Sep­tième long-métrage de Jean-Claude Bris­seau réal­isé en 2002, Choses secrètes fait rapi­de­ment fig­ure de chef d’œu­vre auprès d’une presse qui avait dif­fi­cile­ment accep­té l’échec cuisant de son précé­dent film, Les Savates du Bon Dieu. Comme le fut Ver­ti­go dans la fil­mo­gra­phie d’Al­fred Hitch­cock, Choses secrètes est un par­fait con­den­sé des obses­sions ciné­matographiques et méta­physiques du réal­isa­teur français, et souligne sa totale maîtrise de la mise en scène, ce qui lui per­met, mal­gré la faib­lesse de son bud­get, de faire un film sin­guli­er aux accents pro­fondé­ment trag­iques.

L’in­trigue, en elle-même, pour­rait paraître assez clas­sique en abor­dant le thème gal­vaudé de l’ar­riv­isme : deux femmes se ren­con­trent dans un bar où l’une d’elle gagne sa vie comme strip-teaseuse, et déci­dent, ensem­ble, de gravir les éch­e­lons de la hiérar­chie bureau­cra­tique en usant sci­em­ment de leurs charmes.

Bien que de reven­di­ca­tion marx­iste, Jean-Claude Bris­seau ne cherche en aucun cas à se lim­iter à une sim­ple étude de cas soci­ologique en illus­trant, comme d’autres l’ont déjà fait, l’éter­nelle ques­tion de la lutte des class­es. Au con­traire, le choix de sa mise en scène et la com­po­si­tion de ses per­son­nages mon­trent qu’il ne s’at­tache aucune­ment à traiter ce sujet sous l’an­gle du réal­isme mais préfère insuf­fler à son pro­pos une intense réflex­ion sur le désir comme arme de pou­voir et de mort.

Mais surtout, il se ques­tionne avec beau­coup d’acuité sur le désir féminin qu’il n’hésite pas à qual­i­fi­er de vio­lent et mys­térieux. Ces deux femmes qui usent de leur séduc­tion pour dépos­séder les hommes de leur pou­voir ne sont pas seule­ment deux « allumeuses » insen­si­bles à la cause mas­cu­line et aux drames provo­qués ; elles incar­nent davan­tage l’e­spoir d’une éman­ci­pa­tion fémi­nine auquel Jean-Claude Bris­seau se mon­tre par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble. Celle-ci ne se fera pas sans ten­ta­tions schiz­o­phréniques déter­mi­nantes qui révèleront les deux jeunes femmes au piège qu’elles se sont elles-mêmes con­sti­tuées.

La struc­ture même de l’œu­vre est assez formelle car l’in­trigue est découpée en trois par­ties plus ou moins égales qui s’ar­tic­uleraient autour du suc­cès de leur entre­prise. Dans un pre­mier tiers, il s’ag­it surtout pour les deux jeunes femmes « d’os­er », de dépass­er cet inter­dit qui les con­traint à rester pas­sives et à ne pas pou­voir s’im­pos­er sociale­ment. Dans le sec­ond tiers, l’au­dace paie bien, et cha­cune des deux femmes croit attein­dre les som­mets qu’elle s’é­tait fixés. Mais le troisième tiers est celui de leur déchéance, le suc­cès étant vio­lem­ment révélé au néant immense qu’il a pré­ten­du dépass­er.

Le refus du déterminisme social

Deux femmes dému­nies en quête d’as­cen­sion

Dès le plan d’ou­ver­ture de son film, Jean-Claude Bris­seau donne le ton. Une jeune femme, Nathalie, est allongée, le vis­age caché, totale­ment nue et offerte au voyeurisme du spec­ta­teur. Un aigle appa­raît en amorce gauche et rend le corps féminin par­ti­c­ulière­ment vul­nérable. Le bruit récur­rent d’un tic-tac d’hor­loge ren­voie au temps qui passe et à la mort. Il a valeur de sus­pense. La femme com­mence à se mou­voir lan­goureuse­ment mais il paraît peu prob­a­ble que les chœurs de Bach illus­trent sa danse éro­tique ; il s’ag­it d’une musique extra-diégé­tique qui rompt l’u­nic­ité du plan et intro­duit l’idée du dédou­ble­ment du per­son­nage féminin.

Lorsque l’aigle s’en­v­ole une pre­mière fois, la musique cesse d’un coup. Le silence menaçant ponc­tué de l’op­pres­sant tic-tac se révèle plus que jamais être un signe avant-coureur de la mort. Mais le retour instan­ta­né de l’aigle et de la musique prou­ve qu’une force intérieure habite la jeune femme qui n’a pas peur de défi­er ladite mort.

Dans une ambiance clair-obscur, Nathalie est assise sur une chaise, dos caméra. Cet intense moment de soli­tude est pour­tant dom­iné par la jeune femme qui, se couchant sur le sol, révèle des talons aigu­illes qui ont ici valeur de phal­lus, ce qui lui octroie une force vir­ile que sa frag­ile nudité ne parvient pas à ébran­ler. Elle com­mence à se mas­turber avec frénésie, son corps se cam­bre et c’est alors que la caméra nous révèle l’ar­ti­fice de la scène. L’or­gasme était une duperie en vue de sat­is­faire le voyeurisme de quelques spec­ta­teurs rassem­blés autour de la scène.

San­drine inter­vient alors. L’ap­pari­tion de sa voix off mar­que un point de rup­ture avec la séquence précé­dente que l’on aurait pu croire onirique. Le ton naturel et détaché de ses paroles ramène l’in­trigue sur les rails d’un quo­ti­di­en plus ordi­naire où la dis­so­ci­a­tion du corps et de l’e­sprit trou­ve rapi­de­ment sa place. Immé­di­ate­ment, elle se com­pare à la strip-teaseuse dont elle a admiré le numéro. Elle envie la maîtrise que Nathalie a de son corps pour en faire un out­il de séduc­tion, capa­ble, selon ses dires, de met­tre « les hommes à ses pieds ». Dès lors, le rap­port entre le pou­voir et le sexe devient indis­so­cia­ble, bien que la men­ace d’une déchéance, tou­jours présente, est intro­duite par l’ar­rivée inopinée d’un spec­ta­teur qui tente sans suc­cès de touch­er Nathalie. Sec­ou­rue par les videurs de la boîte, la scène démon­tre que le chemin de l’é­man­ci­pa­tion et du pou­voir sera encore long.

En effet, le champ/contrechamp oppose alors Nathalie qui est en train de se rha­biller, c’est-à-dire de revêtir une respectabil­ité, à deux mafieux et leur argent ici syn­onyme de pou­voir. Une porte s’ou­vre pré­cipi­ta­m­ment, San­drine se retrou­ve dévêtue et gênée. Le patron lui pro­pose de se pros­tituer sur quoi Nathalie inter­vient caté­gorique­ment. Aus­sitôt, le mon­tage ellip­tique traduit la con­séquence de leur refus : elles sont jetées à la rue, au sens pro­pre. La con­ver­sa­tion qui s’en suit insiste sur la vul­néra­bil­ité de San­drine qui ne peut ren­tr­er chez elle car elle n’a pas payé le loy­er de son apparte­ment. Nathalie décide alors de lui venir en aide, non moins sans intérêt.

La recherche du plaisir trans­gresse l’in­ter­dit

Une fois arrivée dans l’ap­parte­ment, San­drine par­le de sa vie. La frontal­ité du plan nous expose une jeune femme déter­minée mais assez détachée du monde qui l’en­toure. Elle insiste sur l’idée d’indépen­dance vis-à-vis de ses par­ents. Rapi­de­ment, San­drine se laisse con­duire par les ques­tions de son inter­locutrice et lui par­le de son plaisir sex­uel, plutôt rare, avec les garçons. Elle avoue même n’avoir pris réelle­ment de plaisir qu’une fois, lorsque son petit ami de l’époque l’avait encour­agé à se mas­turber dans leur voiture. La jeune femme recon­naît de ce fait que son plaisir occulte générale­ment l’autre et est de nature essen­tielle­ment nar­cis­sique et exhi­bi­tion­niste. Elle s’ac­corde par­faite­ment à Nathalie qui avoue aus­si avoir ressen­ti son orgasme le plus vio­lent lors de l’une de ses exhi­bi­tions.

Depuis le début de leur con­ver­sa­tion, Nathalie a par­faite­ment con­science de domin­er San­drine car elle peut lui soutir­er toutes sortes de con­fi­dences alors qu’elles ne se con­nais­sent pas depuis très longtemps. Peu à peu, la jeune strip-teaseuse abor­de le thème de l’au­dace et le présente comme seul remède à la rou­tine. Elle pense qu’il est un moyen de com­mu­ni­ca­tion impa­ra­ble car l’ex­hi­bi­tion­nisme sat­is­fait le voyeurisme de l’homme ren­du esclave.

Nathalie pro­pose alors un jeu à San­drine, celui de franchir « cette ligne inter­dite » ; selon ses pro­pos, on s’imag­ine que la con­quête du plaisir devient à ce point cérébral qu’il peut ten­dre vers la schiz­o­phrénie. San­drine, bien que gênée, accepte de se tester et se soumet aux ordres de Nathalie. Une fois allongée dans le lit de cette dernière, la jeune serveuse est encour­agée à se caress­er, puis à retir­er un à un ses vête­ments. L’étire­ment notable du plan amène pro­gres­sive­ment la jeune fille vers une jouis­sance dont le spec­ta­teur est en droit de se ques­tion­ner sur la véridic­ité. Son orgasme n’est-il pas une sim­ple réponse au spec­ta­teur voyeur et sat­is­fait d’avoir assisté à la mon­tée et à l’avène­ment de ce plaisir soli­taire ?

Le lende­main matin, Nathalie pro­pose à San­drine de rester et de l’aider finan­cière­ment. Deux soli­tudes se ren­con­trent et se rejoignent en un com­bat qu’elles vont vouer à la bureau­cratie machiste. Mais immé­di­ate­ment, San­drine écarte toute ambiguïté entre elles affir­mant ne pas être motivée par un désir homo­sex­uel. Cette soudaine assur­ance, con­séquence du nou­veau pou­voir que lui assure l’ex­hi­bi­tion­nisme, con­duit Nathalie chez sa mère à qui elle ment effron­té­ment sur ses nou­velles ambi­tions pro­fes­sion­nelles. Ce souhait d’as­cen­sion sociale est aus­si motivé par la peine qu’elle ressent pour son père, aujour­d’hui au chô­mage alors qu’il a sac­ri­fié toute sa vie pour son entre­prise. San­drine refuse ce déter­min­isme social, mais ne sait pas encore qu’elle va user de ses charmes pour pou­voir obtenir la place qu’elle souhaite.

Le sexe instru­men­tal­isé

Nathalie lui fait pren­dre con­science de ce pos­tu­lat dans la scène suiv­ante du métro. San­drine n’est pas con­va­in­cue car elle sait per­tinem­ment qu’elles ne sont pas les seules à user de cette stratégie. Nathalie le sait et encour­age sa com­parse à se démar­quer des autres femmes, à oser davan­tage. Une ini­ti­a­tion débute alors lorsque, l’une après l’autre, elle retire dis­crète­ment leur sou­tien-gorge sur un quai encom­bré de plusieurs pas­sagers. Une fois le défi exé­cuté, San­drine laisse échap­per un léger sourire de sat­is­fac­tion en gros plan, celui d’avoir réus­si quelque chose qu’elle n’au­rait jamais osé aupar­a­vant. En con­trechamp, un jeune homme la remar­que, ce qui trou­ble la jeune femme dépassée par le jeu qu’elle vient de men­er. Sitôt la sta­tion de métro vidée de ses occu­pants, les deux jeunes femmes retirent pré­cipi­ta­m­ment leur culotte et se pré­cip­ite dans un couloir som­bre où un agent de sécu­rité tente de les rat­trap­er. La voix off de San­drine est en décalage, et trahit déjà leur rup­ture ultérieure en recon­nais­sant que Nathalie avait par­faite­ment con­science des dan­gers qu’elle lui fai­sait encourir. Une fois cachée dans un encadrement mur­al, San­drine com­mence à embrass­er, caress­er puis mas­turber Nathalie.

Encore une fois, la jouis­sance de Nathalie est-elle réelle ou n’a-t-elle pour unique but que de sat­is­faire l’au­dace de San­drine ou encore de combler le voyeurisme de l’a­gent de sécu­rité, resté en hors-champ, qui n’in­ter­vient tou­jours pas dans leurs débats. Elles entre­ti­en­nent ensuite l’ob­ses­sion de franchir cet inter­dit en se prom­enant nues sous leur imper­méable, place de l’Opéra. La voix off de San­drine nous explique que c’est à par­tir de cet instant pré­cis qu’elle s’est sen­tie habitée par une sorte de supéri­or­ité sur les autres. Toutes les deux se voient comme « les déposi­taires d’un savoir sur leur pro­pre jouis­sance et sur le désir des hommes ».

Assez tar­di­ve­ment, Nathalie abor­de le thème de l’amour, piège auquel elles ne doivent surtout pas suc­comber. Le dan­ger duquel les deux jeunes femmes ten­tent de se pro­téger mar­quera inévitable­ment leur chute car leur con­sid­éra­tion des hommes, des êtres sim­ples tenus par le sexe, est bien trop car­i­cat­u­rale et démon­tre leur prin­ci­pale faib­lesse : l’aveu­gle­ment. La ques­tion de l’af­fir­ma­tion indi­vidu­elle hante le dis­cours de Nathalie qui se refuse à n’être qu’une pro­lé­taire sans per­spec­tive d’as­cen­sion sociale. La froideur avec laque­lle elle par­le de leur con­di­tion sociale et des moyens qui s’of­frent à elles pour s’en sor­tir révèle une blessure que même la cul­pa­bil­ité ne peut plus entach­er.

La clé du suc­cès étant de tenir les hommes par le plaisir qu’ils croient don­ner à leurs amantes, Nathalie demande à San­drine de simuler afin de tester sa capac­ité à men­tir à leurs prochaines vic­times. San­drine s’exé­cute trop rapi­de­ment et n’est pas crédi­ble. Nathalie l’oblige à recom­mencer. Alors, l’ap­pren­tie actrice prend davan­tage son temps, s’al­longe sur le lit, s’a­ban­donne au regard du spec­ta­teur. Elle réitère sa sim­u­la­tion avec davan­tage de sub­til­ité, gravis­sant pro­gres­sive­ment les étages du plaisir jusqu’à l’or­gasme tant atten­du. Aus­sitôt fait, elle se redresse, sat­is­faite de sa mas­ca­rade et demande à Nathalie ce qu’elle pense, le suc­cès de leur entre­prise n’ex­is­tant exclu­sive­ment que dans le regard de l’autre. Cette dernière, tout à fait trou­blée par la per­for­mance de son amie, lui demande si elle n’a pas réelle­ment ren­con­tré le plaisir, ce à quoi San­drine répond éva­sive­ment entre­tenant la con­fu­sion, au sein même de leur équipe, entre la vérité et la sim­u­la­tion.

L’artifice et la simulation, moteurs d’une ascension sociale

L’im­mix­tion dans le monde du tra­vail

Lorsque Nathalie et San­drine se présen­tent à leur pre­mier entre­tien d’embauche, elles doivent faire face à quan­tité d’autres jeunes femmes qui jouent sur le même plan de la séduc­tion. Jambes croisées, genoux déli­cate­ment décou­verts, le chef du per­son­nel remar­que pour­tant Nathalie qui, sub­tile­ment, a su retenir son atten­tion sans que San­drine ait pu le con­stater. Les deux femmes sont aus­sitôt embauchées alors qu’elles n’ont pas les qual­ités req­ui­s­es et se con­for­tent dans l’idée que ces hommes ne les ont employées que pour assou­vir leurs fan­tasmes. Dès son arrivée au bureau, San­drine fait le tour du per­son­nel mas­culin et tente de repér­er ses poten­tielles proies. Immé­di­ate­ment, Cadenne, le chef de ser­vice la remar­que et la présente à Delacroix, numéro deux du groupe financier, et donc très influ­ent. Le futur héri­ti­er de l’en­tre­prise Bar­ney appa­raît furtive­ment dans un encadrement de porte, et retient l’at­ten­tion de San­drine, fascinée par son physique avan­tageux. Aus­sitôt, sa col­lègue la met en garde sans en pré­cis­er davan­tage. San­drine devine son sem­blable mas­culin mais s’en tient aux objec­tifs qu’elle s’é­tait fixé.

Cadenne demande à la jeune femme de rester un peu plus tard après le tra­vail. San­drine obéit et une fois face au chef du per­son­nel, elle se retrou­ve dans une posi­tion de vul­néra­bil­ité. Restée assise dans une ambiance tamisée, le jeune homme la domine, prof­i­tant de ses respon­s­abil­ités. Mais San­drine le tient à dis­tance tout en ampli­fi­ant le mys­tère autour de son per­son­nage en inven­tant une grave décep­tion amoureuse qui l’en­gage aujour­d’hui à se con­sacr­er exclu­sive­ment au tra­vail. Cadenne, vraisem­blable­ment ten­té par l’idée d’être celui qui lui fera oubli­er cette mau­vaise expéri­ence, se pro­pose de la for­mer. Il devient alors sa pre­mière vic­time car il lui offre tous les attrib­uts néces­saires à son ascen­sion dans la société. Elle accepte sa propo­si­tion, lais­sant une porte s’en­trou­vrir, mais refuse son invi­ta­tion per­son­nelle pour mieux entretenir le feu du désir.

Une fois réu­nies, San­drine fait un compte ren­du de sa ren­con­tre avec Cadenne à Nathalie qui dis­pose de toutes les fich­es de ren­seigne­ments sur l’ensem­ble des employés. San­drine se pose quelques ques­tions sur la per­son­nal­ité du fils Bar­ney aux­quelles Nathalie répond par la méfi­ance. Mais cette dernière n’en dit pas plus, même sur la nature de son tra­vail. Elles se met­tent toutes deux en tête de suiv­re Delacroix qu’elles repèrent comme poten­tielle pre­mière vic­time. En con­trepar­tie, cet homme est un sub­sti­tut pater­nel pour San­drine qui souf­fre de voir son pro­pre père dans une con­di­tion si mis­érable.

Au bureau, la jeune femme com­mence à s’at­tir­er les faveurs de ses col­lègues, dont un jeune homme qui, prob­a­ble­ment placé sur le même plan hiérar­chique qu’elle, ne l’in­téresse pas. Elle le remet gen­ti­ment à sa place, sans froiss­er sa cul­pa­bil­ité car le secret de sa réus­site est de ne froiss­er per­son­ne avant d’avoir pu obtenir ce qu’elle désir­ait de ses supérieurs.

La duplic­ité vénéneuse de San­drine opère

Pro­gres­sive­ment, San­drine se rap­proche de Delacroix qui lui donne de plus en plus de respon­s­abil­ités. Mais face à ses charmes, le quadragé­naire reste de mar­bre, ce qui oblige Nathalie a orchestré toute une machiner­ie afin que San­drine soit remar­quée. Elle paie un jeune homme pour qu’il arrache à la volée le sac de la mère de Delacroix que San­drine inter­cepte d’un sim­ple croche-pied. San­drine se présente hum­ble­ment à son supérieur hiérar­chique mais la mère insiste sur l’ab­sence de recon­nais­sance de son fils. Les résul­tats de sa manœu­vre ne seront pas longs à se faire atten­dre car dès la scène suiv­ante, tan­dis que Cadenne se colle non­cha­la­m­ment con­tre San­drine, la jeune femme est con­vo­quée dans le bureau de Delacroix qui lui pro­pose une pro­mo­tion.

L’ap­pren­tie secré­taire, filmée de dos, dis­simule ses inten­tions véri­ta­bles et con­firme sa duplic­ité gran­dis­sante en refu­sant le poste sous pré­texte qu’il ne lui est pas accordé pour ses com­pé­tences mais par recon­nais­sance. Par dépit, la jeune femme con­tin­ue de fréquenter Cadenne en atten­dant une nou­velle pro­mo­tion. Lorsque celui-ci la rac­com­pa­gne après une soirée de sor­tie, il lui avoue ses sen­ti­ments et effleure son vis­age de sa main. Mais San­drine est comme dés­in­car­née, détachée de l’in­stant présent car elle est tournée vers cet après, que la voix off vient pré­cis­er. Le dou­ble jeu se pour­suit car la jeune femme joue sur le détache­ment pour attis­er la vio­lence des sen­ti­ments de son pré­ten­dant qui croit naïve­ment qu’elle ne peut encore s’in­ve­stir dans une rela­tion par crainte de revivre de nou­velles souf­frances. Pour­tant, San­drine reste fidèle au plan pro­posé par Nathalie et ne tombe pas dans le piège des sen­ti­ments.

Cela ne sem­ble pas être le cas de sa com­plice qui, rac­com­pa­g­née au même moment par un homme qu’elle embrasse volon­taire­ment, cache tout de ses plans et de son ascen­sion. San­drine, para­doxale­ment, fait fig­ure d’hon­nêteté dans sa duplic­ité car elle ne cache à aucun moment ses véri­ta­bles inten­tions. Nathalie reste silen­cieuse et dévoile involon­taire­ment sa faib­lesse, celle d’être tombée amoureuse, ce que n’ac­cepte pas San­drine qui se sent trahie dans son fort intérieur. Au moment où San­drine prononce le mot « amour » en voix off, Nathalie s’en­v­ole et mar­que sa dif­férence par la con­tre-plongée, tan­dis qu’en bas de l’escalier, la fig­ure et l’oiseau de la mort appa­rais­sent, menaçant l’une de ces deux femmes.

San­drine est ensuite con­vo­quée par Christophe Bar­ney et appelle aus­sitôt Nathalie pour lui racon­ter son suc­cès. La voix de son inter­locutrice est froide et assez dure ce qui mon­tre que la jeune femme se désol­i­darise peu à peu de son amie ou alors qu’elle est tenue par un secret, un désir qui la lie au fils Bar­ney et dont elle ne veut pas par­ler à San­drine. Sitôt ren­due dans son bureau, la jeune femme est fascinée par la beauté du patron, et tombe finale­ment dans le piège qu’elle avait elle-même ten­du à ses dif­férents inter­locu­teurs mas­culins. La jeune femme fait un jeu de jambes qu’elle réprime immé­di­ate­ment, gênée par le regard lucide que le jeune héri­ti­er porte sur son manège. Cet instant de face-à-face est un moment de vérité pour la jeune femme car, comme face à un miroir, elle doit assumer cette duplic­ité que le fils Bar­ney ne manque pas de remar­quer puisqu’il emploie le mot « per­son­nage » puis se reprend en la qual­i­fi­ant plus juste­ment de « per­son­ne ». Christophe iro­nise sur son ascen­sion ful­gu­rante et ses com­pé­tences irréprochables mais insiste pour que la jeune femme accepte le poste que lui pro­pose Delacroix.

Lorsque San­drine se rend auprès de Delacroix pour finale­ment accepter sa propo­si­tion, elle prend con­science du piège poten­tiel qu’elle vient de se ten­dre. L’an­ci­enne secré­taire du numéro deux est reléguée au hors-champ et on apprend ensuite qu’elle est mise pré­cipi­ta­m­ment en prére­traite. Lors d’un gros plan, on con­state que les mains des deux pro­tag­o­nistes se rap­prochent inévitable­ment. Delacroix est peu à peu cap­tivé par le désir évanes­cent de sa secré­taire. Cette dernière, sat­is­faite un temps d’avoir obtenu ce qu’elle désir­ait, évite Cravenne dont elle n’a plus besoin pour son ascen­sion sociale. Mais la jeune femme a irrémé­di­a­ble­ment mod­i­fié l’at­tente du spec­ta­teur et recon­fig­uré la dynamique de tra­vail dans les bureaux.

L’as­cen­sion à son parox­ysme le plus dan­gereux

Un soir où il tra­vaille tard au bureau, Delacroix s’in­quiète de la dis­pari­tion de San­drine. Elle devient cet objet de désir qui lui échappe, une ombre inac­ces­si­ble que l’homme tente de devin­er dans le hors-champ pour la rejoin­dre, con­stam­ment piégé par l’am­biance clair-obscur du bureau plongé dans la pénom­bre et donc imprégné des ténèbres. Les jambes de la jeune femme appa­rais­sent au détour d’un bureau. Sa jupe pudique­ment relevée devient inten­tion­nelle­ment un objet d’ex­ci­ta­tion pour l’homme décon­certé et elle regarde Delacroix avec une inno­cence machi­avélique. Hyp­no­tisé par son désir, l’homme s’ap­proche d’elle, la domine un temps en restant debout puis se met au même niveau à par­tir de l’in­stant où il se baisse pour l’embrasser. Il ne craint qu’une chose, de ne pas saisir sa chance par peur de l’in­ter­dit, ce qu’il croit sur­mon­ter courageuse­ment à l’in­stant pré­cis. Le fon­du au noir suiv­ant mar­que une ellipse, pen­dant laque­lle l’imag­i­na­tion et les déduc­tions du spec­ta­teur sont claire­ment sol­lic­itées.

Les rap­ports entre San­drine et Delacroix s’en retrou­vent totale­ment mod­i­fiés. La jeune femme n’ex­prime plus la moin­dre gêne et n’a pas par­ti­c­ulière­ment de con­sid­éra­tion pour le tra­vail qu’elle exé­cute. Lorsque son patron reçoit un appel de l’é­tranger, la secré­taire par­ti­c­ulière se glisse dans le coin de la porte entrou­verte et entame un strip-tease qui met mal à l’aise tout autant qu’il excite Delacroix. Le champ/contrechamp util­isé dans cette scène traduit néan­moins le vide béant qui sépare les deux per­son­nages irrémé­di­a­ble­ment con­finé à une soli­tude que cette illu­sion tron­quée du bon­heur vient occul­ter. La jeune femme sort du bureau et est suiv­ie de très prêt par son amant qui n’a plus la moin­dre indépen­dance vis-à-vis de ses pul­sions sex­uelles. San­drine croise d’abord Cravenne avec qui elle dis­cute à voix basse tout en regar­dant effron­té­ment Delacroix resté à l’en­trée de son bureau. Elle béné­fi­cie d’une assise et prof­ite d’un pou­voir inédit jusqu’i­ci. Le lent trav­el­ling avant suiv­ant mar­que la puis­sance de la jeune femme pour qui cha­cun s’ar­rête et dis­cute, mar­gin­al­isant tou­jours un peu plus Delacroix qui red­oute plus que jamais cette soli­tude que seule San­drine peut lui redonner. Tan­dis qu’elle dis­paraît der­rière un encadrement de porte, l’homme d’af­faire la rap­pelle par son appel­la­tion pro­fes­sion­nelle, seul moyen pour lui de la domin­er, l’emmène dans son bureau où il com­mence à l’étrein­dre.

San­drine prof­ite d’un nou­veau statut qui est offi­cial­isé dès la scène suiv­ante lorsque le cou­ple se promène, main dans la main, dans les rues de Paris. Sa démarche relève de la pros­ti­tu­tion car, aus­sitôt après s’être faite offrir des vête­ments de luxe, elle emmène son amant se cacher dans le recoin d’une entrée d’im­meu­ble où elle relève sa jupe et se laisse effron­té­ment touch­er par l’homme esclave. Encore une fois, les deux per­son­nages ne sont jamais réu­nis de face dans le même plan qui alterne champ/contrechamp pour soulign­er l’i­nac­ces­si­bil­ité de leurs intéri­or­ités. Le seul lan­gage qu’ils con­nais­sent passe par le corps. Une fois chez lui, Delacroix par­le et se révèle peu à peu l’ab­sence d’is­sue de leur rela­tion. San­drine est détachée. Sa voix off rend compte d’un mépris total pour cet homme qu’elle més­es­time car il est esclave de ses désirs. Mais elle aus­si se révèle peu à peu à l’inu­til­ité de sa démarche manip­u­la­trice car elle ne con­naît et ne peut com­pren­dre le bon­heur que Delacroix partage avec elle. La dis­cus­sion se porte vers ce qu’il reste de ten­ta­tion pour la jeune femme, c’est-à-dire le fils Bar­ney dont on apprend qu’après avoir subi un vio­lent choc psy­chologique lié à la mort pré­maturée de sa mère, le jeune homme a con­duit plusieurs femmes au sui­cide par immo­la­tion à l’essence. Con­sciente de son inca­pac­ité à vouloir s’élever davan­tage et à faire face, seule, au phénomène Bar­ney, San­drine insiste pour que Nathalie l’as­siste dans son tra­vail auprès de Delacroix, sans suc­cès.

La décadence

L’in­suff­i­sance des acquis

Une fois ren­trée chez elle, San­drine est réveil­lée par le retour tardif de Nathalie. Elle se lève et tente de trou­ver son amie dans l’ap­parte­ment mais ne décou­vre que des pièces vides, étrange­ment dépe­u­plées et silen­cieuses, ramenant la jeune femme à une soli­tude que ses jeux ne séduc­tion n’ont pas réus­si à désamorcer. Elle retrou­ve finale­ment sa colo­cataire assise sur le sol de la salle de bain, en pleurs mais muette, qui refuse d’avouer les raisons de son cha­grin, comme si son amour pour le fils Bar­ney rel­e­vait de la trahi­son et appelait des sen­ti­ments de honte et de cul­pa­bil­ité. La jeune femme se dit per­due tan­dis que son amie tente de la ras­sur­er, restant finale­ment extérieure au drame tra­ver­sé. Une fois endormies, l’aigle, fig­ure emblé­ma­tique récur­rente de la mort, sur­v­ole de son ombre les corps des jeunes femmes, surlig­nant la men­ace directe qui les con­cer­nent toutes les deux. Leur duplic­ité est arrivée à un point de non retour auquel seule la fatal­ité peut met­tre un terme.

L’im­pres­sion de vide provo­quée par le retrait de Nathalie dans la scène précé­dente est répétée lors de l’ab­sence notable de San­drine au bureau. Le champ/contrechamp qui sépare Delacroix du siège resté vide témoigne de la soumis­sion totale de l’homme à son amante. Il décide alors de se ren­dre chez elle. Lorsqu’il sort de sa voiture, le plan en forte plongée induit le machi­avélisme des deux jeunes femmes qui cherchent à le piéger. Une fois arrivé devant la porte de l’ap­parte­ment qu’il trou­ve ouverte, l’homme pénètre sans faire de bruit et décou­vre San­drine et Nathalie en train de faire l’amour. Cet acte, à la fois homo­sex­uel et exhi­bi­tion­niste, prou­ve que Delacroix ne compte pas dans la quête du plaisir de San­drine, qu’elle se joue con­tin­uelle de son regard afin de se sat­is­faire, sur un plan exclu­sive­ment nar­cis­sique. Il accepte même cette sit­u­a­tion de voyeur en n’in­ter­venant ni dans le plan, ni par la parole. San­drine lui mon­tre claire­ment qu’elle remar­que sa présence mais n’a­joute pas un mot.

L’homme se sent trahi et aban­don­né, et doit con­tin­uer de faire face au vide béant du fau­teuil de la secré­taire pré­ten­due malade. Il refuse toute com­mu­ni­ca­tion et ne s’im­plique plus dans son tra­vail ; il est plus que jamais dépen­dant du bon vouloir et du pou­voir de San­drine. Il retourne alors chez elle. Lorsque celle-ci lui ouvre la porte, le cadre est si large que la jeune femme sem­ble loin­taine, inac­ces­si­ble. Tan­dis que Nathalie s’ef­face, San­drine réduit leur rela­tion en la ren­voy­ant à un néant tel qu’elle ne sem­ble et n’a jamais sem­blé atten­dre quoique ce soit de la part de son amant. Con­tin­uelle­ment séparée de lui par le champ/contrechamp, elle refuse de se soumet­tre davan­tage et réitère sa demande de voir Nathalie inté­gr­er les locaux de l’en­tre­prise en l’op­posant à cette lib­erté dont elle croit dis­pos­er et qui pour­rait la faire dis­paraître de sa vie du jour au lende­main. Un trav­el­ling avant vers Delacroix induit l’im­por­tance de sa déci­sion qui influera irrémé­di­a­ble­ment sur l’évo­lu­tion à venir de sa vie. Toute­fois, il accepte, par dépit, que les deux jeunes femmes tra­vail­lent ensem­ble.

San­drine con­tin­ue de jouer gros en encour­ageant puis en con­tour­nant le désir de Delacroix. Lors de son retour au bureau, l’homme ne cesse d’ob­serv­er amoureuse­ment les faits et gestes de sa secré­taire. Celle-ci s’of­fre d’abord à son regard en grat­tant non­cha­la­m­ment le haut de sa cuisse puis, gênée par le regard insis­tant de Delacroix, se ravise et se cache der­rière son bureau. Le per­son­nage de San­drine est arrivé à ce point de com­plex­ité qu’il n’est plus pos­si­ble de dis­soci­er son jeu de sa vérité per­son­nelle. Les deux femmes entre­ti­en­nent le dés­espoir de Delacroix en lui échap­pant con­tin­uelle­ment et en atti­sant son mal-être en com­plotant secrète­ment. L’in­ten­tion est claire : le faire cra­quer, le rabaiss­er au risque de per­dre leur intégrité. Tour à tour appâté puis ridi­culisé, l’homme ter­mine allongé sur le sol de son bureau à s’étrein­dre avec les deux femmes en même temps. Mais le fils Bar­ney les sur­prend et, s’il se sat­is­fait un temps du spec­ta­cle, man­i­feste vio­lem­ment sa présence en lâchant un pot de crayons sur le sol.

Les enjeux amoureux mar­quent une rup­ture

Delacroix, que l’on imag­ine dépité, est emmené au bureau de l’héri­ti­er avec lequel il s’en­tre­tient. Sans un mot, Christophe écrit une let­tre de démis­sion sur son ordi­na­teur portable puis lui par­le du plaisir lib­ertin et de la jouis­sance qui se dérobe un peu plus à chaque fois. C’est un manip­u­la­teur, éter­nelle­ment insat­is­fait : « il joue avec les vies, il veut domin­er le monde comme un théâtre de mar­i­on­nettes, mais il s’en­nuie encore » . Delacroix, opposé à lui une nou­velle fois par le champ/contrechamp, ne répond pas le moin­dre mot et accepte de sign­er la let­tre de démis­sion sans dis­cuter.

L’homme trahi sort du bureau et croise le regard con­sterné de San­drine. Bar­ney s’ap­proche d’elle et remar­que un étrange mélange de force, d’in­soumis­sion et de fran­chise qui lui fait dire qu’il se recon­naît en elle. San­drine est donc per­due, sac­ri­fiée à sa soif insa­tiable d’as­cen­sion.

San­drine et Nathalie, autre­fois dom­i­na­trice, se retrou­vent attablées en com­pag­nie de Christophe Bar­ney. Posé entre les deux femmes, le jeune homme est à la fois le cen­tre et le mail­lon, ce qui lui per­met de les domin­er. L’héri­ti­er révèle sa liai­son avec Nathalie et les indi­ca­tions qu’elle a pu lui fournir pour se débar­rass­er de Delacroix. L’a­mante blessée et con­sciente de sa faib­lesse reste silen­cieuse. Aus­sitôt, le jeune homme demande San­drine en mariage sous pré­texte de prou­ver à son père mourant qu’il est capa­ble de sta­bil­ité affec­tive et qu’il peut mérit­er de diriger seul l’empire financier.

Nathalie est mise de côté, trahie dans sa dévo­tion soumise car Bar­ney ne souhaite la con­serv­er que pour obtenir des ren­seigne­ments com­plé­men­taires au bureau. Elle est donc réduite à ce qu’elle a don­né.

Puis, Christophe donne l’or­dre aux deux jeunes femmes de se ren­dre aux toi­lettes afin d’y faire l’amour ; il les y rejoint un peu plus tard et admire le tra­vail que celles-ci sont prêtes à exé­cuter afin de sat­is­faire les obses­sions libid­i­nales de l’homme aimé et jalouse­ment con­voité. Elles se soumet­tent totale­ment à lui et tombent rad­i­cale­ment dans le piège qu’elles s’é­taient promis­es de con­tourn­er au tout début de leur stratégie. Nathalie est hap­pée par sa présence tan­dis que San­drine s’ef­force de l’ig­nor­er. L’homme inter­vient alors, écar­tant la pre­mière de toute étreinte et s’emparant de la sec­onde avec fougue et dom­i­na­tion : « l’acte sex­uel (…) conçu par les hommes comme une forme de dom­i­na­tion, d’ap­pro­pri­a­tion, de “pos­ses­sion” ».

Lorsque les deux jeunes femmes ren­trent chez elles, elles se désol­i­darisent l’une de l’autre par jalousie. San­drine con­state la trahi­son orchestrée par Nathalie, tant au niveau du pacte que de son rap­port avec Delacroix mais cette dernière, vidée, avoue avoir été manip­ulée et n’être plus maître de ses déci­sions. Le champ/ con­trechamp oppose une nou­velle fois les deux amies. Nathalie fait face à la nature vio­lente et dés­espérée de ses désirs, elle est face caméra, tan­dis que San­drine la con­tourne, elle est dos caméra, encore incon­sciente du dan­ger qu’elle encourt à fréquenter le fils Bar­ney.

Mutée au siège, San­drine reçoit un appel inat­ten­du de Delacroix. Gênée, elle l’é­coute lui avouer tout le bon­heur con­nu dans ses bras. L’ap­pari­tion d’une musique donne à cette scène un sens pro­fondé­ment mélo­dra­ma­tique car San­drine est soudaine­ment révélée à son pro­pre vide, à l’ab­strac­tion totale de son désir, mais aus­si à son absence de sen­si­bil­ité, de récep­tiv­ité. Le plan frontal occulte tout autour d’elle, s’of­frant tel un miroir ras­sur­ant duquel elle ne souhaite pas s’échap­per. La mélan­col­ie s’ef­face immé­di­ate­ment lorsque la jeune femme reçoit l’ap­pel tant atten­du de Bar­ney. Elle n’est donc même plus maîtresse de ses sen­ti­ments, han­tée par le despo­tisme de son futur mari. Elle a per­du toute indépen­dance et ses per­spec­tives d’é­man­ci­pa­tion sont réduites à néant.

Des per­son­nages aux accents trag­iques

Lors du repas avec Bar­ney, San­drine est présen­tée à sa sœur Char­lotte avec laque­lle le jeune homme entre­tient une rela­tion claire­ment inces­tueuse. Le style Renais­sance de la pièce, les couleurs adop­tées et les lumières imprèg­nent cette séquence d’une ambiance digne du roman de Choder­los de Lac­los, Les Liaisons dan­gereuses. À nou­veau, San­drine se sub­stitue au rôle de mar­i­on­nette en accep­tant ses oblig­a­tions et en embras­sant Char­lotte. Ensuite, les trois per­son­nages s’en­la­cent ; San­drine, placée au cen­tre du cou­ple, est chargée de repro­duire sur le corps de Char­lotte les gestes que Bar­ney effectue sur son corps. Le plan s’étire et laisse naître le plaisir des per­son­nages, mais celui-ci n’est toute­fois pas dénué d’ar­ti­fice. San­drine n’est qu’un instru­ment que le fils Bar­ney utilise afin de con­cré­tis­er son pro­fond désir inces­tueux envers sa sœur. Lorsqu’il étreint l’an­ci­enne secré­taire, le plan s’im­bibe d’un rouge flam­boy­ant, signe avant-coureur de la mort.

C’est alors que Nathalie inter­vient en amorce droit du plan. Elle touche Bar­ney qui la rejette vio­lem­ment à terre. La jeune femme s’of­fre à ses coups car elle pense, d’après son expéri­ence, que la souf­france con­duit au plaisir. Nathalie, autre­fois ini­ti­atrice du machi­avélisme de San­drine, est donc réduite à néant, dépos­sédée de sa force et de son indépen­dance, cap­tivée par le seul homme qui se dérobe à elle en jouant le même jeu qu’elle. San­drine la con­sole mais con­state avec effroi et com­pas­sion que son amie est pos­sédée, totale­ment dés­in­car­née. Assise sur le sol de l’ap­parte­ment, Nathalie délire tan­dis que San­drine, silen­cieuse, la regarde. Cet éclat de dés­espoir est aus­sitôt rompu au plan suiv­ant lorsque San­drine appa­raît vêtue d’une robe de mar­iée aux côtés de Christophe Bar­ney. Son sourire écla­tant vient occul­ter la détresse de Nathalie qui appa­raît en con­trechamp. Nathalie a per­du tout pou­voir sur elle-même et sur les autres. Son plan a échoué, pour­rait-on penser, tan­dis que celui de San­drine a marché bien mieux qu’elle n’au­rait pu l’e­spér­er.

Pour­tant, San­drine reste à la mer­ci de Christophe Bar­ney qui la con­duit à une orgie. Les couleurs à la fois rougeâtres et som­bres traduisent l’an­goisse de ce mys­térieux lieu de déperdi­tion dans lequel des hommes et des femmes sont à la recherche d’un plaisir, et d’une petite mort per­pétuelle. Der­rière des voilages tout aus­si rouges, Char­lotte sem­ble loin­taine et inac­ces­si­ble mais Bar­ney la rejoint immé­di­ate­ment, mar­gin­al­isant San­drine qui se retrou­ve séparée au plan. Mais lors de l’an­nonce du décès du père, Bar­ney se détache de sa sœur et fête sa pro­pre nom­i­na­tion avec un cer­tain cynisme. La sœur reste muette, pris­on­nière de la main­mise de son frère.

San­drine devient alors inutile car le plan de Bar­ney, pour lequel elle n’é­tait qu’in­stru­ment, a opéré. La jeune femme est emmenée sans mot dire par deux hommes mas­sifs tan­dis que Bar­ney et sa sœur com­men­cent à faire l’amour. Le cadre large appuie sur la grandeur du moment pour lequel on devine aisé­ment la suite déca­dente. San­drine, ren­due à l’é­tat d’ob­jet, est révélée au piège qu’elle s’est con­sti­tuée. Con­duite de force au sous-sol, la jeune femme s’ef­fon­dre dans la hiérar­chie sociale, celle-là même qu’elle avait cru pou­voir domin­er en jouant sur le même jeu que Bar­ney. Là, elle est mise au cen­tre d’un groupe d’hommes lubriques qui la vio­lent très cer­taine­ment d’après le cri tran­chant que l’on entend en hors-champ. « L’éro­tisme est noir chez Bris­seau » car il se refuse à tout voyeurisme malveil­lant pour mieux sig­ni­fi­er la tragédie qui enveloppe les per­son­nages.

Lorsque San­drine se réveille de la main de son mari, elle reste sta­tique et par­le de son droit, sans grande con­vic­tion, comme dés­in­car­née. Cette expéri­ence trau­ma­ti­sante lui a fait dépass­er ses lim­ites jusqu’à attein­dre un point de non-retour. De son côté, Bar­ney mono­logue sur sa fas­ci­na­tion pour la mort. Il est isolé au plan, occulte la présence de la jeune fille, et devient à ce point machi­avélique qu’il se dégage un cer­tain pathétisme de son dis­cours. Ce déni de l’autre est porté à son parox­ysme dans le plan suiv­ant lorsque San­drine est vio­lem­ment jetée con­tre un taxi chargé de la rac­com­pa­g­n­er chez elle.

Mais Nathalie s’ap­proche de Bar­ney, chargée d’un bidon d’essence qu’elle déverse sur son corps. Elle men­ace d’y met­tre le feu mais le riche héri­ti­er la dén­i­gre et s’en retourne sans la moin­dre con­sid­éra­tion. La jeune femme sort alors un revolver et l’a­bat. L’homme est allongé sur les march­es, sym­bol­ique­ment blessé au cœur car Nathalie lui fait tout sim­ple­ment subir sa souf­france per­son­nelle. Tan­dis qu’il ago­nise, Bar­ney lui demande ironique­ment de ne pas se sui­cider pour éviter de la retrou­ver en Enfer. À tra­vers ces quelques mots, la jeune femme com­prend qu’elle peut se défaire d’un mal et sur­vivre à son échec.

Pour cela, elle doit récupér­er un pou­voir de déci­sion et évac­uer toute idée du sac­ri­fice. Elle s’acharne alors en tirant plusieurs balles sur le corps déjà mort. L’aigle de la mort, aperçu plusieurs fois tout au long du film, réap­pa­raît, se pose sur le corps du défunt et lui déchi­quette le cœur. La fumée s’in­ten­si­fie, la fig­ure de la mort emporte l’âme machi­avélique de Christophe et libère Nathalie de son emprise per­verse.

Quelques années après l’in­car­céra­tion puis la libéra­tion de la jeune femme meur­trière, San­drine et Nathalie se retrou­vent toutes les deux par hasard. La veuve de Bar­ney a hérité de l’im­mense for­tune de son mari pro­vi­soire tan­dis que Nathalie, de con­di­tion bien plus mod­este, appa­raît en com­pag­nie de son mari et de son enfant. Les deux femmes se font face sans dire un mot. La pluie tombe abon­dam­ment sur Nathalie et sa famille tan­dis que San­drine, au sec, sem­ble com­plète­ment éthérée. Son plan a réus­si car elle ne peut être placée plus haut sociale­ment.

Mais même si elle béné­fi­cie d’un pou­voir total sur l’en­tre­prise de Bar­ney, la jeune femme n’a pas trou­vé sa vérité comme Nathalie. Le cynisme de sa sit­u­a­tion ne lui per­met plus de revenir en arrière, de croire à autre chose qu’au pou­voir qu’elle a gag­né en ven­dant son âme au Dia­ble. Après avoir échangé un baisé solen­nel que l’on pour­rait croire mor­tu­aire, les deux femmes se sépar­ent défini­tive­ment. Nathalie s’en­gouf­fre dans le métro en com­pag­nie de sa famille, sa créa­tion per­son­nelle, tan­dis que San­drine entre dans sa lim­ou­sine comme un mort dans un cor­bil­lard : « en péné­trant dans cette voiture lux­ueuse, San­drine entre dans un cor­bil­lard. Alors que Nathalie a été sauvée. »

Le car­ac­tère arti­fi­ciel de la sit­u­a­tion souligne l’ef­froy­able décalage entre les deux femmes qui ne tirent pas les mêmes leçons de leurs expéri­ences : « quoi de plus toc qu’une petite secré­taire qui troque son rêve d’amour con­tre une lim­ou­sine, quoi de plus vrai ? »

Conclusion

Sorte de De bruit et de fureur au féminin, Choses secrètes syn­thé­tise de nom­breux thèmes chers à Jean-Claude Bris­seau. Sur fond de lutte des class­es et des sex­es, le réal­isa­teur s’im­misce pour la pre­mière fois dans le monde du tra­vail et y insuf­fle une dynamique sur­réal­iste, empreinte de sym­bol­es psy­ch­an­a­ly­tiques et de références philosophiques. En suiv­ant de près le par­cours de Nathalie et San­drine, l’au­teur tente d’ap­procher frontale­ment le mys­tère du plaisir féminin et s’in­ter­roge sur la manière dont celui-ci peut être instru­men­tal­isé en vue d’une ascen­sion sociale.

Le thème du sauve­tage est aus­si repris tout comme il induit for­cé­ment le sac­ri­fice. Nathalie a pu décou­vrir sa pro­pre vérité, s’éveiller au bon­heur sim­ple d’avoir un enfant avec un homme qu’elle aime tan­dis que San­drine, en exé­cu­tant le plan qu’elles avaient toutes les deux mis en place, s’en­fonce dans une sorte de cynisme qui lui retire toute per­spec­tive de sat­is­fac­tion. La pre­mière, en suc­com­bant au jeu dan­gereux de l’amour, est devenu un per­son­nage trag­ique au sens antique.

Elle est allée au bout de sa des­tinée, n’a con­nu que la démesure des sen­ti­ments qui, après l’avoir fait frôler la mort, l’éveille à une spir­i­tu­al­ité, ce à quoi San­drine a cru résis­ter par force et déter­mi­na­tion. Cette dernière s’est tout sim­ple­ment refuser à la vie en usant de l’ar­ti­fice et en refu­sant toute sen­ti­men­tal­ité dans ses rap­ports avec les hommes.

En entrant dans cette lim­ou­sine mor­bide dans la dernière scène, la jeune femme pose l’éter­nelle ques­tion du bien et du mal, mais surtout, elle nous fait revenir à la genèse de son ascen­sion con­stru­ite autour de son acuité à dépass­er les inter­dits : « par quels chemins en sommes-nous venus à être “en faute” à l’é­gard de notre sexe ? » sem­ble défini­tive­ment nous deman­der l’au­teur.