Saut à l’élas­tique, cours­es-pour­suites, accéléra­tions en qua­trième vitesse – Police fédérale Los Ange­les de Will­liam Fried­kin filme avant tout la prise de risque pleine d’adré­naline. Après l’échec pub­lic du Con­voi de la peur et de Cruis­ing, Fried­kin cherche alors à faire « un film d’ac­tion pop­u­laire » [1] en adap­tant le roman auto­bi­ographique de Ger­ry Petievich, agent du Secret Ser­vice expert dans la chas­se aux faus­saires. À la suite de French Con­nec­tion, il revient donc à un ciné­ma de la « traque » inin­ter­rompue, cette fois-ci entre le fab­ri­cant de faux bil­lets Rick Mas­ters (Willem Dafoe) et l’a­gent fédéral Richard Chance (Bill Petersen), assoif­fé de vengeance suite à l’as­sas­si­nat de son ancien coéquip­i­er.

L.A. la venimeuse

Comme dans la plu­part des films de Fried­kin, cette chas­se à l’homme est un voy­age, une immer­sion dans un univers par­al­lèle et under­ground con­t­a­m­i­nant à jamais ses per­son­nages. Chance accom­pa­g­né de son nou­veau coéquip­i­er John Vukovich (John Pankow) rôde dans les quartiers les plus pau­vres de Los Ange­les, ses bars à strip, ses no man’s lands pleins de pous­sières et de brous­sailles, et fran­chit peu à peu les lim­ites de la légal­ité. Tou­jours dans le sil­lage de French Con­nec­tion, Fried­kin mon­tre ain­si avec réal­isme le paysage d’une autre Amérique rongée par le crime et la vio­lence, aux­quels les héros du film n’échap­per­ont pas. Chance est au fond aus­si dur et bru­tal que le crim­inel qu’il traque, n’hési­tant pas, par exem­ple, à faire chanter froide­ment son indic fémi­nine. Lui et Mas­ters se rap­prochent d’ailleurs par leur goût pour la trans­gres­sion, sym­bol­isé par le thème de la « brûlure » : Chance adepte du base-jump et de la prise de risques est surnom­mé « la tête brûlée », tan­dis que le génial Rick Mas­ters ne manque pas d’en­flam­mer au petit matin, avec émer­veille­ment, les toiles qu’il a peintes durant la nuit – voire ses pro­pres faux bil­lets.

Courses-poursuites

À l’in­star du faus­saire con­tem­plant la destruc­tion de ses pro­pres œuvres, le cinéaste filme avec plaisir ce déploiement de l’én­ergie folle et incon­trôlable de l’a­gent Chance. L’ob­jet cen­tral du film est bien là, dans l’en­vie de restituer cet élan destruc­teur et aveu­gle, cette course à tombeau ouvert du per­son­nage à tra­vers des séquences de cours­es-pour­suites ver­tig­ineuses. Pour Fried­kin, « la course-pour­suite est la forme ciné­matographique la plus pure »[2]. La vérité du per­son­nage s’ex­primera donc par elles. Celles-ci s’en­chaî­nent à toute vitesse, atteignant leur point d’orgue lors d’une séquence hale­tante de dix min­utes sur l’au­toroute de Los Ange­les. Filmée en plus de six semaines, mobil­isant soix­ante-quinze cas­cadeurs, trois caméras, un chef-opéra­teur spé­ci­fique (Bob Yeo­man, sim­ple cadreur pour le reste du film), la séquence embar­que le spec­ta­teur comme une mon­tagne russe à tra­vers d’in­nom­brables points de vue en mou­ve­ment, externes et sub­jec­tifs, bal­ance les obsta­cles en plein champ à toute vitesse, accu­mule les twists, les temps morts et les sur­sauts. Ain­si Fried­kin accom­plit avec une vir­tu­osité ren­ver­sante son rêve à l’o­rig­ine du film entier, celui de sur­pass­er sa pro­pre scène de course-pour­suite dans French Con­nec­tion.

Le « saut dans le vide » de William Friedkin

Si ce pari était pour le moins risqué, le tour­nage de Police fédérale Los Ange­les se fit lui-même « sur le fil du rasoir », au point d’é­trange­ment refléter le car­ac­tère kamikaze de son héros. En réal­isant un film d’ac­tion « pop­u­laire » avec des acteurs alors très peu con­nus – William Petersen y tenait un pre­mier rôle pour la pre­mière fois – Fried­kin eut juste­ment l’im­pres­sion de « faire un saut dans le vide »[3]. Pour mon­tr­er l’ac­tiv­ité du faus­saire Mas­ters, le cinéaste reprit si pré­cisé­ment la tech­nique de fab­ri­ca­tion de faux dol­lars que cer­tains bil­lets du tour­nage furent vrai­ment util­isés. Le FBI, alerté par l’in­ci­dent, som­ma le cinéaste de tout arrêter, qui refusa caté­gorique­ment, pré­tex­tant l’ab­sence de man­dat. La séquence de fab­ri­ca­tion des faux bil­lets a beau avoir mis en dan­ger le film, elle est aus­si l’une des plus belles : dans les lueurs rouges et vertes de son entre­pôt infer­nal, Willem Dafoe, métic­uleux, découpe des plaques de métal, les enduit déli­cate­ment d’é­paiss­es couch­es de pein­tures (l’ac­teur aurait passé trois jours entiers à appren­dre vrai­ment la tech­nique des faus­saires), trans­for­mant cette scène à la fidél­ité presque doc­u­men­taire en fan­taisie sen­suelle et vive. Le générique du film est à lui seul un autre mon­u­ment de fan­tas­magorie sur­voltée, aus­si bigar­rée qu’un clip de MC Ham­mer, mêlant l’im­age rougeoy­ante de l’aube sur les palmiers de LA à des inter­titres vert fluo, le tout sur la musique pop-rock savoureuse et car­i­cat­u­rale du groupe Wang Chung. C’est aus­si cela que l’on retient de Police fédérale Los Ange­les – une inces­sante trans­fig­u­ra­tion du réel en fan­tasme très eight­ies ultra col­oré et ryth­mé, à la fois daté et fasci­nant.

Notes

Notes
↑1 Cf. Fried­kin Con­nec­tion, Les Mémoires d’un cinéaste de légende, Édi­tions de la Mar­tinière, 2014.
↑2, ↑3 Ibid.