Si l’on se désole de ne pas pou­voir décou­vrir en salle le film posthume de William Fried­kin (sor­ti directe­ment sur la plate­forme Para­mount +), force est de con­stater que L’Affaire de la mutiner­ie du Caine est une œuvre mineure au sein de sa fil­mo­gra­phie. Adap­té de la pièce Oura­gan sur le Caine (elle-même tirée d’un roman d’Herman Wouk), le film trahit vite son inspi­ra­tion théâ­trale : alors que le huis-clos de Bug (2006) ménageait une ten­sion érein­tante en plongeant dans le délire para­noïaque d’un cou­ple, Fried­kin ne tire ici de ce resser­re­ment qu’un télé­film de procès à la mise en scène fonc­tion­nelle. Le lieu­tenant Maryk (Jake Lacy) s’y voit accusé de mutiner­ie pour avoir relevé de ses fonc­tions le com­man­dant Queeg (Kiefer Suther­land) alors que leur navire, l’USS Cayne, était pris dans une tem­pête homérique. Tout l’enjeu du procès con­siste à stat­uer sur l’état de san­té men­tale (et donc l’aptitude à com­man­der) de Queeg, offici­er apparem­ment irréprochable mais décrit par ses sub­or­don­nés comme un tyran sans courage.

À mille lieues de la ner­vosité qui car­ac­téri­sait encore Killer Joe (2011), le film gagne pour­tant pro­gres­sive­ment en inten­sité, notam­ment lorsque Green­wald (Jason Clarke), l’avocat de Maryk, somme Queeg de jus­ti­fi­er point par point son atti­tude dis­cutable. La longueur des plans s’accorde alors à la pres­sion crois­sante subie par le com­man­dant, qui perd lente­ment pied sous l’œil de la caméra, rivée sur lui. On retrou­ve presque, durant cette séquence portée par la per­for­mance de Kiefer Suther­land, le regard implaca­ble du réal­isa­teur, qui dis­sèque métic­uleuse­ment la perte de con­trôle du mil­i­taire.

L’épilogue du film per­met par ailleurs à Fried­kin de faire en sous-main ses adieux. Félic­ité par les amis de Maryk pour avoir cru­ci­fié leur supérieur, Green­wald, libéré de ses fonc­tions d’avocat, prend cette fois la défense de Queeg et, avant de quit­ter les lieux, jette son verre de whisky au vis­age de l’instigateur de la rébel­lion. Ce dernier geste, qu’aurait pu accom­plir le cinéaste lui-même (dont la répu­ta­tion de franc-tireur iras­ci­ble ne date pas d’hier), con­clut ain­si L’Affaire de la mutiner­ie du Caine par un au-revoir en forme de doigt d’honneur. Fried­kin ne pou­vait clore sa houleuse mais remar­quable car­rière sans une dernière bravade.