Ce film qui a avec le temps mis tout le monde d’ac­cord au sujet de Ser­gio Leone (même ceux qui ne sauraient en citer que des notes d’har­mon­i­ca), ce clas­sique qui marche entre les tombes des clas­siques, son auteur aurait peut-être voulu ne pas devoir le faire. L’I­tal­ien pen­sait bien en avoir fini avec le west­ern, genre qu’il avait enflé, étiré, dépouil­lé avec sa trilo­gie de “l’Homme Sans Nom” (ou “du Dol­lar”). Mais voilà : avant qu’il ne puisse con­cré­tis­er ses envies d’ailleurs (inter­roger d’autres mytholo­gies : il n’au­rait, en vérité, que ses trois Il était une fois pour le faire), les stu­dios améri­cains qui, ironique­ment, voy­aient en lui la relève du clas­si­cisme auquel il n’avait cessé de se con­fron­ter, insistèrent pour que son Ciné­mas­cope furieux fasse de nou­veau par­ler la poudre dans son Far West à la bolog­naise. Qu’à cela ne tienne : au lieu de la red­ite atten­due des trans­gres­sions facétieuses à l’œu­vre dans ses films précé­dents, Il était une fois dans l’Ouest, moins ricanant et plus sen­ti­men­tal, serait son film idéal pour tourn­er défini­tive­ment la page.

Après le western

Au bout de treize inter­minables min­utes d’at­tente où les bruits ambiants for­ment un orchestre pour combler le silence aus­si lourd que le soleil, trois hommes — dont deux têtes famil­ières du west­ern clas­sique, Woody Strode et Jack Elam — se font dessoud­er sur un quai de gare par un Charles Bron­son mani­aque de l’har­mon­i­ca, lui-même passé des sept gen­tils Mer­ce­naires aux Douze Salopards. Le film vient à peine de com­mencer. Nou­v­el acte de défi, voire de guerre, envers le vénérable genre ? Pas vrai­ment, com­prend-on rapi­de­ment : Leone, pour­tant volon­tiers sac­rilège, n’est pas du genre à s’acharn­er sur un cadavre. Le décès de l’ancêtre est déjà noti­fié, ne fût-ce que par le défilé d’al­lu­sions plus ou moins directes à d’il­lus­tres représen­tants comme La Pris­on­nière du désert, Le train sif­flera trois fois ou 3h10 pour Yuma. Coécrit avec Leone par deux cri­tiques de ciné­ma et futurs réal­isa­teurs cinéphiles, Argen­to et Bertoluc­ci, Il était une fois dans l’Ouest aura con­tribué à intro­duire à Hol­ly­wood l’idée, apparue avec la Nou­velle Vague française, de films qui évo­queraient d’autres films, qui leur rendraient hom­mage, qui surtout prendraient acte de leur statut d’œu­vres du passé tout en attes­tant leur héritage.

Ain­si le west­ern d’an­tan, qui com­mençait à s’étein­dre au moment où Ford réal­i­sait L’Homme qui tua Lib­er­ty Valance en 1962, se trou­ve bien six pieds sous terre quand Leone s’in­téresse de nou­veau à lui en 1968 — le meilleur indice n’en reste-t-il pas les appels répétés de Hol­ly­wood à l’I­tal­ien pour pren­dre la relève dans l’e­spoir de réin­car­n­er le défunt ? Les traces qui en sub­sis­tent pour­ris­sent et exhibent leur cor­rup­tion à ciel ouvert (à l’im­age d’un Hen­ry Fon­da aux yeux bleus duquel on don­nait jadis le Bon Dieu sans con­fes­sion, devenu ici une ordure indéfend­able que la caméra révèle de façon théâ­trale et implaca­ble), ves­tiges que l’ob­ses­sion­nelle quête de vengeance de Bron­son, l’ “Har­mon­i­ca” han­té par son héritage, n’a pour but, au fond, que de bal­ay­er avant de pass­er enfin à autre chose. Seule­ment, ce vengeur soli­taire n’en est pas moins lui-même un autre ves­tige usé des mythes et arché­types passés, et dès lors se trou­ve lui aus­si appelé à dis­paraître une fois son œuvre achevée et sa pul­sion de mort sat­is­faite. Tout comme le hors-la-loi joué par Jason Robards, impliqué mal­gré lui dans le con­tentieux entre Bron­son et Fon­da : sans doute le per­son­nage le plus “leonien” du lot (proche des rôles de ban­dit sale, vul­gaire et un peu mal­mené par les événe­ments tenus par Eli Wal­lach ou Rod Steiger chez ce cinéaste), il devra pour­tant lui aus­si s’ef­fac­er, n’ayant plus grand-chose à tourn­er en déri­sion. Seule la femme, per­son­nage d’une impor­tance nou­velle chez Leone, elle-même arché­type de la putain au cœur d’or et à la flam­boy­ance trag­ique de Clau­dia Car­di­nale, mais pressée de laiss­er le passé et les vicis­si­tudes der­rière elle pour bâtir son pro­pre des­tin, fini­ra par trou­ver son compte dans la société des hommes en muta­tion où la con­quête de l’Ouest, réelle ou fan­tas­mée, n’est plus ce qu’elle était.

Marche funèbre

Dif­fi­cile d’imag­in­er plus belle et plus déchi­rante analo­gie autour d’un deuil long à porter et d’une pas­sa­tion de pou­voir. Leone s’est assez joué, dans ses films précé­dents, des propo­si­tions nar­ra­tives dev­enues codes bien sages du west­ern clas­sique. Avec Il était une fois dans l’Ouest, c’est sans mal­ice qu’il com­pose et inter­prète pour le dis­paru une ultime marche funèbre. Et cette famil­ière emphase de ciné­ma, celle des gros plans en Scope, de la sus­pen­sion du temps et du mon­tage épou­sant la musique de Mor­ri­cone, joue cette par­ti­tion-là en met­tant en avant des car­ac­téris­tiques qu’on lui con­nais­sait certes aupar­a­vant, mais qui s’af­fir­ment ici en mar­quant bien la dif­férence avec l’é­tat d’e­sprit des films précé­dents. Les aven­tures aux accents par­o­diques de l’Homme Sans Nom enchaî­naient péripéties et rebondisse­ments, s’au­tori­saient à être per­tur­bées par des digres­sions. Ici, au con­traire, chaque scène s’étire au max­i­mum, creu­sant les moments de silence, les paus­es dans des dia­logues ten­dus, l’at­tente du règle­ment de comptes final ; et les digres­sions, dev­enues ici presque une règle, ne s’im­posent pas comme élé­ment per­tur­ba­teur, mais comme fac­teur de repos et de salut, lais­sant espér­er que par-delà ce qui est pour cer­tains une marche vers la mort, d’autres hori­zons sont offerts aux per­son­nages — et au ciné­ma — en quête d’avenir. Ain­si la marche funèbre prend-elle son temps, le temps d’y observ­er la mort au tra­vail, le temps d’en espér­er autant que d’en crain­dre la fin, tan­dis que de temps à autre le fatidique air d’har­mon­i­ca rap­pelle l’ex­is­tence d’une men­ace immi­nente et grave. L’in­stru­ment de Bron­son, voué à ne pro­duire qu’une même musique immuable, joue un peu le même rôle, quoique répété ici de façon lanci­nante, que la mon­tre-boîte à musique d’Et pour quelques dol­lars de plus. Deux objets-stig­mates d’un trau­ma­tisme ancien réu­nis­sant assas­sin et vengeur dans la même pul­sion de mort, ce sont eux qui déci­dent à quel pas aller vers l’ac­com­plisse­ment fatal de cette pul­sion, et même qui doit vivre ou mourir. Une fois cela résolu, devenus inutiles, leur musique s’ar­rête. Il est alors temps pour Leone d’aller, enfin, jouer ailleurs.