Dans les années 1970, William Fried­kin atteint la con­sécra­tion com­mer­ciale avec deux films majeurs de la décen­nie : French Con­nec­tion et L’Ex­or­ciste, deux œuvres cou­vertes d’oscars. Cinéaste un brin provo­ca­teur, grand admi­ra­teur d’Hen­ri-Georges Clouzot dont il appré­cie la capac­ité à jouer avec les nerfs du spec­ta­teur, c’est pré­cisé­ment avec l’échec pub­lic de son remake du Salaire de la peur, Le Con­voi de la peur réal­isé en 1977, qu’il perd une bonne part de son aura à Hol­ly­wood. Peut-être désireux de “se refaire” à la faveur d’un nou­veau sujet à haute teneur en soufre, il affûte à nou­veau son ar(t)me et use de son sens très acéré de la provo­ca­tion en 1980, en réal­isant Cruis­ing (La Chas­se), film à l’époque très con­tro­ver­sé. Le cinéaste éprou­ve là non seule­ment la capac­ité de résis­tance du spec­ta­teur, mais surtout celle de la MPAA, l’équiv­a­lent de la Com­mis­sion de cen­sure aux États-Unis. Al Paci­no, jeune flic ambitieux au regard trou­ble, traque un ser­i­al killer et plonge dans le milieu des bars “cuir” de la com­mu­nauté gay de New York. Amputé, cen­suré, boy­cotté par une par­tie des activistes gays lors du tour­nage puis à l’oc­ca­sion de ses mul­ti­ples sor­ties, Cruis­ing est aujourd’hui bien plus qu’une sim­ple curiosité: mal­gré ses défauts, le film con­tient en lui toutes les obses­sions chères au cinéaste.

Génèse et mise en pièces

Dans un livre d’en­tre­tiens accordés à Gilles Boulenger[1], le cinéaste con­te la genèse d’un de ses films les plus con­testés, Cruis­ing. À l’o­rig­ine, ce sont les arti­cles rédigés par l’édi­to­ri­al­iste Arthur Bell dans l’heb­do­madaire cul­turel new-yorkais The Vil­lage Voice qui intriguent Fried­kin et l’inci­tent à réalis­er un polar ayant pour toile de fond les clubs sado-masochistes de Man­hat­tan. Bell, jour­nal­iste et activiste gay, décrit dans ses colonnes l’at­mo­sphère de bars “cuir” célèbres, lieux under­ground fréquen­tés par une par­tie de la com­mu­nauté gay de la ville. Cer­taines dis­pari­tions de per­son­nes fréquen­tant ces bars, relatées par la presse de l’époque et restées irré­solues, achèvent d’at­tis­er la curiosité du cinéaste[2]. L’idée de Fried­kin est donc — à l’in­star de son tra­vail sur French Con­nec­tion — de met­tre en scène un polar, une pure fic­tion, à par­tir d’un arrière-plan réel : le milieu des bars “cuir” est dès lors posé comme toile de fond, et traité de manière qua­si doc­u­men­taire. En juil­let 1979 débute le tour­nage très houleux de Cruis­ing. Sous l’égide d’Arthur Bell, une par­tie de la com­mu­nauté gay de New York s’enflamme et boy­cotte le tour­nage, sif­flant au moment des pris­es de vue et usant de miroirs réfléchissants pour saper le tra­vail du chef-opéra­teur James Con­t­ner. Pour couron­ner le tout, les rela­tions entre le réal­isa­teur et sa vedette Al Paci­no ne sont guère au beau fixe : Paci­no renie le film peu après sa sor­tie et Fried­kin l’es­time, très sévère­ment, comme “une erreur de cast­ing fla­grante”… Le film ter­miné, Fried­kin et son pro­duc­teur Jer­ry Wein­traub se ren­dent chez le prési­dent de la MPAA, Richard Heffn­er, et présen­tent un pre­mier mon­tage. “C’est le pire navet qu’il m’ait été jamais don­né de voir !”, s’exclame le prési­dent de la Com­mis­sion de cen­sure. Le réal­isa­teur et son pro­duc­teur ten­tent de con­tr­er ces pre­mières réac­tions à chaud et surtout d’éviter un fameux X (l’in­ter­dic­tion aux moins de 18 ans) pour trou­ver un courageux dis­trib­u­teur sus­cep­ti­ble de sor­tir le film en salles. La copie du film reste près de quar­ante jours aux mains de la Com­mis­sion et Fried­kin passe autant de journées à couper et remon­ter son œuvre — une scène de fist-fuck­ing filmée dans son inté­gral­ité est notam­ment sup­primée. Au bout du compte, Cruis­ing sort une pre­mière fois le 15 févri­er 1980 avec un R (inter­dic­tion aux moins de 17 ans non accom­pa­g­nés, le R avait égale­ment été imposé à la sor­tie de L’Ex­or­ciste) puis une sec­onde fois le 2 juin dans une nou­velle ver­sion amputée. Entre-temps, Gen­er­al Cin­e­ma, cir­cuit d’ex­ploita­tion équiv­a­lent à celui d’UGC, retire Cruis­ing de l’affiche. “Le film aurait-il été bien plus provo­ca­teur (…) sans les coupes effec­tuées? Il m’est impos­si­ble d’être affir­matif.” À un sens inné de la provo­ca­tion, Fried­kin ajoute une pointe d’ambiguïté.

Jouer à se faire peur

Bien qu’au­jour­d’hui la “malé­dic­tion” Cruis­ing doive être rel­a­tivisée – la genèse de la fab­ri­ca­tion et de la sor­tie du film faisant, il est vrai, un peu fig­ure d’ar­gu­ment mar­ket­ing –, la vio­lence pul­sion­nelle présente au cœur de la mise en scène et la manière dont Fried­kin traite le sur­gisse­ment du refoulé chez ses per­son­nages méri­tent qu’on s’y attarde. C’est sans doute le traite­ment de l’am­biguïté – qu’on pour­rait rap­procher du tra­vail d’un Sid­ney Lumet dans The Offence –, cette façon de ne jamais porter un juge­ment moral tranché sur ses per­son­nages (“les per­son­nages qui m’in­téressent agis­sent sans code moral établi”) ajouté à un tra­vail du sus­pense qui font de ce film une œuvre ciné­matographique à pro­pre­ment par­ler et non un polar lamb­da pour pro­gramme télévi­suel. Car il y a un peu de Hitch­cock chez Fried­kin. La bru­tal­ité du meurtre, dans un pre­mier temps filmé de manière très réal­iste, est peu à peu rit­u­al­isée jusqu’à devenir un élé­ment pure­ment graphique, que n’au­rait pas renié non plus un De Pal­ma : l’ombre, pro­jetée sur l’écran, du couteau qui s’a­bat lors de la scène de meurtre dans la salle de ciné­ma porno n’est pas sans rap­pel­er Psy­chose. Dans cette scène, les tach­es de sang sur l’écran, comme des traces de pein­ture sur une toile, don­nent un aspect dématéri­al­isé et dés­in­car­né au meurtre. La pul­sion, le vis­céral atteignent une dimen­sion pure­ment plas­tique et abstraite. La sauvagerie de l’acte est méta­mor­phosée : la pul­sion est trans­mutée en rite. Cruis­ing est-il pour autant un film religieux ? Ce qui sem­ble intéress­er Fried­kin ici est com­pris déjà dans le titre orig­i­nal : Cruis­ing. C’est l’ac­tion de voy­ager, de par­tir en croisière, avec l’idée du pas­sage d’un point A à un point B ; c’est égale­ment, mais dans un autre sens, l’idée de “drague”. Notion de tra­ver­sée illus­trée par les deux plans inau­gur­al et final dont le sec­ond fait écho au pre­mier : deux plans d’ensem­ble d’une même eau trou­ble qui sépare les deux rives de l’Hud­son, ren­voy­ant à l’e­space “franchi” par Paci­no qui con­stitue l’essentiel du drame et de la trame qua­si cir­cu­laire de l’œuvre. L’eau glauque est l’e­space vacant d’une vio­lence refoulée, où tout peut arriv­er, d’où peu­vent ressur­gir des corps démem­brés et dans laque­lle se pro­jette néces­saire­ment l’an­goisse du spec­ta­teur.

Ce drame équiv­oque du chas­seur chas­sé — l’en­quê­teur devenant l’ap­pât — est effrayant au sens pro­pre de ce qui provoque l’effroi, parce que toute l’am­biguïté chère à Fried­kin tente de s’inscrire dans une ryth­mique pro­pre au sus­pense, c’est-à-dire dans “la dilata­tion d’un présent pris entre les deux pos­si­bil­ités con­traires d’un futur immi­nent”. La séquence du pre­mier meurtre paraît comme dilatée, la lenteur des gestes des per­son­nages avant la scène de meurtre pro­pre­ment dite, celle des mou­ve­ments de caméra comme ce long panoramique ser­ré qui part du cad­ran du réveil et va jusqu’au corps de la future vic­time par­ticipent à l’orchestration pré­para­toire du crime. Elle con­tribue égale­ment au sus­pense, à cette coex­is­tence angois­sante de deux con­traires car le spec­ta­teur pressent le moment fatidique sans con­naître l’identité de l’assassin : on ne sait si l’homme en ques­tion porte le masque d’un sim­ple ama­teur de sado-masochisme, c’est-à-dire s’il est dans un pur rit­uel de sim­u­la­tion de la blessure ou s’il se trou­ve dans la pos­ture irra­tionnelle d’un tueur psy­chopathe. On ne sait pas encore si l’acte de bless­er, l’acte de faire mal va être réel ou simulé. Et la ter­reur du spec­ta­teur naît de ce choc entre le réel et le simulé, car il est évi­dent qu’il y a eu, au préal­able, comme un con­sen­te­ment de la vic­time à par­ticiper à ce petit jeu de mas­sacre. En ce sens, c’est dans ces instants d’une brièveté para­doxale car fon­cière­ment dilatés que Fried­kin inter­roge la ques­tion de la mise en scène. Ain­si, le spec­ta­teur d’un film de sus­pense “est vic­time de sa pro­pre fas­ci­na­tion”, “il en ressent une indis­po­si­tion vis­cérale dont le car­ac­tère douloureux lui pro­cure, par sa durée même, une impres­sion de plaisir”[3].

Un héros incertain

Tou­jours dans ce con­texte de flot­te­ment moral per­ma­nent, Cruis­ing per­met égale­ment à Fried­kin de tra­vailler une fig­ure qui lui est famil­ière : la moral­ité dou­teuse des forces de la loi, déjà présente dans les méth­odes mus­clées du Gene Hack­man de French Con­nec­tion, et que le cinéaste trait­era de nou­veau en 1985 dans un de ses meilleurs films, Police fédérale Los Ange­les avec William Petersen. Ici en par­ti­c­uli­er, Fried­kin appuie, assez bru­tale­ment, la remise en cause de la con­fi­ance inspirée par le bras armé de la jus­tice, par le biais de celle de la sup­posée pré­dom­i­nance mâle hétéro­sex­uelle de ses élé­ments. On côtoie très vite cet ébran­le­ment des cer­ti­tudes, avec l’ap­pari­tion de ces deux policiers cor­rom­pus qui tirent avan­tage en nature de trav­es­tis qu’ils har­cè­lent. Mais sur un plan plus indi­vidu­el et plus intime, c’est évidem­ment le per­son­nage cen­tral porté par Al Paci­no qui focalise ces mis­es en doute. Si le choix de cet acteur, sept ans après ses lau­ri­ers de Ser­pi­co, pour incar­n­er de nou­veau un polici­er infil­tré est bien sûr tout sauf une coïn­ci­dence, le con­traste entre les deux inter­pré­ta­tions est frap­pant. Voilà deux per­son­nages d’en­quê­teurs opiniâtres et dédiés à leur tra­vail, mais de manière très dif­férente. Chez Lumet, Ser­pi­co est un croisé accroché à un idéal de jus­tice, au prix de son intim­ité. Chez Fried­kin, en revanche, les moti­va­tions de Steve Burns sont moins aisé­ment définiss­ables. Dès la scène où ce sim­ple flic en uni­forme accepte sa mis­sion (sa pre­mière appari­tion, sans expo­si­tion préal­able), son atti­tude mon­tre un partage entre une ambi­tion presque oblig­a­toire — devenir inspecteur — et une posi­tion en retrait, une forme de résig­na­tion face à une tâche qu’il n’a pas choisie et qui ne sem­ble pas l’af­fecter plus que ça, ce qui étonne au vu de la nature de l’af­faire qui lui est con­fiée. Il ne se livre jamais, n’ex­iste guère que par ses con­ver­sa­tions et obser­va­tions sous cou­ver­ture, et par les quelques moments de répit qu’il s’ac­corde chez sa com­pagne.

Ce sont ces parts insai­siss­ables de sa per­son­nal­ité qui pren­nent une dimen­sion nou­velle à la faveur de son tra­vail d’im­mer­sion frag­ilisant dans un milieu mar­gin­al. Mal­gré ses quelques efforts pour se rac­crocher à la viril­ité qu’il croit sienne (scène d’amour qua­si mécanique avec sa com­pagne), Burns, for­cé de laiss­er der­rière lui les règles de son méti­er jusqu’à per­dre la con­nex­ion avec celui-ci (scène ironique : il est refoulé d’une soirée cos­tumée gay SM parce qu’il ne porte pas d’u­ni­forme de polici­er…), ne garde de sa pra­tique de flic que l’at­ti­tude du chas­seur traquant sa proie, tan­dis qu’il moule sa per­son­nal­ité dans les vête­ments et les échanges avec le monde où il est infil­tré, jusqu’à un point lim­ite jamais explic­ité (ellipses sug­gérant qu’il pour­rait avoir eu des rap­ports sex­uels dans ce milieu). Loin de ses bases, mais en vérité lié nulle part, défini­tive­ment mar­gin­al et livré à lui-même, son rap­proche­ment du tueur le frag­ilise au point qu’on s’in­ter­roge (un peu comme pour la vic­time de la pre­mière scène de meurtre) sur la part de ce qui est simulé et de ce qui est révélé dans son atti­tude. Ces ques­tions tra­vail­lent au trou­ble émanant de l’af­fron­te­ment final avec le tueur, lequel tient en une assez longue suite de séquences où le com­porte­ment des antag­o­nistes se situe quelque part entre la parade amoureuse et le numéro de tau­ro­machie, avec esto­cade.

La fin de l’en­quête de Burns ne sig­ni­fie pas pour autant sa délivrance, au con­traire. Elle amène en vérité une con­clu­sion d’une rare noirceur, puisqu’au lieu de sig­ni­fi­er qu’un mal de la société a été traité, elle ne fait finale­ment que con­juguer à la con­ti­nu­ité du mal à l’œu­vre depuis les pre­miers plans, la cor­rup­tion de ce qui était encore intact, et achève de met­tre à terre les cer­ti­tudes sur la jus­tice faite dans cette affaire. Con­ti­nu­ité dans le retour d’im­ages et de fig­ures du début : eaux trou­bles de l’Hud­son, ombres inquié­tantes errant de bar en bar, flics cor­rom­pus. Cor­rup­tion dans ce que le héros han­té par son voy­age traîne après lui : une autre mort — dont la vio­lence se con­jugue ter­ri­ble­ment avec celle du tueur en série — et cet accou­trement de cuir noir qu’il ramène chez lui, comme une mar­que dont il n’a pas la force de se débar­rass­er. Cen­sé­ment vain­queur, Burns reste en réal­ité atteint par les com­porte­ments mar­gin­aux qu’il a côtoyés, et souil­lé par la vio­lence qu’il a cher­ché à empêch­er.

Ce qui reste

Cruis­ing a vieil­li, incon­testable­ment. Sa vision un rien dépassée des com­mu­nautés homo­sex­uelles à tra­vers ses choix de représen­ta­tion — artistes intel­los de Green­wich Vil­lage ou amoureux du cuir noir — et son goût pour la provo­ca­tion par l’ex­hi­bi­tion d’ex­cen­tric­ités exo­tiques pro­pres à cho­quer le bour­geois — ces panoramiques sur les bassins trép­i­dants des habitués des bars gays — inci­tent évidem­ment à rel­a­tivis­er sa portée au-delà de son par­fum de scan­dale et de son témoignage d’une actu­al­ité loin­taine. Ce film de genre nour­ri à la trans­gres­sion con­tin­ue néan­moins de mar­quer comme témoignage d’une sin­gulière per­son­nal­ité de cinéaste dont il con­stitue une nou­velle rampe de lance­ment pour le tra­vail à venir, avec son héros incer­tain et ses valeurs ébran­lées. Si William Fried­kin aime sans doute un peu trop à cul­tiv­er une image d’a­ma­teur de soufre dansant sur le fil de la morale, il ne s’en mon­tre pas moins agité de vraies préoc­cu­pa­tions récur­rentes de forme et de fond qu’on ne peut résumer à une sim­ple for­mule, et qui révè­lent, jusque dans sa manière pul­sion­nelle de marcher dans les pas de ses références de ciné­ma, une sen­si­bil­ité qui fait le prix de son œuvre.

Notes

Notes
↑1 Gilles Boulenger, Le Petit Livre de William Fried­kin, édi­tions Le Cinéphage, 1997.
↑2 Il s’avérera par la suite que ces morts n’étaient pas d’origine crim­inelle mais médi­cale, et que ces dis­parus étaient les vic­times d’une mal­adie con­nue à l’époque comme “la pneu­monie qui touche les homo­sex­uels”, c’est-à-dire le sida…
↑3 Jean Douchet, Hitch­cock, édi­tions des Cahiers du Ciné­ma, 1999.