de ses pou­voirs mag­iques, et qui se man­i­feste en un mag­ma de matière noire.
↑4 Cf. SIMONDON, Gilbert, L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information, Greno­ble, Éd. Jérôme Mil­lon, coll. « Kri­sis », 2017 [2005, 2013], pp. 45 — 48.
↑5 Cf. Ibid., p. 26 (« Les Anciens ne con­nais­saient que l’instabilité et la sta­bil­ité, le mou­ve­ment et le repos, ils ne con­nais­saient pas net­te­ment et objec­tive­ment la métasta­bil­ité. Pour définir la métasta­bil­ité, il faut faire inter­venir la notion d’énergie poten­tielle d’un sys­tème, la notion d’ordre, et celle d’augmentation de l’entropie […]. »).
↑6 Cf. MALDINEY, Hen­ri, « L’esthétique des rythmes » in Regard Parole Espace, Paris, Édi­tions du Cerf, 2002, p. 212 : le rythme « ne désigne pas un phénomène d’écoulement, de flux, mais la con­fig­u­ra­tion assumée à chaque instant déter­miné par un mou­ve­ment ». Maldiney évoque plus loin (p. 228) ce rap­port dans lequel « l’espace s’échappe à lui-même en dias­tole mais les foy­ers de l’œuvre le rassem­blent en sys­tole, selon un rythme expan­sif et con­trac­té en mod­u­la­tion per­pétuelle ».
↑7 On ren­voie, à ce pro­pos, au texte écrit sur Ready Play­er One.
↑8 Cf. SIMONDON, Gilbert, Op. cit.., p. 25 : « Pour penser l’individuation il faut con­sid­ér­er l’être non pas comme sub­stance, ou matière, ou forme, mais comme sys­tème ten­du, sur­sat­uré, au-dessus du niveau de l’unité, ne con­sis­tant pas seule­ment en lui-même, et ne pou­vant pas être pen­sé au moyen du tiers exclus ; l’être con­cret, ou être com­plet, c’est-à-dire l’être préin­di­vidu­el, est un être qui est plus qu’une unité. » Ou, plus loin (p. 63) : « L’individu séparé est un être par­tiel, incom­plet, qui ne peut être adéquate­ment con­nu que si on le replace dans le σύνολον d’où il tire son orig­ine. »
↑9 Cf. LUMIÈRE, Auguste, Les Hori­zons de la médecine, Paris, Albin Michel, 1937, 252 p.
↑10 Il faudrait toute­fois not­er deux choses. D’abord, s’il faut tenir ensem­ble les deux logiques de mon­tage, le mon­tage illis­i­ble peut s’accommoder d’éléments de flu­id­ité : ain­si, encore, de la séquence d’évasion, qui s’achève sur un rac­cord-mor­ph­ing. Ensuite, la météorolo­gie fig­u­rale main­tient active des élé­ments issus de N1, notam­ment le rôle décisif du brouil­lard et des nuages (ici, celui qui précède le sur­gisse­ment d’un char, puis du titre du film) dans la con­sti­tu­tion d’un fond d’où émer­gent les phénomènes.
↑11 DELEUZE, Gilles, Logique du sens, Paris, Minu­it, coll. “Cri­tique”, 1969, p. 19.