En avril 2010, la sor­tie de Mourir comme un homme, troisième long métrage de João Pedro Rodrigues, sus­ci­tait l’en­t­hou­si­asme cri­tique au point d’amen­er une grande par­tie de la presse spé­cial­isée à très bien class­er dans les tops annuels ce mélo­drame musi­cal mêlant cru­dité et douceur, noirceur et couleurs. Près d’un an après, Épi­cen­tre Films édite le film en DVD, ce qui lui per­me­t­tra, on l’e­spère, de s’af­franchir d’un accueil plutôt mit­igé en salles et de s’in­staller comme l’une des réus­sites du ciné­ma de ces dernières années. En guise de com­plé­ments pro­posés dans l’édi­tion, on trou­ve un entre­tien mené par Jean-Marc Lalanne et quelques belles mais cour­tes scènes écartées du mon­tage final. À l’oc­ca­sion de cet événe­ment, nous avons ren­con­tré l’au­teur d’O Fan­tas­ma et Odete, rétif à l’analyse des liens que ses films entre­ti­en­nent entre eux et avec ceux des autres, davan­tage enclin à racon­ter la manière dont ils se font.

O Fan­tas­ma était un film assez brut et froid, Odete un film plus col­oré mais de façon presque agres­sive, et leurs per­son­nages étaient des obses­sion­nels qui por­taient quelque chose d’inquiétant dans leur rap­port au monde. Même quand il se passe des choses graves dans Mourir comme un homme, ça reste plus sere­in, et même empreint d’humour. Est-ce que cette évo­lu­tion s’est faite volon­taire­ment ?

Je ne sais pas très bien, mais c’est peut-être aus­si parce que c’est un per­son­nage plus âgé, qui arrive à la fin de sa vie et qui repense à ce qu’elle a été jusque là. Les autres, c’était des jeunes qui ne pensent pas à ce qu’il y a der­rière eux, qui ne pensent qu’au devant. Là, c’est un film tourné vers le passé, c’est peut-être ça qui donne cette impres­sion. Mais ce n’était pas une chose con­sciente.

Cette douceur passe aus­si par l’importance que vous don­nez, par exem­ple, au vent qui souf­fle dans les feuilles des arbres. D’une cer­taine manière, vous y avez donc pen­sé en tra­vail­lant la forme, l’atmosphère du film, non ?

Les films précé­dents sont des films urbains ; dans celui-là, la cam­pagne a quand même un rôle plus impor­tant : c’est peut-être lié à ça. Mes films se passent à Lis­bonne, mais ce n’est pas une Lis­bonne qu’on recon­naît facile­ment, je crois, même si par­fois on voit le grand pont. Dans les pre­miers, il s’agit de par­ler de cette ville comme si c’était un ter­rain vague. Je ne sais pas trop com­ment dire… L’espace se con­stru­it par le film. Bien sûr, c’est un endroit qui existe, mais la ville se con­stru­it par l’espace du film, comme si c’était une ville qui n’existe pas en réal­ité. Quand on est dans une rue, on voit un bout de rue, on ne voit pas la rue en entier. Ces frag­ments d’espace con­stru­isent la ville, l’endroit où se passe le film. Mais je ne sais pas si ça a à voir avec la ques­tion !

Est-ce qu’on pour­rait dire la même chose du per­son­nage, dont on ne ver­rait que des frag­ments sans arriv­er jamais à se représen­ter la total­ité ?

Peut-être plus dans les autres films, oui. Par exem­ple dans O Fan­tas­ma, on sait très peu de lui, c’est un per­son­nage qui ne par­le presque pas, on le voit agir tout le temps. Il est seul, on ne par­le pas quand on est tout seul. Dans Odete, il y a deux per­son­nages prin­ci­paux, donc de quoi faire déjà plus de dia­logues, c’est plus bavard…

Le fils du per­son­nage prin­ci­pal, qui fait l’ouverture du film, est très impul­sif, pas très ouvert au dia­logue, il assou­vit des pul­sions sex­uelles, des pul­sions mor­bides : c’est comme s’il venait faire le lien avec O Fan­tas­ma…

Oui, le début du film, très som­bre, peut faire penser aux autres films, surtout au pre­mier. Mais je n’y ai pas pen­sé comme ça, parce que je ne cherche jamais à faire des con­nex­ions entre mes films…

C’est un truc de cri­tiques, ça !

(rires) Je ne sais pas… En tout cas, oui, ça fait du sens ce que vous dites. Mais ça n’était pas fait exprès pour créer un lien entre les films. Je pense qu’il y a un lien entre mes films, mais je ne sais pas très bien ce que c’est… C’est moi ! Je l’espère, du moins. J’espère qu’il y a quelque chose qui passe d’un film à l’autre, même si j’essaie de faire en sorte qu’ils soient dif­férents. Je ne veux pas faire le même film tout le temps, mais je crois quand même qu’ils se ressem­blent.

Juste­ment, chaque film sem­ble tra­vailler à sa manière le flu­ide cor­porel : l’urine et le sperme dans O Fan­tas­ma, le sang dans Odete, le pus dans Mourir comme un homme. Est-ce que là encore c’est une manière de chercher arti­fi­cielle­ment des liens entre les films ?

Non, c’est vrai ! Je dois admet­tre que c’est vrai, mais…

Qu’est-ce qui vous intéres­sait là-dedans ?

Dans mon pre­mier film, il y avait vrai­ment cette idée de « com­ment filmer un corps ? » Peut-être est-ce une chose qui est restée. C’était le corps d’un garçon, un corps d’homme. Dans le deux­ième film, il y avait une fille aus­si. Et là, il y a un corps âgé, qui est un corps qui pour­rit, d’une cer­taine façon. Un corps qui, en plus, est dans un entre-deux, ni une chose ni une autre – il y a même Rosário qui dit, à un moment : « Tu n’es ni pois­son ni viande. » Mais… En fait, cette obses­sion de « com­ment filmer un corps ? » qu’il y avait dans mon pre­mier film, ce n’est pas quelque chose qui m’obsède telle­ment main­tenant, je crois. Par con­tre c’était com­pliqué parce que jusqu’ici je n’avais tra­vail­lé qu’avec des jeunes, et là il y avait quelqu’un de beau­coup plus âgé. L’enjeu n’est pas que dans la représen­ta­tion, mais aus­si au niveau du tra­vail : un acteur plus âgé, com­ment je vais par­ler avec lui ? Parce que c’est quelqu’un qui a vécu, qui a plus d’expérience. Le film par­le un peu aus­si de ça : de quelqu’un qui a sédi­men­té toute une vie. Son corps est fait de son passé. Et par ailleurs, il a trans­for­mé son corps ; ce n’est pas le corps que la nature lui a don­né, il est allé con­tre sa nature, d’une cer­taine façon, et à la fin, c’est comme s’il accep­tait sa nature pre­mière…

À pro­pos, ce par­cours de per­son­nage, que vous avez qual­i­fié de « trag­ique » dans de précé­dentes inter­views, est-ce que vous avez envis­agé qu’il puisse être inter­prété comme un dis­cours sur le change­ment de sexe, comme une manière de dire que c’est impos­si­ble, aus­si bien de devenir « vrai­ment » une femme, que de rester dans un entre deux ?

Ça, ce serait vrai si les films étaient exem­plaires, mais je ne pré­tends pas que les films soient exem­plaires. Racon­ter ce que c’est qu’être un trans­sex­uel n’a jamais été mon but, même si l’histoire se base sur des choses vraies : j’ai fait des inter­views pour pré­par­er le film. Et l’idée de la fin, elle est venue de quelqu’un qui est mort au début des années 1990, un trans­sex­uel qui a demandé à être habil­lé comme un homme à son enter­re­ment, parce qu’il croy­ait que le jour du Juge­ment Dernier, quand il allait se retrou­ver face à Dieu, s’il était habil­lé en femme, ça n’allait pas pass­er ! (rires) C’est un peu la même idée. C’est une belle idée, une idée de tragédie, et en même temps je peux com­pren­dre ce per­son­nage. Après, j’ai aus­si inter­viewé des gens, des trans­sex­uels – plus jeunes – qui ont des vies, je ne sais pas, plus heureuses, même si c’est tou­jours com­pliqué… Comme je ne demandais pas des détails, les gens me racon­taient ce qu’ils voulaient me racon­ter, générale­ment les côtés heureux, mais quand tu es enfant et que tu te rends compte que quelque chose ne va pas dans ton corps, j’imagine que c’est com­pliqué… Mais bon, ce n’est pas ce que je voulais racon­ter. J’aurais pu racon­ter une his­toire heureuse, mais ce n’était pas l’histoire que je voulais racon­ter.

Il y a quand même Jen­ny qui apporte une façon glam­our et, dis­ons, pas douloureuse d’être trans­sex­uel, et en même temps elle reste comme une stat­ue, une déesse, elle a quelque chose de très mys­térieux… Et il y a quelque chose de très beau, c’est la rela­tion ambiva­lente entre Tonia et Jen­ny : elle sont sou­vent en rival­ité quand elles sont en présence l’une de l’autre, comme si Jen­ny allait pren­dre la place de Tonia, et en même temps il y a un dévoue­ment de Tonia pour Jen­ny, elle veut que Rosário lui fasse les plus belles robes et que son spec­ta­cle soit le plus beau…

Oui, c’est une évi­dence que c’est un cas réus­si, Jen­ny, elle est telle­ment belle, elle est telle­ment « femme »… Mais c’est curieux, parce qu’au moment où on a fait le film, elle n’était pas opérée, l’actrice. Je racon­te ça parce que je l’ai revue très récem­ment et elle m’a dit « J’ai fait l’opération ! », j’ai fait « Ah oui ? » (rires) Mais bon, dans le film on ne sait pas ça, ce n’est pas impor­tant. Pour moi, par con­tre, à la fin du film, quand on voit le corps de Tonia nue, même si ce n’est pas le même corps que l’acteur, c’était impor­tant de voir le sexe. Parce qu’il faut se dire « Ah oui, cette femme avait un pénis. » Jen­ny, je l’ai tou­jours vue comme un genre d’oracle, parce qu’elle par­le très peu. C’est quelqu’un que j’ai con­nu en faisant les inter­views pour le film et qui a tou­jours par­lé très peu, qui pour moi était quelqu’un de très mys­térieux. Après je l’ai con­nue un peu mieux, et finale­ment elle n’est pas si mys­térieuse que ça, mais l’idée du per­son­nage est venue comme ça. Elle a un côté Sphinx, et même si j’ai décou­vert qu’elle était aus­si autre chose que ça, c’est ce côté en elle qui m’intéressait. La pho­to dans la mai­son de Maria Bakker, c’est un pas­tiche des pho­tos de Noubas par Leni Riefen­stahl. Pour moi elle a tou­jours été une sorte de sor­cière qui peut voir et être partout…

Com­ment avez-vous con­stru­it le per­son­nage de Tonia ? Quand on voit l’acteur tel qu’il est « au naturel », la trans­for­ma­tion est impres­sion­nante et il y a une vraie cohérence dans son univers, ses choix de vête­ments, quand on voit ses pho­tos on sent tout un passé d’artiste de scène… De quoi vous êtes-vous nour­ri ? de références de ciné­ma, de per­son­nes croisées ?

Toutes les pho­tos qu’on voit chez elle, ce sont de vraies pho­tos de scène qu’elle m’a prêtées… Enfin «~lui~», parce que lui n’a pas fait de change­ment de sexe… Donc quand on voit les seins, c’est faux, mais sinon c’est vrai­ment un trav­es­ti.

Donc c’est lui qui a apporté son univers ?

Pas tout son univers, non. Par con­tre il a don­né son corps, et for­cé­ment un corps ce n’est pas inno­cent, ça vient avec un poids, et c’est un corps qui n’est pas tout jeune. Et ce qui m’intéressait en lui, c’est qu’il a un corps qui n’est pas « évidem­ment » un corps de trans­sex­uel, il a un corps très vir­il, et c’est comme si le corps trahis­sait son envie de chang­er de sexe, c’est comme si le corps ne le lais­sait pas faire, pour moi. Le corps est la nature, et ne veut pas ce qui est dans sa tête. Et finale­ment c’est le corps qui gagne. Bon, après il y avait effec­tive­ment un per­son­nage dans ma tête : Lola Mon­tès. C’est aus­si la fin d’une vie, même si le film d’Ophuls est con­stru­it en flash-back. Elle est arrivée à la fin de sa vie, elle rejoue sa vie dans un cirque, devant un pub­lic, et on est tou­jours de son côté. Je voulais que Tonia ait la même dig­nité que Lola Mon­tès peut avoir, enfin c’est ce que j’ai essayé de faire, même si après c’est très dif­férent.

Quand Rosário et Tonia arrivent au bord du lac, on a la puis­sante impres­sion de se retrou­ver face à Péché mor­tel (John Stahl) ou au Secret mag­nifique (Dou­glas Sirk). Est-ce que c’était voulu ou est-ce une man­i­fes­ta­tion de votre incon­scient cinéphilique ?

J’avais envie de faire un film où on sorte de Lis­bonne et j’avais envie de retourn­er dans des endroits où j’ai passé mon enfance. Mon père est d’un vil­lage qui est tout près de ce lac et j’allais en bateau sur ce lac quand j’étais enfant, pen­dant les grandes vacances d’été. Ce n’est pas que j’aie pen­sé à une his­toire comme ça sur ce lac quand j’étais enfant – je ne savais même pas que ça exis­tait des trans­sex­uels (rires) –, mais je retourne tou­jours dans des endroits que je con­nais, dans tous mes films. Ils sont dans ma tête, et ces endroits trou­vent une place dans mes his­toires au fur et à mesure que je les développe. Bon, bien sûr, il y a ce côté mélo­drame, mais… je ne sais pas. Bien sûr que je con­nais ces films, et on peut y penser, mais ce n’est pas ça qui m’a poussé à mon­tr­er ceci ou à faire cela de telle ou telle façon.

L’arrivée à la mai­son de Maria Bakker relève vrai­ment du con­te. Tout d’un coup on décroche du monde extérieur et on décou­vre une mai­son au fin fond des bois, où l’on trou­ve deux per­son­nages assez fan­tai­sistes. Est-ce que ce serait lié aus­si à des sou­venirs d’enfance ?

C’est évi­dent que c’est lié au con­te, bien sûr. On peut même penser que les deux per­son­nages n’existent pas. Ce sont peut-être des fan­tômes, c’est un monde de fan­taisie. On y arrive d’une façon très con­crète et très réelle, on se perd, on s’égare – ça arrive à Tonia et aus­si au sol­dat au départ – et il y a ce plan qui se répète, une fois la nuit une fois le jour : celui de la bal­ançoire. Et pour moi, cette bal­ançoire, c’est aus­si un lieu d’enfance, c’est le retour à la fan­taisie, au jeu, ça va et ça vient… C’est comme une fron­tière, c’est la porte qui ouvre vers un autre monde. C’est un peu comme le trou dans Alice au pays des mer­veilles. Pour la mai­son, j’ai mélangé des endroits dif­férents. Le lac, c’est plus au cen­tre du Por­tu­gal ; mais il n’y a pas de forêt aus­si dense, là où je pas­sais mes vacances, alors on a filmé à Sin­tra. Parce qu’aussi, quand j’étais petit, mon père avait un ami qui avait une mai­son à Sin­tra, mais vrai­ment au fond des bois, au bout d’une route, c’était impres­sion­nant, et j’ai dor­mi plusieurs fois dans cette mai­son. J’ai essayé, au départ, de retrou­ver cette mai­son pour y tourn­er : c’était vrai­ment la mai­son par­faite, avec de gros arbres autour, les séquoias qu’il y a à Sin­tra… Mais elle a été trans­for­mée en cham­bres d’hôtes, dénaturée pour faire plus chic. Alors on en a trou­vé une autre, une toute petite mai­son. Et finale­ment ça fait encore plus con­te de fées parce qu’elle est toute recou­verte de lierre, comme si c’était une mai­son dans un arbre, une mai­son faite de nature… comme une mai­son de choco­lat mais en végé­ta­tion !

Dans le film, les per­son­nages chantent très sou­vent. La plu­part du temps ce sont des chan­sons de var­iété ou des comptines comme on chante dans la vie, a cap­pel­la, un peu faux, mais il y a aus­si un play­back sur scène et dans le plan-séquence final ; et puis, dans la forêt, ce gospel qui vient de nulle part… Com­ment est venue cette impor­tance don­née à la chan­son ? Seriez-vous ten­té par une approche plus tra­di­tion­nelle du genre de la comédie musi­cale ?

J’ai pen­sé que le film serait aus­si une comédie musi­cale. Mais l’idée c’était de faire une comédie musi­cale pas spec­tac­u­laire. Parce que nor­male­ment, dans une comédie musi­cale, c’est un écran large, par exem­ple – enfin non, mais la plu­part aux­quelles je pense sont en Scope –, et j’ai décidé de faire le film en 1.33 ; il y a les chan­sons, la musique, les mou­ve­ments de caméra, et j’ai essayé d’enlever tout ça et de faire une comédie musi­cale de cham­bre, ou plus intime, je ne sais pas très bien com­ment dire… Et même ce moment dans la forêt où on entend la chan­son, pour moi c’est comme un numéro musi­cal immo­bile, c’est à rebours d’un numéro musi­cal. Mon idée c’était que même si on chan­tonne, comme ça, ça pou­vait être émou­vant ; c’était un musi­cal un peu con­ceptuel. Et puis on ne voit jamais le spec­ta­cle : quand on voit le spec­ta­cle, au départ c’est un gros plan de Jen­ny, on peut croire que c’est le spec­ta­cle, mais en fait c’est une répéti­tion. Le spec­ta­cle reste tou­jours hors champ. Le seul spec­ta­cle, finale­ment, et le seul mou­ve­ment de caméra spec­tac­u­laire, c’est la fin. Quand elle est morte. L’idée c’était de garder ça, le plus spec­tac­u­laire, pour une fin un peu plus flam­boy­ante.

Pour­tant dans ces pas­sages chan­tés, même s’il n’y a pas de mou­ve­ments de caméra spec­tac­u­laires, il y a quand même un tra­vail plas­tique, avec des sat­u­ra­tions de couleurs, etc., qui ne sont pas sys­té­ma­tiques, qui arrivent comme ça par inter­mit­tence. Ca sur­prend, ça séduit, est-ce que c’est juste de l’expérimentation ?

Nor­male­ment dans les films musi­caux, il y a aus­si des vari­a­tions ; ce que j’ai essayé, c’est de faire des vari­a­tions… Dans cette scène où l’amie de Tonia lui fait les mèch­es, et où les couleurs changent, ça com­mence par un plan où elle tourne sur sa chaise et ça coupe pour un plan en plongée ver­ti­cale : je l’ai pen­sé comme si c’était un film de Bus­by Berke­ley. Là, pour le coup c’était vrai­ment une cita­tion – bon, nor­male­ment dans les films de Bus­by Berke­ley, il y a je ne sais pas com­bi­en de filles qui lèvent la jambe ! (rires) Là c’était juste une chaise qui tourne avec un peu de vigne au-dessus, mais bon… C’est aus­si pour que ce ne soit pas ennuyeux, pour que ce ne soit pas tou­jours une per­son­ne qui chante, lalala… Faire un peu de vari­a­tions. Expéri­menter un peu, aus­si, et être plus joyeux, plus libre, je ne sais pas… Andy Warhol a fait des choses que j’aime beau­coup avec la lumière dans des films comme Chelsea Girls. Ce n’était pas pour citer Andy Warhol, mais peut-être qu’il y a quelque chose qui vient de ça. Je pense qu’on peut, même dans un film qui est plutôt nar­ratif, met­tre des élé­ments qui sont plus… je n’aime pas beau­coup le mot « expéri­men­tal », mais plus ludiques dans la forme, dis­ons. Il y a beau­coup de films « d’auteur » main­tenant qui se pren­nent trop au sérieux. Et je trou­ve ça un peu chi­ant… (rires)

Étant don­né le ciné­ma dont vous vous inspirez, prin­ci­pale­ment les gen­res hol­ly­woo­d­i­ens dans les années 1940–1950, on pour­rait penser à Todd Haynes ou Pedro Almod­ó­var, mais vous n’avez pas du tout ce rap­port post­mod­erne, pas­tiche, qu’ils ont. Vous disiez que vous ne vouliez pas qu’on sente les cita­tions, com­ment vous débrouillez-vous avec la cinéphilie qui vous nour­rit ?

Quand j’écris les choses, je ne pense pas à des films en par­ti­c­uli­er. Bon, là, j’ai dit que j’ai fait cette plongée en pen­sant à Bus­by Berke­ley, mais ce n’était pas écrit, par exem­ple, cette idée de la plongée. C’est une scène qu’on a tourné en trois jours, je crois, c’était assez long, parce que c’est une scène qui était dif­fi­cile pour moi. On a beau­coup répété avec les acteurs et actri­ces. Et la chan­son, ça ne mar­chait pas ; je n’étais pas con­tent. Et j’ai eu cette idée, peut-être le deux­ième jour, de refaire la chan­son autrement parce que ça n’al­lait pas comme je le pen­sais au départ. C’est une idée qui est venue en faisant, avec les con­trar­iétés qu’on a lors d’un tour­nage. Parce que c’est ça aus­si : même si mes films de fic­tion sont tou­jours très écrits, ce que je cherche, c’est qu’il y ait des choses qui changent, parce qu’il y a une ten­sion quand on filme qui est tou­jours dif­férente, c’est là que les choses vont se jouer.

Com­ment vous obtenez cette ten­sion ? Com­ment vous la cherchez ?

Je pense que c’est inévitable…

Vous répétez beau­coup ? Vous tournez beau­coup ?

Ce film, c’est celui où j’ai le moins répété. Peut-être parce que les acteurs étaient plus âgés et qu’ils n’étaient pas aus­si disponibles que les autres l’avaient été avant. Dans O Fan­tas­ma surtout, on avait beau­coup répété les séquences avant de les tourn­er. Dans celui-là, comme ils étaient plus nom­breux, c’était plus dif­fi­cile de les réu­nir, et comme ce sont des gens qui ne sont pas tous acteurs, la disponi­bil­ité est une chose qui est un peu… Même dans leur tête. Ils pensent qu’on n’en a pas besoin, donc c’est un peu com­pliqué de les met­tre tous ensem­ble ! Il y a une chose qui est aus­si impor­tante : ils ont une façon de tra­vailler, de penser ce que c’est qu’un acteur très dif­férente les uns des autres. Tonia, qui a fait des spec­ta­cles de trav­es­ti toute sa vie, pense que jouer c’est de telle façon ; Rosário, c’est un tout jeune garçon qui était encore à l’école de théâtre, c’est une autre façon de penser ce que c’est d’être acteur ; Gonça­lo Freire de Almei­da (Maria Bakker), il vient du théâtre et c’était encore com­plète­ment dif­férent. Pour moi, ce qui était dur, c’était com­ment tra­vailler avec tous ces gens ensem­ble et trou­ver une sorte d’équilibre. La façon dont Alexan­der David (Rosário) joue naturelle­ment, c’est la plus proche de ce que j’aime dans un acteur ; celle de Fer­nan­do San­tos (Tonia), c’était plus écarté de ça. Alors au départ j’ai cru qu’il fal­lait l’épurer, parce qu’elle avait une ten­dance à être très exagérée, et il m’a fal­lu quelques jours pour com­pren­dre que je ne pou­vais pas trop la brid­er. Pour que ça soit elle, pour que ça soit une chose vraie. Parce que sinon c’était trop…

Ça allait « con­tre sa nature » !

Oui, c’est ça ! (rires) Mais c’était dif­fi­cile d’avoir un équili­bre entre tous ces gens qui sont très dif­férents, parce qu’ils vien­nent de milieux dif­férents. Je n’étais pas habitué à tra­vailler avec ce genre d’acteurs. Donc c’était dur pour moi parce que je ne savais pas très bien com­ment faire, tout sim­ple­ment. Et j’ai dû appren­dre, essay­er, voir com­ment ça se fai­sait.

En même temps, leurs dif­férences sont intéres­santes, parce que cha­cun est un peu aus­si dans sa soli­tude, sa sub­jec­tiv­ité, sa dif­fi­culté à com­mu­ni­quer avec l’autre…

Oui, mais il m’a fal­lu du temps pour com­pren­dre qu’il ne fal­lait pas forcer une homogénéité, qu’il fal­lait jouer avec ces dif­férences.

Jusqu’ici vous avez tou­jours tourné en pel­licule. Est-ce que le numérique vous intéresse, en ter­mes esthé­tiques ?

Mon prochain film, une sorte d’es­sai doc­u­men­taire sur Macao, sera en numérique, mais pour moi c’est plus une ques­tion de pra­tique : com­ment faire un film avec une toute petite équipe, sans bud­get, filmer moi-même (je ne sais pas filmer seul en pel­licule) et beau­coup… ? Cette fois-ci, c’est un film qui n’est pas écrit d’avance, alors c’est vrai­ment très dif­férent. Mais il n’y a pas vrai­ment cette ques­tion du numérique ; c’est plus la con­trainte de com­ment le faire et com­ment pou­voir avancer dans un pro­jet dif­férent.

Mais du coup, est-ce qu’en ter­mes plas­tiques, vous avez des frus­tra­tions ? Vous trou­vez des choses intéres­santes dans le numérique ?

J’avoue que j’ai une cer­taine résis­tance vis-à-vis du numérique ! Mais par exem­ple, là je vais aus­si faire un court métrage copro­duit avec Le Fres­noy, et je vais le tourn­er en numérique. Parce que ça va chang­er, il faut s’adapter.

Mais avec un dis­posi­tif de pro­duc­tion plus tra­di­tion­nel ? Parce qu’aujourd’hui le numérique s’étend partout, il n’est pas seule­ment un moyen de tourn­er pas cher. Même les grands block­busters se tour­nent en numérique.

Oui oui, et ça ne veut pas dire qu’ils ont de plus petites équipes. Genre celui qui a fait Mia­mi Vice, Michael Mann, je crois que c’est des camions gigan­tesques avec des dis­ques durs ! Non mais je veux aus­si essay­er. Mais je pense qu’après ça, le prochain film que je ferai en fic­tion, je le ferai en pel­licule, en 35mm.

Sauf qu’il devra prob­a­ble­ment être pro­jeté en numérique…

Oui c’est vrai ! C’est bizarre, c’est encore cette ques­tion d’aller con­tre la nature… Tou­jours aller con­tre la nature. Parce que quand on pro­jette en numérique, ça change. Même Mourir comme un homme, comme il a été tourné en 1.33, quand il est sor­ti, dans cer­taines salles il a été pro­jeté en numérique. C’était hor­ri­ble, c’était vrai­ment hor­ri­ble. Aux pro­jec­tions, j’étais choqué.

Ça a été dur d’imposer le 1.33 ? Ou c’était plus après, la dif­fi­culté d’ajuster la dif­fu­sion au for­mat ?

C’était dur pour la dis­tri­b­u­tion, oui. À la pro­duc­tion, moi je voulais le faire comme ça dès le début, donc… Je ne ferai prob­a­ble­ment pas un autre film en 1.33, parce que ça apporte trop de soucis : où est-ce que ça va être pro­jeté ? com­ment ça va être pro­jeté ? Tu ne peux pas tout con­trôler, mais je sais que par­fois, il n’a pas été pro­jeté au bon for­mat.

Qu’est-ce qui vous intéresse au ciné­ma aujourd’hui ?

Je n’ai pas vu beau­coup de films récem­ment… Mais j’aime Apichat­pong Weerasethakul, Tsai Ming-liang, les Alle­mands de l’école de Berlin… Même si, aujourd’hui j’ai vu le film de Maren Ade (Every­one Else), et j’ai été déçu. J’ai trou­vé que ça ressem­blait à du Rohmer chi­ant en alle­mand…

Vous n’aimez pas Rohmer ?

Je n’aime pas beau­coup, non. Et là, leurs petits prob­lèmes, ça m’a vrai­ment fait chi­er ! J’aime bien Angela Schan­elec, sauf son dernier film, Orly. Et Vales­ka Grise­bach, Chris­t­ian Pet­zold…