S’il y a un point sur lequel ce retour du “Roi de la jun­gle” ne sera pas à atten­dre, ce sont ses prouess­es “physiques”. Cam­pé sans éclat par le blond Alexan­der Skars­gård (comé­di­en surtout con­nu pour son père Stel­lan et pour la série True Blood), le Tarzan nou­veau s’agite con­scien­cieuse­ment dans les tours de vieux singe con­nus : sauts de liane en liane, com­bat con­tre un énorme gorille, cri de ral­liement des bêtes inspiré de la tyroli­enne, etc., mais rien à faire, notre imag­i­na­tion n’ar­rive pas à y croire. On incrim­in­era là une con­fi­ance trop paresseuse dans les effets numériques qui, à force de vouloir fon­cer vers le spec­tac­u­laire à tout prix sous le regard mou d’une mise en scène à la ramasse (on ne remer­cie pas David Yates, qui a déjà pareille­ment gâché à lui seul toute la sec­onde moitié de l’oc­ta­lo­gie Har­ry Pot­ter), en oublie d’in­car­n­er quoi que ce soit qui puisse vrai­ment frap­per le regard et l’e­sprit. Les sauts de “l’homme-singe”, trop accélérés, trop élas­tiques, font l’ef­fet de décalques pré­cip­ités d’an­i­ma­tions de Spi­der-Man. La jun­gle de stu­dio, avec son vert émer­aude, ses brumes et ses reflets sur les feuilles fig­nolés aux petits oignons, est trop figée dans son soin pic­tur­al pour être hon­nête.[1] Même les tablettes abdom­i­nales exhibées sur le torse nu de Skars­gård, pour­tant obtenues par un régime spé­cial gon­flette pour acteurs, ressem­blent à des pro­thès­es mal maquil­lées. Bref, rien qui donne envie de grimper aux arbres : tout ce qui est cen­sé car­ac­téris­er le légendaire Tarzan et son roy­aume reste à l’é­tat de grand manège virtuel, truqué, affa­di, sans mys­tère ni grâce.

Les témoins du roi

À vrai dire, on peut douter que les maîtres d’œu­vre eux-mêmes aient ressen­ti le désir de faire exis­ter le héros par ces coups d’é­clat, vu com­ment ils les bâclent tels des pas­sages oblig­és à égrain­er au plus vite. La grande affaire de ce The Leg­end of Tarzan sem­ble plutôt de rejouer cette légende comme une matière abstraite, théorique, qu’on ferait mine de redé­cou­vrir avec un œil neuf et mod­erne. Les prémices sen­tent le déjà-vu, au ray­on des héros du passé rap­pelés à leur des­tinée : revenu à la civil­i­sa­tion européenne et devenu Lord Greystoke, John Clay­ton doit néan­moins repar­tir sur les ter­res du Con­go qui l’ont vu grandir par­mi les singes, et là-bas embrass­er de nou­veau, bon gré mal gré, son iden­tité de Tarzan seigneur de la jun­gle. Par­mi les autres per­son­nages, deux en par­ti­c­uli­er sont chargés par le film d’ob­serv­er et de com­menter, d’un air de sur­prise, la légende sur le chemin du retour. Un com­pagnon d’aven­ture, émis­saire améri­cain joué par Samuel L. Jack­son, a lu bien des réc­its précédem­ment pub­liés sur le “Roi de la jun­gle” ; mais se con­fron­ter à la réal­ité con­crète de ce pou­voir est une autre affaire, qui occa­sionne par le biais de ce side­kick moult inter­mèdes où le comique alterne — laborieuse­ment — avec le sérieux. Et puis il y a l’an­tag­o­niste, un offici­er belge joué par Christoph Waltz (avec sa faconde habituelle, mais non sans finesse), qui traque Tarzan pour de noirs des­seins mais en ne le con­nais­sant, lui aus­si, que par la légende déjà établie, au point d’avouer qu’il “[s’]imaginait dif­férem­ment” le cri de sa proie qu’il finit par enten­dre. Un brin nar­cis­sique, il caresse même l’idée d’écrire sa pro­pre légende, se rêvant dans le rôle du bâtard mal­faisant qui s’in­scrirait dans l’His­toire en jetant à bas le héros de sang noble. Et quelque part, on aurait envie d’y adhér­er…

Conteurs en quête de conte

À tra­vers ces deux per­son­nages s’esquisse une idée intri­g­ante quoique floue, mais pure­ment théorique, et hélas lais­sée comme telle par la même tare qui pré­side à la fadeur déjà déplorée de la direc­tion artis­tique : une absence d’in­vestisse­ment réel dans la représen­ta­tion, dans les idées, dans les choix de mise en scène. D’une manière plus générale, on con­state que le film sort l’ar­tillerie scé­nar­is­tique pour bal­bu­ti­er, à tra­vers son héros, un cer­tain nom­bre de thèmes : retour à la nature, con­flit entre celle-ci (sous le règne ani­mal) et la civil­i­sa­tion indus­tri­al­isée et déshu­man­isée, con­sid­éra­tions indignées sur l’esclavage au temps des colonies, même la place de la femme dans une société mas­cu­line (la Jane de Tarzan est de la par­tie, qui refuse notam­ment de jouer les demoi­selles en détresse)… Mais il reste dif­fi­cile de croire en sa bonne foi sur ces ter­rains quand, par des choix entière­ment voués à un enter­tain­ment con­sen­suel (comme celui, pure­ment oppor­tuniste, de faire du per­son­nage de Jack­son un ancien esclave et vétéran de la guerre de Séces­sion, fam­i­li­er de la gâchette et de la mitrailleuse), il noie le pois­son sur cha­cune des grandes idées qu’il énonce, des nobles inten­tions qu’il exprime, des sub­til­ités qu’il fait miroi­ter.

Au fond, si cette nou­velle mou­ture de Tarzan sus­cite un ennui pro­fond, c’est bien parce qu’au bout de tant de ter­giver­sa­tions, de dégage­ments en touche, de choix sans goût ni idée, on finit par se deman­der quel était vrai­ment le désir à l’o­rig­ine du film, ce que les pro­duc­teurs, scé­nar­istes et réal­isa­teur voulaient au fond racon­ter. Mais, tout cela n’au­rait-il été mis en bran­le que pour filmer Tarzan enlaçant ten­drement sa Jane (Mar­got Rob­bie) sous une lumière cré­pus­cu­laire ? La ques­tion est légitime, puisque ce sont à peu près les seules images où se des­sine vague­ment une lec­ture, certes som­maire, du mythe de l’homme de la jun­gle : de l’im­agerie pub­lic­i­taire plaçant invari­able­ment le petit corps frêle de la femelle entre les bras du mâle au grand corps large d’é­paules. Fan­tasme vir­iliste, ou fusion intime entre l’hu­main et l’an­i­mal à l’in­star de King Kong ? L’am­biguïté, on s’en sou­vient, exis­tait déjà du temps des pre­miers films avec John­ny Weiss­muller. Mais ici, le triste manque de per­son­nal­ité de l’ensem­ble, symp­to­ma­tique des dif­fi­cultés crois­santes de l’in­dus­trie hol­ly­woo­d­i­enne actuelle à sim­ple­ment racon­ter des his­toires, empêche de se pro­jeter dans cette ten­tante ques­tion.

Notes

Notes
↑1 À com­par­er avec la façon dont, dans le récent Livre de la jun­gle de Dis­ney et Jon Favreau, une jun­gle tout aus­si fic­tive acquérait un sem­blant de pal­pi­ta­tion, grâce notam­ment à un usage judi­cieux de la 3D.