Il sem­ble aujourd’hui désuet de penser l’intégralité d’une œuvre qui aurait été plus que com­men­tée ou n’existerait finale­ment pas (une bonne part du ciné­ma con­tem­po­rain). Salu­ons le geste des édi­tions Yel­low Now, qui lais­sent à de bril­lants ana­lystes le soin de pro­longer la vision de films qui ne se don­nent ni ne s’oublient facile­ment. Et c’est aujourd’hui avec un essai pas­sion­nant que Jean-Marie Samoc­ki fait rejail­lir “les effluves per­sis­tantes de mélan­col­ie” d’un film à “la den­sité écœu­rante”. L’œuvre (référencée) d’une vie qui, selon l’auteur, augu­rait une nou­velle péri­ode créa­trice, matéri­al­isée ici par cet ample édi­fice tem­porel.

Hormis le livre de Jean-Bap­tiste Thoret, Ser­gio Leone[1], qui laisse peu de place au dernier film du cinéaste, et l’excellente analyse de Stéphane Bou (“La Tristesse de Noo­dles”) parue dans la défunte revue Sim­u­lacres, il y avait comme un manque, une absence qua­si hon­teuse. L’ “injus­tice” veut que le nom Leone soit con­stam­ment rat­taché à ses west­erns et que la “trilo­gie du Dol­lar” ou les choré­gra­phies d’Il était une fois dans l’Ouest soient aujour­d’hui recon­nues et cent fois revis­itées. Il était une fois en Amérique résiste et, du fait de son ampleur, il est dif­fi­cile de s’y frot­ter. Expéri­ence d’un temps où s’entremêlent le rêve et la perte, le fan­tasme et les désil­lu­sions, l’ultime épopée de Ser­gio Leone reste une épreuve (dra­ma­tique, pho­tographique et élé­giaque) d’où l’on ressort, comme son héros, le regard triste et voilé. Un voy­age au bout de la nuit que l’analyste s’acharne ici à déchiffr­er en se ten­ant au plus près des images et d’une esthé­tique moins baroque, plus secrète.

Samoc­ki débute son livre par cette sen­sa­tion de vide et ce sen­ti­ment de mélan­col­ie qui nous enveloppe au terme de ce rêve de ciné­ma et d’Amérique blessée. Il laisse à Leone le soin d’expliciter les inten­tions de son pro­jet avant de nous ren­voy­er à cette cul­ture roman­tique qui, pro­pre à la trilo­gie des Once Upon a Time, tient lieu “du mythe uni­versel des espérances déçues”. Les mythes d’Abel et Caïn, d’Ulysse, seront aus­si con­vo­qués afin d’éclairer le pro­pre d’un mécan­isme trag­ique où “la vie des hommes est com­bat­tue par une logique de dépos­ses­sion”. De là : “un ratage indi­vidu­el, assez dérisoire (l’aveuglement d’un homme qui se rend compte à la fin de sa vie qu’il s’est trompé) offre à Leone l’origine d’un réc­it à l’ampleur spec­tac­u­laire.” Selon ce dou­ble mou­ve­ment pris sous des arcanes men­tales et flot­tantes, Samoc­ki va dégager tout ce qui, en ter­mes plas­tiques et nar­rat­ifs, tra­vaille la séduisante tristesse du réc­it de Leone. Et, pareil au film, la lec­ture du livre ne s’émargera pas de l’ambitieuse idée qui con­siste à “inté­gr­er la légende de l’Amérique et de ceux qui l’ont fondée en un réc­it d’initiation et de la décou­verte mais aus­si de cri­ti­quer cette con­cep­tion de l’histoire, sans pour autant que cette remise ne cause du mythe détru­ise véri­ta­ble­ment le rêve et le fan­tasme”.

Le pro­gramme est vaste et il fau­dra avoir en tête tout le déroule­ment d’un film qui, s’il obéit à une pein­ture néo-clas­sique, foi­sonne d’images frag­men­tées, éclatées. Samoc­ki inter­roge avant cela et avec per­ti­nence les références de Leone (roman noir, films de gang­ster, Proust et Chap­lin) ain­si que son héritage secret (l’amoralité des fig­ures légendaires dans Miller’s Cross­ing, le devenir fan­toma­tique du gang­ster chez Coppola/Ferrara et l’étrange retour de Joey dans A His­to­ry of Vio­lence).

Vient ensuite la ques­tion de la cir­cu­la­tion du temps et les enjeux de mon­tage qui la fonde. La fumerie d’opium (nom­mé ici “cham­bre d’éternité”) à par­tir de laque­lle Noo­dles (De Niro) se tient dans une posi­tion de spec­ta­teur sera l’épicentre d’un édi­fice fondé sur des mécan­ismes men­taux (sou­venirs, fan­tasmes ?). Et con­traire­ment à ce que l’on peut croire, même si Leone préserve la par­tie enfan­tine de la fameuse cru­auté des rap­ports qu’on lui con­naît, son dernier film n’obéit pas pour autant à une struc­ture grandeur et déca­dence. Car si l’énigmatique ouver­ture exprime un désir de romanesque, elle débute surtout par le désen­chante­ment et la trahi­son (les accents mor­tifères de la fin de la pro­hi­bi­tion et la trahi­son de Noo­dles). Dans la même logique, l’analyse de la dou­ble fonc­tion du rac­cord (accélération/figement, liaison/désillusion) en écho aux fan­tasmes et aux per­cep­tions qui se fix­ent à l’enfance, dévoile un enfer­me­ment mor­tifère qui tra­versera les trois épo­ques dépeintes. Enfin, les des­tins de Noo­dles, Max et Deb­o­rah ne sem­blent jamais décoller puisqu’ils sont tou­jours fondés sur des rac­cords impos­si­bles et le lamen­to d’un bal­let fondé sur d’incessants adieux et retrou­vailles.

Le tour de force d’Il était une fois en Amérique, même s’il porte en son cœur la mort du ciné­ma, la crise du héros et des images, repose sur un refus de se per­dre dans des réc­its labyrinthiques et une frag­men­ta­tion trop abstraite. La chaîne d’images qui s’échappe de la fumerie d’opi­um tient ain­si lieu du mythique chas­sé croisé Europe/Amérique d’un cinéaste qui rêve “la puis­sance extra­or­di­naire de fic­tion” (du ciné­ma améri­cain) pour s’éteindre sur la ruine du présent et le cadavre d’une ville (New York) que tra­verse un vieil­lard vain­cu. À tra­vers cette épopée qui referme la par­en­thèse d’un ciné­ma ques­tion­nant sa perte et son décès annon­cé, Ser­gio Leone est ain­si par­venu à filmer le rêve en priv­ilé­giant “la matière à l’immatériel, les formes et leurs découpes à l’abstraction de la sub­stance, ce qui est clos à l’infini”. Et de l’idée même de “fonder la pen­sée sur une sat­is­fac­tion visuelle”, l’admirable livre (et le mon­tage de son port­fo­lio) de Jean-Marie Samoc­ki le lui rend(ent) admirable­ment.

Notes

Notes
↑1 Édi­tions Cahiers du Ciné­ma.