Pen­dant sa toi­lette du matin, Gabi­no récite une série de mots, s’interrompt, reprend depuis le début, encore et encore. Ces propo­si­tions à la teneur sen­ti­men­tale s’avéreront être les titres des chan­sons rassem­blées sur une com­pi­la­tion qu’il vend dans le métro. Son appren­tis­sage inten­sif, sous l’égide d’une mère dont il partage encore le foy­er, devra bien­tôt compter avec l’irruption d’un invité sur­prise : un père ayant quit­té le nid famil­ial plus de vingt ans aupar­a­vant. Mais que l’on ne s’y trompe pas, Les Chan­sons pop­u­laires n’a rien d’une chronique sociale réal­iste.

Si l’on con­nais­sait le goût de Nicolás Pere­da pour l’expérimentation sur les fron­tières entre les esthé­tiques doc­u­men­taire et fic­tion­nelle, ce film-ci brouille de nou­veau les cartes. Il ne s’agit pas, comme dans le court métrage Entre­vista con la Tier­ra, de faire s’alterner le doc­u­men­taire et la fic­tion (ou leur sim­u­lacres), mais plutôt de met­tre à nu l’artifice fic­tion­nel. Les pre­mières scènes font penser à une par­o­die de mock­u­men­tary. Plans fix­es, con­ver­sa­tions triv­iales, son direct lais­sant la part belle aux par­a­sites : on pour­rait croire à une ten­ta­tive pataude de simuler la saisie sur le vif du quo­ti­di­en d’une famille mex­i­caine. Sauf que le cinéaste n’essaye pas de nous bern­er. Il s’empresse d’ailleurs de rompre ce pseu­do-nat­u­ral­isme par l’incursion de scènes où les acteurs, isolés et immo­biles, regar­dent la caméra de front, comme pour bien affirmer qu’ils ne sont ni eux-mêmes, ni des per­son­nages, mais bien des corps de ciné­ma.

Dans ces Chan­sons pop­u­laires, on ne sait donc jamais très bien sur quel pied danser. Le par­cours du film est semé d’embûches qui met­tent à mal nos capac­ités à jouer le jeu. Comme si le cinéaste cher­chait à tester nos lim­ites : jusqu’à quel point seront-nous capa­bles de nous con­tor­sion­ner pour que la fic­tion soit pos­si­ble ? Ain­si, au cours du film, l’acteur jouant le père dis­paraît pour laiss­er la place à une autre, se dis­ant père égale­ment. S’agit-il du même per­son­nage ? Quel est seule­ment le sens d’une telle inter­ro­ga­tion dans la mesure où tout est faux ? Puis à mesure que le film pro­gresse, les fron­tières du cadre s’ouvrent pour y laiss­er pénétr­er réflecteurs, câbles et autres tech­ni­ciens.

Amenés en ter­rain réflexif, nous avons le loisir d’observer la façon dont nous réagis­sons à ces vio­lences faites au pacte fic­tion­nel, la façon dont, met­tant une forme d’in­stinct de survie à son ser­vice, nous rebondis­sons. Le réc­it man­i­feste s’enrichit d’une mul­ti­tude de rhi­zomes dont nous sommes les seuls créa­teurs. Mais pour être vrai­ment plus qu’un exer­ci­ce de style, Les Chan­sons pop­u­laires aurait sans doute néces­sité une matière plus forte à l’origine. Cer­taines scènes à l’écriture et au mys­tère affir­més s’épanouissent dans cette esthé­tique du faux. La fix­ité des nom­breux plan-séquences en exac­erbe la cocasserie – ain­si ces vari­a­tions autour du thème « le père et le fils par­lent busi­ness », à chaque fois un peu plus absur­des, ou ce moment où les per­son­nages se met­tent à dia­loguer comme dans une telen­ov­ela. D’autres scènes, plus faibles, ne sont pas à la hau­teur de l’aspect impi­toy­able du dis­posi­tif et men­a­cent de faire bas­culer le film dans la van­ité. Ce sont là les risques de l’expérimentation. Compte tenu de l’in­térêt qu’aura su nous inspir­er l’entreprise, nous les accep­tons sans ran­cune.