Sous la direc­tion d’Olivier Père pour la troisième année, le fes­ti­val pour­suit ce qui fait sa mar­que de fab­rique : l’ancrage cinéphile (dont la rétro­spec­tive con­sacrée à Otto Pre­minger), les superbes pro­jec­tions noc­turnes en plein air sur la Piaz­za Grande avec des films davan­tage tournés vers le grand pub­lic et, dans les com­péti­tions, une caisse de réso­nance du ciné­ma d’auteur, sou­vent jeune – même si le Léopard d’or est allé à un vieux briscard nom­mé Jean-Claude Bris­seau.

La présence d’œuvres inté­grant ou ques­tion­nant la forme doc­u­men­taire – sou­vent mise en ten­sion avec la fic­tion – con­stitue indé­ni­able­ment le fait mar­quant des choix en Com­péti­tion Inter­na­tionale et Cinéastes du présent. Dif­fi­cile de ne pas y voir un “geste” de pro­gram­ma­tion que l’on ne peut qu’ap­préci­er. D’autant que l’édition can­noise 2012 a représen­té à cet égard une sorte d’entreprise de mal­trai­tance – en offi­cielle, le doc­u­men­taire fut can­ton­né à des séances “spé­ciales” de la sec­tion Un Cer­tain Regard avec des films y faisant peu hon­neur (l’insipide Jour­nal de France de Ray­mond Depar­don et Clau­dine Nougaret, la télévi­sion sur grand écran de The Cen­tral Park Five de Ken Burns, Sarah Burns et David McMa­hon) ou car­ré­ment injure (Le Ser­ment de Tobrouk de Bernard-Hen­ri Levy). Même si les nom­breuses propo­si­tions se sont avérées iné­gale­ment con­va­in­cantes, rien de tout ça à Locarno ; au con­traire, on a pu déam­buler dans un bel ouvroir des écri­t­ures ciné­matographiques actuelles.

Souffle chamanique pour Jean-Claude Brisseau

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Hon­neur au Léopard d’or, La Fille de nulle part de Jean-Claude Bris­seau, film ne se situ­ant pas dans la caté­gorie évo­quée ci-dessus. Sauf que l’adage faisant de tout film le doc­u­men­taire de son tour­nage aura rarement été aus­si juste. Et c’est bien le réel et la vie qui s’invitent aux pre­mières loges de ce home movie – tourné avec 62000 euros dans l’appartement du cinéaste ; la dota­tion du prix (90000 francs suiss­es) excé­dant ain­si ce bud­get ini­tial, ce qui doit con­stituer une pre­mière. L’aspect rudi­men­taire fait plus qu’affleurer, jusque dans une prise de son et un mix­age pour le moins sauvages. Mais ceci ne gâche en rien la qual­ité d’écriture et les ful­gu­rances, con­férant même au spec­ta­teur une impres­sion­nante prox­im­ité avec l’essence poé­tique du film. Ce qui est très beau avec ce Léopard d’or est qu’il récom­pense une œuvre absol­u­ment pas cal­i­brée pour recevoir une telle dis­tinc­tion – Bris­seau con­fes­sant sa sur­prise d’être là lors de la présen­ta­tion du film, ce prix en fut donc sans doute une autre.

La Fille de nulle part se présente comme le réc­it d’une vis­i­ta­tion. Une jeune femme sur­git dans la vie d’un vieil homme (Jean-Claude Bris­seau), veuf depuis plusieurs décen­nies et lancé dans un ouvrage comp­tant rebat­tre les cartes de la croy­ance humaine – rien que ça. Dora (Vir­ginie Leg­eay) s’installe à demeure et l’appartement devient sujet à des phénomènes para­nor­maux, jusqu’à des appari­tions qui citent aus­si bien le gial­lo que des visions mélan­col­iques atem­porelles, le roman­tisme noir du XIXe siè­cle (et l’ésotérisme hugolien) ou encore des tableaux sym­bol­istes. On ne sait ce qui a fait la déci­sion, mais la façon dont Bris­seau met à plat le réel prosaïque et le sur­na­turel n’a pu que plaire au prési­dent du jury, un cer­tain Apichat­pong Weerasethakul, qui dans son dernier film, Mekong Hotel, appro­fon­dit – encore – cette con­ti­nu­ité entre réal­ité et man­i­fes­ta­tions des esprits. La Fille de nulle part est un superbe con­te philosophique (et qui ose l’intégration de dia­logues philosophiques) autour d’une réé­d­u­ca­tion sen­ti­men­tale grâce à la réap­pari­tion sur­na­turelle de l’être aimé, et la per­ma­nence du désir au-delà des temps. (AH)

Souffle du réel et de l’imaginaire de la réalité

Les propo­si­tions de ciné­ma doc­u­men­taire et hybride étaient donc très nom­breuses, avec quelques faib­less­es. On peut notam­ment se pos­er la ques­tion du bien-fondé de la présence d’un film comme Image Prob­lem de Simon Bau­mann et Andrea Pfiffn­er en Com­péti­tion inter­na­tionale, sinon de rem­plir une sorte de quo­ta suisse – et l’on est servi puisqu’il s’agit d’un tour du pays sup­posé­ment mali­cieux et grinçant, finale­ment con­ster­nant. When Night Falls de Liang Ling – évo­ca­tion de la ter­ri­ble machine judi­ci­aire chi­noise (ou dis­ons-le claire­ment : une broyeuse) s’inspirant d’un fait divers – ne sort jamais de son statut de recon­sti­tu­tion rigide. La prise en charge de la parole ménage quelques moments de ciné­ma, mais pour le reste, la mise en scène des sit­u­a­tions s’avère calami­teuse, d’une spec­tac­u­laire plat­i­tude ou s’encombrant d’une rad­i­cal­ité creuse. Le jury a pour­tant été séduit : Prix de la mise en scène et d’interprétation fémi­nine pour An Nai. Muse­um Hours de Jem Cohen béné­fi­cie de qual­ités ciné­matographiques intrin­sèques, et même com­plète­ment séduisantes. Un gar­di­en du Kun­sthis­torisches Muse­um de Vienne se lie avec une vis­i­teuse venue en Autriche pour veiller sur sa cou­sine malade. Le film avance par frag­ments – la rela­tion entre les deux êtres, leurs déam­bu­la­tions par la parole ou la prom­e­nade, une très belle mise en réc­it des œuvres de Brueghel –, mais à force de ne trop savoir que faire des belles pièces de ce film-puz­zle, on ne parvient pas à com­pos­er un tout – dis­ons notre film. (AH)

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Leviathan de Lucien Cas­taing-Tay­lor et Véré­na Par­avel (ci-dessus) représente indé­ni­able­ment l’un des films mar­quants de cette édi­tion. Le terme d’immersion est par­ti­c­ulière­ment bien indiqué pour car­ac­téris­er cette entre­prise épique nous embar­quant sur un navire de pêche dans le chaos de flots tem­pétueux. Dans le livre de Job, on lit à pro­pos du Léviathan : “Essaie de met­tre la main sur lui : au sou­venir de la lutte, tu ne recom­menceras plus !” Cer­tains con­tin­u­ent pour­tant le com­bat, aujourd’hui encore. Tourné avec des petites caméras sub­mersibles arrimées à même les pêcheurs, aux filmeurs, au bateau ou encore aux filets, Leviathan con­stitue une expéri­ence au sens pro­pre. Notam­ment du fait de ces moyens de fil­mage con­férant un véri­ta­ble trou­ble quant au point de vue filmique (sans que cela pose un prob­lème de neu­tral­ité ou de désen­gage­ment de ce dernier) ; on ne sait par exem­ple si les élé­ments sont mis en scène par le film ou s’ils le met­tent en scène, le mal­menant, imp­ri­mant d’invraisemblables mou­ve­ments et tra­jec­toires. Ceci pro­duit égale­ment une incer­ti­tude ver­tig­ineuse quant à l’énonciation ; à ce titre, on pense aux plus beaux moments de The Tree of Life de Ter­rence Mal­ick, lorsque se pose la ques­tion de l’œil-instance se situ­ant der­rière l’objectif d’une caméra flot­tante et organique. Le film est une suite de visions mar­quantes nous plongeant par­fois au cœur de la matière, glis­sant d’autres fois dans une com­plète abstrac­tion évo­quant Stan Brakhage. Leviathan est égale­ment un film qui s’écoute comme un con­cert de musique con­crète ali­men­tant une expéri­ence visuelle déjà sidérante. L’esthétique du film s’offre à son titre, le fameux mon­stre marin informe, par­a­digme de la mon­stru­osité dans la mytholo­gie biblique, devenu au moyen âge la créa­ture accueil­lant les humains aux enfers en les avalant de sa gueule béante. Dans ce film d’ef­froi, Lucien Cas­taing-Tay­lor et Véré­na Par­avel nar­rent le plus ancien des com­bats, entre l’homme et les élé­ments. (AH)

Los Mejores Temas

Autre film pas­sion­nant de la com­péti­tion : Los Mejores Temas de Nico­las Pere­da (ci-dessus). Dans la lignée directe de Close-Up de Kiarosta­mi ou de Ce cher mois d’août de Miguel Gomes, Per­a­da nour­rit un geste doc­u­men­taire par des stases fic­tion­nelles, sans que l’on puisse savoir avec cer­ti­tude quels sont les élé­ments mis en scène et ceux pris sur le vif. Nous sommes dans une famille mex­i­caine, et le film tourne autour de Gabi­no, jeune homme à la gueule cassée dont le rêve est de ven­dre des CDs de var­iété. Il sem­ble vivre avec sa mère et quelques frères et sœurs, à moins que ceux-ci ne soient des amis ou des voisins. Le nœud du film est l’ir­rup­tion du père de Gabi­no, dont on com­prend qu’il refait sur­face après de très longues années d’ab­sence. Alors que Los Mejores Temas sem­ble dérouler tran­quille­ment son pro­gramme en scru­tant l’im­pact de cette arrivée sur la petite famille, Pere­da dyna­mite son métrage et l’ou­vre à de nom­breuses poten­tial­ités avec l’ir­rup­tion d’un sec­ond per­son­nage de père, qui se sub­stitue soudaine­ment au pre­mier dont on n’entendra plus par­ler. Une autre sec­ousse vient ébran­ler l’apparente sta­bil­ité de la pre­mière par­tie du film : on apprend au détour d’une inter­view (fic­tion­nelle ou réelle ?) que la mère de Gabi­no est morte alors qu’il était encore enfant, remet­tant en cause ce que l’image s’appliquait à nous mon­tr­er. Le film aban­donne alors toute linéar­ité pour se propager en fais­ceaux et explor­er bril­lam­ment le ter­ri­toire men­tal de Gabi­no. Les hypothès­es sur son lourd passé – dont il ne détient pas toutes les clés, mais dont cha­cun s’emploie, pour se dédouan­er, à lui livr­er une ver­sion romancée – s’entrechoquent avec ses envies (renouer avec son père, mon­ter un busi­ness), et finis­sent par livr­er un por­trait impres­sion­niste et sai­sis­sant de ce pau­vre gamin qui ne sait pas où il en est. Ain­si, les deux pères représen­tent à la fois une réal­ité poten­tielle (“Ta mère est par­tie avec un autre et voulait te faire croire qu’il était ton père”, lui glisse son père) et un désir ardent (celui de croire en un père qui ne serait pas un escroc baroudeur et imma­ture, mais un gen­tle­man entre­pre­neur qui sache s’excuser pour ses erreurs passées). La ques­tion du désir est très prég­nante dans Los Mejores Temas: on y voit les per­son­nages se met­tre en scène et répéter des épisodes de leur vie rêvée (la mémori­sa­tion des chan­sons de la com­pi­la­tion, la pré­pa­ra­tion de la dis­cus­sion avec le père). Lorsque ce ne sont pas eux qui ressas­sent un avenir meilleur, c’est Nico­las Pere­da qui pro­pose au mon­tage deux vari­a­tions de la même scène (celle où le père explique à Gabi­no en quoi con­siste son nou­veau busi­ness), comme pour mon­tr­er à quel point le jeune homme est pris­on­nier de ses rêver­ies, seul moyen pour lui d’échapper à l’étroitesse de son quo­ti­di­en et au poids de son his­toire. S’il fal­lait émet­tre un petit bémol sur Los Mejores Temas, ce serait au sujet de sa dynamique interne. Pour repren­dre la com­para­i­son avec Ce cher mois d’août, le film de Gomes va crescen­do, se déploie douce­ment pour don­ner le meilleur de lui-même dans sa par­tie finale. L’intensité de Los Mejores Temas est par con­tre claire­ment située en son cen­tre, et le film finit un peu recro­quevil­lé sur lui-même, n’ayant plus grand-chose à offrir dans ses dernières min­utes. Mais mal­gré ce léger prob­lème de rythme, Pere­da peut se tar­guer d’avoir offert à Locarno un des films les plus ambitieux et les plus créat­ifs vus en Com­péti­tion Inter­na­tionale ces dernières années. (FC)

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Olivi­er Père avait déjà sélec­tion­né la pre­mière fic­tion du duo de réal­isa­teurs Tiz­za Covi et Rain­er Frim­mel, La Piv­el­li­na, à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs en 2009, l’his­toire d’une enfant recueil­lie par une troupe de cirque. Avec Der Glanz der Tages (L’É­clat du jour), il s’ag­it encore une fois pour les réal­isa­teurs de filmer une ren­con­tre, entre Wal­ter Saab, ancien mem­bre d’un cirque et le comé­di­en Philip Hochmair (les deux ayant les mêmes noms dans la vie civile). Wal­ter Saab a reçu pour ce rôle le prix très mérité d’in­ter­pré­ta­tion mas­cu­line (qui aurait égale­ment pu être attribué à Philip Hochmair puisque le duo d’ac­teurs fonc­tionne vrai­ment de con­cours). Les deux réal­isa­teurs écrivent des rôles pour des per­son­nes qui leurs sont proches et les met­tent ensuite en scène. De cette fic­tion­nal­i­sa­tion d’une iden­tité réelle dérive l’il­lu­sion d’un doc­u­men­taire, accen­tuée par les effets de caméra portée, et résumée par une scène cen­trale : un long trav­el­ling suit les deux per­son­nages dis­cu­tant de leurs diver­gences. Pour l’un l’é­clat du jour c’est appréci­er le moment présent, et pour l’autre, être sat­is­fait de la journée écoulée. Deux éclats du jour qui s’af­fron­tent, s’é­clairent et s’il­lu­mi­nent tout au long du film. Jamais la caméra ne tranche d’un côté ou de l’autre, elle écoute et regarde deux choix de vie, et les dif­fi­cultés qu’ils impliquent. Wal­ter revenant tou­jours dans la vie de Philip, comme s’il ne pou­vait se défaire de la présence d’autrui, et Philip, changeant de cos­tume, et apprenant par cœur une quin­zaine de pièces de théâtre en ne com­prenant plus vrai­ment le sens de ce qu’il racon­te, pas­sant de Shake­speare à Peter Hand­ke. Cette hybri­da­tion entre vie et spec­ta­cle se déploie à la toute fin : un camion con­tenant une boite à dou­ble fond ten­tera de faire pass­er les fron­tières à une mère mol­dave pour qu’elle puisse retrou­ver ses enfants en Autriche, et par-là même, faire en sorte que le spec­ta­cle rat­trape la vie. Deux con­cep­tions s’u­nis­sent alors et fondent l’é­clat bichrome de cet Éclat du jour, qui aurait pu être un très beau Léopard d’Or. (NS)

La Dernière Fois que j’ai vu Macao de João Pedro Rodrigues et João Rui Guer­ra da Mata se situe à l’interstice du réel et de son imag­i­naire. Il s’agit d’une fic­tion com­posée à par­tir des rush­es doc­u­men­taires d’une déam­bu­la­tion à qua­tre mains dans Macao. Dans un réc­it élaboré donc a pos­te­ri­ori, Guer­ra de Mata est rap­pelé dans la Las Vegas d’Orient par une vieille amie, Can­dy, en proie au dan­ger. Lancé dans une errance faite de ren­dez-vous man­qués, on évolue dans une atmo­sphère de polar pois­seux, de con­spir­a­tion où plane l’ombre d’une con­frérie secrète et de tueurs impi­toy­ables.

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Après le pro­logue, la présence des per­son­nages est chas­sée de la représen­ta­tion (Can­dy totale­ment, et l’on ne perçoit que quelques frag­ments du corps et des vête­ments de Guer­ra da Mata) ; la ville et ses replis devi­en­nent la fig­ure cen­trale du réc­it. La Dernière Fois que j’ai vu Macao est un jeu de piste où s’articulent le son, l’image et la voix-off, se fon­dant sur les échos, cor­re­spon­dances et poly­sémies entre ces trois entités. Ces asso­ci­a­tions ouvrent sur un imag­i­naire foi­son­nant octroy­ant une grande lib­erté au spec­ta­teur. Évo­quée par Olivi­er Père lors de la présen­ta­tion de la séance, la fac­ture mark­e­ri­enne est effec­tive­ment prég­nante, Sans soleil et La Jetée s’invitent large­ment dans une œuvre dotée – en dépit de ses creux – d’une véri­ta­ble ampleur et de pics atmo­sphériques de haut vol. (AH)

Un film qui demande une exi­gence sim­i­laire du regard est sans con­teste le film du doc­u­men­tariste Peter Met­tler, The End of Time. Le réal­isa­teur est con­nu pour avoir réal­isé Gam­bling, Gods and LSD, qui fonc­tionne sur le même principe de trou­ver des simil­i­tudes dans dif­férentes cul­tures. The End of Time se présente quand à lui comme une explo­ration du temps, qui débute au CERN de Genève où a récem­ment été décou­vert le Boson de Hig­gs, qui per­me­t­trait de com­pren­dre la créa­tion de la matière, et donc, le com­mence­ment du temps. La force du doc­u­men­taire tient dans la force des images qu’il con­voque, et à leur enchaîne­ment. En présen­tant le film, Olivi­er Père a bien insisté qu’on était vrai­ment au ciné­ma, et pour cause, Peter Met­tler con­fère à son sujet une vraie matière ciné­matographique. Pas­sant du CERN à la cul­ture boud­dhiste puis à la nais­sance de la cul­ture élec­tron­ique à Détroit, le film rap­proche des choses a pri­ori sans lien en met­tant en lumière leurs simil­i­tudes : la ten­ta­tive pour toutes ces formes d’or­gan­i­sa­tion de capter l’in­stant présent — la cul­ture boud­dhiste par la médi­ta­tion, la cul­ture élec­tron­ique par des beats suc­ces­sifs, et le CERN en remon­tant à l’o­rig­ine de la matière, et donc du temps. La beauté du film ne tient pas que dans ces rap­proche­ments qui font sens, qui don­nent à penser, mais surtout et avant tout dans la force visuelle de cer­taines images. Quoi de plus beau que de voir les coulées de lave sor­tir de terre et se dur­cir, se figer au moment même où elles étaient encore “présentes” ; les images de Met­tler don­nent à voir du temps physique­ment, se con­stru­ire, et trou­ver matière. On pense alors bien sûr à la séquence de L’Heure du loup de Bergman qui don­nait à ressen­tir le temps intel­lectuelle­ment, où Liv Ull­man décomp­tait l’é­coule­ment du temps face caméra. Ici, il est dess­iné esthé­tique­ment. La ciné­matogra­phie du film fait dès lors dou­ble­ment sens : le ciné­ma est lui-même con­stru­it sur du temps qui file, dis­paraît. C’est donc égale­ment une œuvre qui développe une esthé­tique d’elle-même, d’un temps qui se regarde. En ce sens, le film devient par­fois lent, puisque con­tem­plant ce qui fait son essence. On atteint là une des lim­ites du doc­u­men­taire, qui ont cer­taine­ment frois­sé les per­son­nes qui ont préféré sor­tir de la pro­jec­tion, faute, juste­ment, de temps. (NS)

Le con­cours “Cinéastes du présent” (con­sacré aux pre­miers et deux­ièmes films) était lui aus­si très ouvert à l’écriture doc­u­men­taire et hybride, ten­dance déjà ini­tiée l’an dernier, notam­ment avec son lau­réat : L’Été de Gia­co­mo d’A­lessan­dro Comodin. Le pal­marès en porte la mar­que ; le Léopard d’or de cette sec­tion est allé à Inori de Pedro González-Rubio, qui nous a pour­tant sem­blé peu con­va­in­cant. Ce doc­u­men­taire a été pro­duit par Nao­mi Kawase et le fes­ti­val de Nara suite au prix reçu par le précé­dent film du réal­isa­teur, Ala­mar. González-Rubio est par­ti dans une région mon­tag­neuse reculée du Japon, filmer une petite com­mu­nauté vil­la­geoise sur le déclin. Ceux qui restent sont âgés, ils n’ont jamais pu s’ex­tir­p­er de leur terre, celle de leurs par­ents, de leur enfance et de leurs regrets. Inori tra­vaille une très belle matière (le cycle de la vie, les temps qui changent, la nos­tal­gie) et s’appuie sur une galerie de per­son­nages en or, mais ne parvient qu’en de rares occa­sions à faire par­ler ses images. On note bien quelques ful­gu­rances : pous­sière volant devant une hor­loge (l’écoulement inéluctable des années, la mort des choses) ou un arbre expres­sion­niste au faciès humain (la per­son­nal­i­sa­tion de cette terre à laque­lle tout le monde est attaché), mais pour l’essentiel, la réal­i­sa­tion s’en­dort dans de longs plans con­venus ou dans des séquences de caméra portée, certes appliqués mais sans inspi­ra­tion. (FC)

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Assez proche d’Inori par son sujet, Arra­ianos d’Eloy Enciso (ci-dessus) nous est apparu plus stim­u­lant. Les habi­tants d’un petit vil­lage situé aux con­fins de la Gal­ice et du nord du Por­tu­gal y met­tent en scène leur quo­ti­di­en, tan­dis que le film intè­gre aus­si des extraits d’O Bosque de Mar­in­has del Valle, écrivain gali­cien. Le film s’ouvre et est parsemé des décla­ma­tions “straubi­ennes” de deux vieilles femmes dans de superbes sous-bois envahis par une mousse verte pâle ; il y est ques­tion de des­tin et de lutte pour ne pas dis­paraître. Suiv­ant l’écoulement du temps et qua­tre saisons, égrainant atti­tudes et gestes immé­mo­ri­aux, Arra­ianos est de ces films for­mu­lant une sorte de cos­mos à par­tir d’un point très local­isé, en suiv­ant le cycle nais­sance-vie-mort. D’une très belle fac­ture, doté d’une sub­tile dynamique – notam­ment des brisures assez loufo­ques faisant inter­venir une sorte de prophète –, le film ren­voie large­ment à Le Quat­tro Volte de Michelan­ge­lo Fram­marti­no, sans néan­moins dégager le même accom­plisse­ment ciné­matographique ni une com­pa­ra­ble portée méta­physique. (AH)

Fang Song rem­porte très logique­ment le Léopard du meilleur pre­mier film. Sauf que l’on aurait souhaité davan­tage tant Mem­o­ries Look at Me dégage une matu­rité et une qual­ité ciné­matographiques sur­pas­sant la con­cur­rence. Il s’agit là encore d’un film se situ­ant à la ren­con­tre de la fic­tion et du doc­u­men­taire. Dans son pro­pre rôle, la réal­isatrice saisit des frag­ments de son retour à Nan­jing, sa ville natale. Dès le pre­mier plan, alors qu’elle se trou­ve dans le bus, son regard prend en charge le réc­it dans une forme de dédou­ble­ment, devant – régulière­ment de dos – et der­rière la caméra. La “sur­prise” vient du fait que le geste hybride et son dis­posi­tif ne sont pas ques­tion­nés ou ren­dus vis­i­bles ; ils découlent d’une évi­dence limpi­de. Une déli­catesse jamais for­cée enrobe chaque regard, qui fait écho à ce qui innerve Mem­o­ries Look at Me : le soin.

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Ce soin que l’on porte au corps altéré par le pas­sage du temps ; aus­si l’attention que l’on accorde aux siens, à un point de bas­cule­ment. Le film se situe au moment où le vieil­lisse­ment inéluctable des par­ents fait qu’il va fal­loir s’occuper de ceux qui l’ont fait aupar­a­vant – lors d’un dia­logue savoureux, Fang Song se sou­vient lorsqu’elle a trou­vé sa mère “vieille” pour la pre­mière fois. Avec une douce lumière diaphane pour écrin, la mise en scène dégage une impres­sion de sou­veraineté jamais démen­tie : fix­ité, durée, sens du cadre – les embra­sures des portes et fenêtres revi­en­nent sou­vent. Dans cette chronique famil­iale son­dant les rela­tions généra­tionnelles avec une mélan­col­ie sub­tile, on pense au grand Yasu­jiro Ozu, comme si ce dernier avait relevé sa caméra du tata­mi pour la juch­er sur un pied, à mi-hau­teur. Au-delà de cet héritage évi­dent, Mem­o­ries Look at Me représente plus qu’une promesse, il s’agit sim­ple­ment de la décou­verte d’une grande cinéaste. (AH)

People’s Park de Lib­bie Dina Cohn et J.P. Sni­adec­ki (habitué de la Chine, réal­isa­teur de l’excellent Demo­li­tion en 2009) est une propo­si­tion doc­u­men­taire à la fois plus clas­sique et tout à fait sin­gulière. Il s’agit d’un seul plan-séquence de 78 min­utes au sein d’un jardin pub­lic de Cheng­du en Chine. La Steadicam glisse lente­ment sans jamais s’arrêter dans les allées sin­ueuses du parc, les rota­tions per­me­t­tent de s’attarder davan­tage sur un sujet, mais celui-ci sera invari­able­ment “arraché” au cadre. Il ressort de ce tra­jet une opac­ité intri­g­ante des faits et gestes des uns et des autres, une suite de rites et de rit­uels perçus de façon fugace, ren­dus à leur mys­tère. Le mou­ve­ment per­pétuel con­trarie ce que le regard voudrait met­tre en scène plus longtemps – sur ce point, on regrette un peu que la fin vienne rompre cette con­trainte imposée en restant sur un groupe de danseur d’une façon assez insis­tante. Si la caméra n’interpelle pas les filmés, ces derniers l’interpellent peu, même si cer­taines per­son­nes regar­dent l’objectif fix­e­ment, s’accordant par­fois quelques signes. Le plus pas­sion­nant dans People’s Park se situe dans le rap­port entre son et image, tou­jours liés mais jamais tout à fait figés l’un dans l’autre. On entend tou­jours ce qui s’apprête à émerg­er visuelle­ment, on l’atteint, puis la matière sonore pro­longe l’image tout en “annonçant” ce qui va suiv­re. Cette rela­tion est l’autre prom­e­nade du film. (AH)

Nous avions été mar­qué lors du dernier fes­ti­val de Rot­ter­dam par small roads, un bel essai min­i­mal­iste et con­tem­platif de James Ben­ning, qui, en don­nant du temps au spec­ta­teur lui per­me­t­tait d’ac­céder à ce qui reste d’habi­tude caché dans l’im­age. Tec­ton­ics, réal­isé par Peter Bo Rapp­mund et récip­i­endaire d’une men­tion spé­ciale large­ment méritée, pro­longe le tra­vail de recherche de Ben­ning.

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Le film est égale­ment com­posé d’une série de plans fix­es du ter­ri­toire améri­cain (Rapp­mund a suivi la fron­tière améri­cano-mex­i­caine d’est en ouest, alors que Ben­ning s’in­téres­sait à ses routes sec­ondaires), mais ce n’est cette fois plus la durée du plan (qui ne dépasse que très rarement une trentaine de sec­on­des), mais une per­tur­ba­tion de la mécanique de l’im­age en mou­ve­ment qui va agir comme puis­sant révéla­teur. Rapp­mund ralen­tit la cadence de l’im­age, qui devient dis­con­tin­ue sans toute­fois être immo­bile. Appliquée à un plan fixe, cette tech­nique per­met de sub­stantielle­ment mod­i­fi­er son point focal. Par exem­ple, dans la vue semi-aéri­enne d’une voie fer­rée, au long de laque­lle marchent quelques sil­hou­ettes, les frémisse­ments de la végé­ta­tion qui entoure les rails se trou­vent ampli­fiés par le traite­ment dis­con­tin­ue de l’im­age. Toute la sur­face de l’im­age entre ain­si en vibra­tion, alors que dans un plan fixe clas­sique on aurait en toute logique prin­ci­pale­ment remar­qué le par­cours linéaire des sil­hou­ettes. L’autre effet éton­nant de cette décéléra­tion de la fréquence de l’im­age est sa capac­ité à accélér­er la per­cep­tion du mou­ve­ment : l’ac­tiv­ité des oiseaux en bord de mer parait bien plus fréné­tique et grouil­lante dans sa dis­con­ti­nu­ité, chaque sac­cade con­cen­trant un déplace­ment uni­taire dont l’im­pact aurait été réduit s’il avait été répar­ti sur plusieurs images. Pous­sant la con­tra­dic­tion jusqu’à son parox­ysme, Rapp­mund mon­tre égale­ment que la dis­con­ti­nu­ité est le traite­ment le plus à même pour capter des phénomènes con­ti­nus comme le vent ou le mou­ve­ment de l’eau, chaque “arrêt sur image” fur­tif met­tant en évi­dence un état dif­férent de l’écoulement.

Puis, après s’être con­cen­tré sur la théorie de l’im­age dans sa pre­mière par­tie, Tec­ton­ics a l’in­tel­li­gence d’évoluer douce­ment vers un reg­istre plus sen­si­ble. Au milieu du désert, sa caméra s’at­tarde sur cette archi­tec­ture de la fron­tière : murs, fos­sés, ponts, bar­rières, mon­u­ments aux morts, usés par les élé­ments mais tou­jours fonc­tion­nels. C’est para­doxale­ment parce qu’il se con­sacre à la dimen­sion matérielle de la fron­tière que Tec­ton­ics atteint une vraie ampleur human­iste. Le traite­ment tech­nique des prob­lé­ma­tiques d’im­mi­gra­tion (avec ce plan mag­nifique sur un pan­neau de sig­nal­i­sa­tion routi­er prévenant de la tra­ver­sée pos­si­ble de familles de migrants – on pense alors, dans un style totale­ment dif­férent, à La Ques­tion humaine de Nico­las Klotz), l’in­dif­férence appar­ente avec laque­lle la vie con­tin­ue de s’é­couler dans les villes-fron­tières sont autant d’éléments qui finis­sent par génér­er de l’é­mo­tion et façon­ner un fort sen­ti­ment d’absurdité. (FC)

Souffle américain sur les compétitions

Les films venus des États-Unis étaient nom­breux – pas moins de neuf (en comp­tant les copro­duc­tions) dans les deux prin­ci­pales com­péti­tions. Some­body Up There Likes Me de Bob Bying­ton s’est trou­vé une place dans le pal­marès avec le Prix spé­cial du jury de la Com­péti­tion Inter­na­tionale. Dans ce film d’1h15 qui avance au pas de charge par tranch­es de cinq ans, Max ne vieil­li­ra pas ; à la fois acteur et spec­ta­teur d’une exis­tence flot­tante, il ne sem­ble accepter ni refuser la norme du way of life améri­cain. L’une des qual­ités de Some­body Up There Likes Me réside dans le fait de dépass­er la fable de l’an­ti­héros régres­sif refu­sant de grandir. Bob Bying­ton insuf­fle une écri­t­ure comique con­va­in­cante avec un sens du gag qui oscille – et par­fois lie – quo­ti­di­en­neté, ton car­toonesque, sur­réal­isme vaporeux et per­cées fan­tas­tiques. Il en résulte une fable exis­ten­tielle mélan­col­ique où la vie est un flux inces­sant qui nous force à avancer. On se dit qu’il serait bon de le ralen­tir et même de le stop­per afin d’en appréci­er la valeur et de déter­min­er les pri­or­ités. Dans ce cas, l’existence ressem­blerait peut-être moins à cette étrange énigme à laque­lle Max fait face. (AH)

Impolex

Bob Bying­ton était le pro­fesseur de The Col­or Wheel, qui vient juste de sor­tir, réal­isé par Alex Ross Per­ry, mem­bre du Jury Cinéastes du Présent. Assez intéres­sant pour être noté, son pre­mier film, Impolex (ci-dessus), tourné à seule­ment 23 ans et encore jamais dis­tribué en France, a été mon­tré dans la caté­gorie des Films du Jury. Le film débute sur un mil­i­taire qui a per­du un de ses deux mis­siles. On ne le com­pren­dra que plus loin, mais le film d’Alex Ross Per­ry pour­rait être envis­agé comme une relec­ture du Ban­quet de Pla­ton, trav­es­ti en absurde fable mil­i­taire sur l’amour. La quête de ce mis­sile man­quant va con­duire le mil­i­taire à ren­con­tr­er un poulpe, un explo­rateur, un ancien légion­naire, et une jeune femme, qui lui par­le du sens de la vie à tra­vers des dis­cours inco­hérents. À la fin, lors d’une longue con­ver­sa­tion, la jeune femme aura une des tirades les plus intéres­santes du film : pen­dant une dizaine de minute, elle explique dans un mono­logue à la Vir­ginia Woolf ses doutes et inter­ro­ga­tions quand au retour de son ami chez lui. La parole s’éternise, ne s’ar­rête plus. Ce flot inces­sant de pen­sée retran­scrit par­faite­ment les doutes et la peur face à l’abysse incon­nu de l’altérité : sera-t-on tou­jours aimé et peut-on prévoir le moment où ça s’ar­rêtera ? Ce film vrai­ment inclass­able a tout pour devenir un objet culte de ciné­ma. (NS)

Dans la caté­gorie des films plus tra­di­tion­nels, on peut men­tion­ner Star­let de Sean Bak­er, qui oppose deux mon­des, deman­dant à l’in­tel­li­gence du spec­ta­teur ce que le film ne peut, ne sait dégager lui-même. Dans un apparte­ment, deux jeunes femmes sont trop belles pour ne pas avoir de prob­lèmes. Lors d’un vide-gre­nier, élé­ment per­tur­ba­teur : l’une d’elle tombe sur un vase rem­pli de bil­lets dont elle ne sait que faire, à part acheter un man­teau pour son chien, avec l’in­scrip­tion… “Star­let”. Plutôt que de prof­iter du pactole, elle va ten­ter de nouer des rela­tions avec la vieille femme pro­prié­taire du vase où elle a trou­vé l’ar­gent. Cette jeune femme se trou­ve être en fait une actrice porno… Com­mence alors une com­para­i­son pous­sive et paresseuse sur la con­cu­pis­cence, et sur le bon­heur procuré à emmen­er des vieilles femmes seules au super­marché et à les accom­pa­g­n­er jouer au loto. Le film gag­n­erait à plus de sub­til­ité dans cette oppo­si­tion para­doxale : la super­fi­cial­ité du sexe VS la pro­fondeur des rela­tions avec les per­son­nes âgées. Star­let est donc assez déce­vant mal­gré quelques images très impres­sion­nantes (dont notam­ment le fan­tas­tique regard caméra d’un chien). (NS)

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Ape de Joel Potrykus, pre­mier film améri­cain qui a reçu le Prix de la mise en scène et du meilleur réal­isa­teur émer­gent, est vrai­ment un film à part de la sélec­tion Cinéastes du Présent. Le film com­mence ain­si : le mag­nifique Joshua Burge taggue “FUNNY” sur un trot­toir et met le feu à une bouteille. On pour­rait alors croire à un film ado­les­cent, punk, dont la révolte ne regarderait pas très loin. Au con­traire, le film se déploie autrement que dans sa seule petite vio­lence néga­tive. Un univers s’affine, avec une ville fan­toma­tique où évolue des ani­maux en cos­tumes qui ten­tent de lui ven­dre des voiture, et un ersatz de Faust devenu un marc­hand de fruit qui com­merce au bord de la route. Par-delà cet univers, se con­stru­it l’his­toire d’un homme qui n’ar­rive plus à faire rire. Ce dés­espoir engen­dre un comique de répéti­tion com­plète­ment dés­espéré qui trou­ve son cli­max quand Joshua Burge tabasse un homme du pub­lic l’ayant pris à par­tie, ne le trou­vant pas assez drôle. “Main­tenant c’est drôle”, déclame-t-il. Se des­sine alors les con­tours d’un nou­v­el humour com­plète­ment noir, telle­ment noir qu’il éclaire une nou­velle voie de comique qu’on est friand de voir prospér­er. (NS)

Souffle un peu court du cinéma français

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On sait que Sophie Letourneur pra­tique un ciné­ma risqué, où le film fait l’expérience de ce qu’elle filme, dans un ordre à la fois insta­ble (faire l’expérience du réel) et con­trôlé par l’écriture. Elle embar­que Les Coquil­lettes dans la précé­dente édi­tion du fes­ti­val de Locarno où elle était venue présen­ter Le Marin masqué, tout en fil­mant ce pro­jet. Et joue sur la remé­mora­tion a pos­te­ri­ori de cette édi­tion 2011. Le résul­tat déçoit con­sid­érable­ment du fait de fâcheuses faib­less­es. Chaque film de la cinéaste s’ap­par­ente à un pari, non tenu cette fois-ci, ou si peu par rap­port à ce qu’on attend d’elle. Ceci a trait notam­ment à une nar­ra­tion qui rend le film très binaire – le temps des images du fes­ti­val alter­nant avec celui d’un repas où les trois copines for­mu­lent le sou­venir de leurs amours fes­ti­va­liers. De ce fait, les dif­férents ressorts dra­ma­tiques et comiques s’épuisent très rapi­de­ment. Il manque ici en matière de réc­it la com­plex­ité et la sophis­ti­ca­tion du Marin masqué où les couch­es nar­ra­tives (présent, passé, com­men­taires intéri­or­isés) fai­saient émerg­er une justesse, une émo­tion et une pro­fondeur qui ne parvi­en­nent pas à se faire une place ici. Les Coquil­lettes dégage une sorte de non­cha­lance sur ce point, lui con­férant son aspect très inabouti. Bref, on ne retrou­ve pas l’intelligence intu­itive habituelle­ment à l’œuvre chez la cinéaste. On voit venir ce qui risque de tomber sur Sophie Letourneur avec ce dernier film : de et avec des hap­py few insid­ers, un petit monde bouf­fé par la van­ité et l’endogamie – voire quelque chose d’incestueux. Or cette “réal­ité” fes­ti­val­ière ne con­stitue pas le prob­lème en soi – ce cadre con­sti­tu­ant même, a pri­ori, un beau ter­rain pour son anthro­polo­gie filmique par­tic­i­pa­tive plus ou moins potache. Le souci étant que Sophie Letourneur parvient d’habitude à par­ler d’autre chose à par­tir d’un micro­cosme, en le hissant vers un autre hori­zon. Binaire, Les Coquil­lettes est ain­si égale­ment très lit­téral. (AH)

Autre décep­tion pour Les Mou­ve­ments du bassin. Le film com­mence par une séquence où HPG nour­rit des ani­maux dans un zoo. Déjà, le par­al­lèle se fait trop évi­dent : le sexe / l’an­i­mal. Quand HPG se fait vir­er du zoo car il dépri­mait les ani­maux, on com­prend assez vite le pro­pos : les hommes ne sont pas des ani­maux et leur sex­u­al­ité est plus com­plexe. Mer­ci pour l’in­for­ma­tion. Mal­gré la naïveté de ce qu’il évoque, le film est égale­ment trop ambitieux dans les moyens qu’il déploie : con­struc­tion de deux réc­its par­al­lèles entre deux femmes (Joana Preiss et Rachi­da Brakni) qui veu­lent un enfant, et Éric Can­tona, en maque­reau d’un trav­es­ti. C’est dom­mage car sub­sis­tent des pics sen­suels très ciné­matographiques, comme la force du corps mag­né­tique d’H­PG qui pié­tine dans un couloir. Mais cette beauté et la puis­sance de cer­tains plans s’éteignent dès qu’ils sont sur­in­vestis par le sens. Une des pires scènes du film est celle où Joana Preiss ramène du sperme volé au lab­o­ra­toire où elle tra­vaille pour enfan­ter Rachi­da Brakni, et que la sauce may­on­naise du sand­wich de cette dernière dégouline sur la glacière. Injecter du sens grossier en nous deman­dant en même temps de com­pren­dre ce qui est impliqué par la con­struc­tion binaire min­imise le film, le tire du côté de la vul­gar­ité, et c’est vrai­ment très dom­mage. (NS)

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Les Gouf­fres d’Antoine Bar­raud (ci-dessus), en Com­péti­tion Cinéastes du Présent, est une propo­si­tion de ciné­ma fan­tas­tique, ou plutôt une sorte de vari­a­tion autour du genre – les ter­reurs féminines ici à l’œuvre pou­vant ren­voy­er aus­si bien au gial­lo qu’à Répul­sion de Polan­s­ki ou à une ver­sion “art et essai” de The Descent de Neil Mar­shall. Une femme se retrou­ve seule dans une pen­sion du bout du monde tan­dis que son mari part explor­er cinq gouf­fres jusqu’alors incon­nus. L’exercice de la soli­tude altère son rap­port à la réal­ité et la fait som­br­er dans un désor­dre intérieur, jusqu’à une plongée dans les entrailles et les cav­ités ter­restres. Le film est doté d’une indé­ni­able qual­ité atmo­sphérique même si les effets visuels s’avèrent par­fois un peu appuyés. Antoine Bar­raud sem­ble suiv­re une sorte de pro­gramme auquel il se tient avec les hon­neurs, pour un exer­ci­ce de style man­quant tout de même d’un véri­ta­ble relief – même si la séquence finale s’avère très réussie. Même iné­gal­ité dans Orleans de Vir­gil Vernier, où le par­al­lèle appuyé et un peu arti­fi­ciel entre Jeanne d’Arc et deux strip-teaseuses de la ville-titre laisse dubi­tatif et entrave le déploiement des plus belles promess­es du film : les dia­logues nat­u­ral­istes entre les deux jeunes femmes. Dans La Richesse du loup de Damien Odoul, le found footage (“image trou­vée”) devient des “images (et des sons) lais­sées”. Par Olaf à sa com­pagne tan­dis qu’il choisit de dis­paraître. Le legs de ces images en forme d’énigme des­sine par procu­ra­tion la con­struc­tion d’un être, une sorte de por­trait tis­sé à par­tir de la façon d’appréhender et de voir le monde. La Richesse du loup con­stitue un film douloureux sur la trans­mis­sion et le partage d’un regard, la cir­cu­la­tion des douleurs et des trau­ma­tismes entre les généra­tions – la bar­barie d’un “géni­teur” pèse ici de tout son poids. (AH)

Souffle plus ou moins court

La den­sité de la grille du fes­ti­val ne se dément pas dans une pro­gram­ma­tion par­ti­c­ulière­ment touf­fue de films courts ; avec par­fois l’impression d’une con­fu­sion entre quan­tité et qual­ité. S’il a été impos­si­ble de suiv­re l’intégralité des pro­grammes (dont les deux prin­ci­paux primés : The Mass of Men de Gabriel Gauchet et Nuclear Waste de Myroslav Sla­bosh­pyt­skiy), on a pu not­er en effet la présence d’objets tout à fait aber­rants dans le Con­cours inter­na­tion­al des Léopards de demain – citons au ray­on d’un invraisem­blable world cin­e­ma insipi­de : Rivers Return de Joe Van­hout­teghem, Solo de Mina Yoneza­wa, Last Remarks d’Umar Riaz, Rouba­ma de Rakan Mayasi, Famil­ial Fever de Amr Abdel­ha­di ou encore l’impayable Togeth­er de Baris Corak ; ce qui con­stitue tout de même une longue liste. Il a donc fal­lu en pass­er par la con­ster­na­tion ou le rire nerveux pour accéder au meilleur dans des pro­grammes pour le moins éclec­tiques.

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On a déjà dit dans nos colonnes tout le bien que l’on pense de Je sens le beat qui monte en moi de Yann Le Quel­lec (ci-dessus), qui méri­tait cer­taine­ment un prix, bien plus par exem­ple que Back of Beyond de Michael Lennox (Prix Piani­fi­ca), film très sat­is­fait de sa bonne idée et de son sus­pense pré­fab­riqué ; un court-métrage à chute tout à fait antipathique. À choisir, on préfère la sin­gu­lar­ité brin­que­bal­ante de Fort Buchanan de Ben­jamin Crot­ty, où se déploie un regard oblique et étrange, à la fois loufoque et inquié­tant. Alors que son mari Franck est en gar­ni­son, Roger (oui, Roger !) tente le dépasse­ment de soi pour con­jur­er les vex­a­tions dont il est le sujet de la part de la com­mu­nauté forestière où il vit, notam­ment avec une inso­lente fille adop­tive. Dans une autre veine, Los Retratos d’Ivan D. Gaona (Men­tion spé­ciale du jury) fait inter­venir un objet incon­gru au sein d’un cou­ple mis­éreux : un appareil pho­tographique polaroïd. Pauli­na et son mari se pren­nent au jeu du regard ; si cela ne met pas fin aux dif­fi­cultés matérielles, on peut penser que cette intru­sion de l’image agit comme une récréa­tion dans une réal­ité pour le moins som­bre, et surtout un « enrichisse­ment ».

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Même intru­sion de l’imaginaire avec le très bon Zwa­zo de Gabriel Abrantes (ci-dessus), où se téle­scopent réc­its éter­nels – créoles mais aus­si Les Oiseaux d’Aristophane – et fan­tasmes con­tem­po­rains en Haïti ; nar­ra­tions et régimes d’images incer­tains déga­gent une belle dynamiques et une indé­ni­able force poé­tique. Fan­tasmes et pro­jec­tions étaient égale­ment au pro­gramme d’O Que Arde Cura (Prix film et vidéo) de João Rui Guer­ra da Mata – ain­si dou­ble­ment présent à Locarno cette année, tan­dis que João Pedro Rodrigues est l’interprète de ce court. Si l’écriture peut paraître quelque peu cade­nassée, elle dégage néan­moins une séduc­tion entê­tante en con­vo­quant une belle inven­tiv­ité plas­tique. Il s’agit d’un voy­age immo­bile dans le huis clos d’un apparte­ment où tour­bil­lon­nent les images, le sou­venir, l’histoire et les désirs char­nels et amoureux.

Le Con­cours nation­al suisse souf­frait des mêmes maux que la Com­péti­tion inter­na­tionale des Léopards de demain, avec beau­coup d’œuvres au mieux inabouties. On retien­dra la fort belle tenue de L’Amour bègue (Léopard d’argent du con­cours nation­al – ci-dessous) notam­ment l’excellente inter­pré­ta­tion de l’ensemble des comé­di­ens (notam­ment le duo con­sti­tué par Olivi­er Duval et Camille Mer­met).

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Moins vis­i­ble que par ailleurs, la mise en scène priv­ilégie une sim­plic­ité bien­faitrice, Jan Czarlews­ki ayant sans doute com­pris qu’il n’est d’aucun sec­ours de chercher l’épate pour faire émerg­er justesse et émo­tion. Il y parvient haut la main ; bègue ou non, on pour­ra éventuelle­ment se recon­naître dans cette foutue dif­fi­culté à for­muler l’attirance et le sen­ti­ment amoureux. À la fois sen­si­ble et rugueux, On the Beach de Marie-Elsa Sgual­do, vari­a­tion sur le thème de l’adolescence, con­tient de belles promess­es. Sarah, 15 ans, est prise entre plusieurs feux : famille éclatée et dys­fonc­tion­nelle, corps devenant objet de désir, édu­ca­tion sen­ti­men­tale. Ce qui fait beau­coup aus­si pour un film mul­ti­pli­ant ain­si les nœuds dra­ma­tiques, plutôt bien amor­tis grâce à une écri­t­ure impres­sion­niste. Une forme de frus­tra­tion inter­vient lorsque le film arrive au terme de son gros quart d’heure ; on aurait aimé suiv­re sur une plus grande durée l’évolution et le développe­ment de cet attachant per­son­nage tout en ten­sion, cam­pé par une actrice (Joelle Nuss­baum) très tal­entueuse.

Dans la sec­tion «Courts d’artistes» dédiée au ciné­ma expéri­men­tal, on a pu décou­vrir Per­spec­tive du sous-sol d’Olivier Zabat, plongée dans la folie d’un Fin­landais, ancien « homme fort », qui soumet son corps et son espace à l’ambition de devenir comé­di­en. Entre «home cin­e­ma» et «homme ciné­ma», Olivi­er Zabat se tient au plus près d’un être accep­tant l’assujettissement et répon­dant servile­ment aux désirs d’une entité suprême nom­mée 7e art.

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Avec The Cre­ation As We Saw It (ci-dessus), Ben Rivers – en col­lab­o­ra­tion avec Ben Rus­sell, com­pagnon de voy­age gérant ici les affaires sonores – pour­suit l’élaboration d’un imag­i­naire du réel à par­tir des lieux – les rush­es ont ici été tournés à Van­u­atu aux con­fins de l’Océan Paci­fique, tou­jours avec sa Bollex et une pel­licule altérée par le temps. Il en ressort une anthro­polo­gie blagueuse et fan­tai­siste, élab­o­rant la cos­mogo­nie d’une civil­i­sa­tion dont on suit la genèse (où les pre­miers humains nais­sent d’un fruit tombant d’un arbre), quelques jalons, avant d’en­chaîn­er sur l’apoc­a­lypse – une érup­tion vol­canique rompant avec le noir et blanc, faisant sur­gir une superbe palette chro­ma­tique de gris-bleu, mar­ron et orange. Comme tou­jours avec Ben Rivers, il est pas­sion­nant et récon­for­t­ant de songer que le monde peut être à recom­mencer et recréer. Ne fût-ce que le temps d’un film, même court.