Richard Har­land est écrivain. Lors d’un voy­age en train, il ren­con­tre Ellen Berent, une séduisante jeune femme. Ils tombent amoureux l’un de l’autre, et se mari­ent. Mais Ellen est vic­time du pire des « péchés mor­tels » : la jalousie. Un à un, elle élim­ine tous les obsta­cles qui empêchent son mari de se con­sacr­er exclu­sive­ment à elle, et som­bre dans une folie crim­inelle et destruc­trice. Con­tour­nant la cen­sure, qui con­tes­ta la vio­lence psy­chologique du film – et notam­ment la scène où l’héroïne provoque délibéré­ment son avorte­ment en se jetant du haut d’un escalier –, John M. Stahl offre au film noir hol­ly­woo­d­i­en l’un de ses plus beaux joy­aux.

L’ex­pres­sion « film noir », prise au pied de la let­tre, sem­blait forcer les réal­isa­teurs du genre à se con­tenter de la dual­ité lumineuse du noir et blanc. Mais Péché mor­tel fera date : il s’ag­it du pre­mier thriller tourné en Tech­ni­col­or trichrome, procédé inté­grant les trois couleurs pri­maires (jaune, cyan, magen­ta), qu’on réser­vait alors plutôt aux mélo­drames flam­boy­ants, type Autant en emporte le vent. La mag­nifique pho­togra­phie de Leon Sham­roy (récom­pen­sée par un Oscar) est pour beau­coup dans la réus­site de ce film tourné en extérieurs. Les décors naturels de l’Ari­zona et de la Cal­i­fornie con­cré­tisent ain­si le par­adis per­du dont la tran­quil­lité sera trou­blée par les agisse­ments crim­inels de l’héroïne. Dans la plus belle scène du film – l’ac­ci­dent mor­tel du jeune frère de Richard, Dan­ny –, rien n’est plus inquié­tant que ce grand lac bleuté, s’é­ten­dant à perte de vue vers les collines ver­doy­antes. La clarté est trop écla­tante, la nature trop calme pour ne pas dis­simuler quelque chose. L’eau est à peine trou­blée par la noy­ade de l’ado­les­cent, et le silence obstiné, extra­or­di­naire­ment long qu’op­pose Ellen à son appel au sec­ours crée une ten­sion dra­ma­tique sur­prenante.

Pour éviter une pos­si­ble méprise du pub­lic, dérouté par cette débauche de couleurs, l’at­mo­sphère typ­ique au film noir est amenée dès la scène d’ou­ver­ture. Plutôt que de racon­ter l’his­toire chronologique­ment, le scé­nar­iste utilise un procédé clas­sique de flash-back, impec­ca­ble­ment maîtrisé. En quelques min­utes, le pub­lic com­prend que le héros vient de sor­tir de prison : la ques­tion sera donc, bien évidem­ment, de con­naître ce qui l’y a mené. Pour­tant, les trois pre­miers quarts d’heure ressem­blent presque à une banale romance. Comme dans les meilleurs thrillers, le doute plane jusqu’à la fin sur les moti­va­tions de l’héroïne, bien que le cinéaste dis­sémine habile­ment quelques indices, fac­teurs d’une mon­tée en sus­pense réussie (voir ain­si le gros plan sur la chaus­sure d’Ellen, que la jeune femme enfon­cera ensuite sous la moquette de l’escalier d’où elle se jette, pour faire croire à une chute acci­den­telle).

Plus encore que Lau­ra d’Ot­to Pre­minger, tourné un an plus tôt, Péché mor­tel est le film qui con­sacre l’éblouis­sante Gene Tier­ney, « vis­age d’ange et cœur de ténèbres » selon Mar­tin Scors­ese. Son per­son­nage est bien plus fouil­lé que celui des autres comé­di­ens (notam­ment la cou­sine dis­crète et dévouée, presque terne, inter­prétée par Jeanne Crain, à qui devrait aller spon­tané­ment notre sym­pa­thie), la prin­ci­pale trou­vaille du scé­nario étant d’of­frir à la bad girl le rôle prin­ci­pal du film. L’am­biguïté du per­son­nage est par­faite­ment ren­due par l’at­ti­tude de la comé­di­enne, capa­ble de pass­er d’un acte de ten­dresse infinie à la perte totale de sang-froid, d’un sourire mielleux à la colère dis­simulée : le plus sou­vent glaciale et hau­taine, elle incar­ne très bien cette déesse dia­bolique et vénéneuse, qui parvient à manip­uler et tromper son entourage, tout en étant par­faite­ment con­sciente de ses actes et de leurs con­séquences. Gene Tier­ney, qui explique dans son auto­bi­ogra­phie qu’elle ne put résis­ter à la ten­ta­tion d’in­car­n­er une garce, obtint pour cette fab­uleuse inter­pré­ta­tion une nom­i­na­tion aux oscars, mais l’A­cadémie lui préféra Joan Craw­ford, et perdit ain­si l’u­nique occa­sion de récom­penser cette très grande actrice.

Le vif intérêt que porte le réal­isa­teur à son héroïne se traduit non seule­ment par le choix judi­cieux de la comé­di­enne qui l’in­ter­prète (il pro­posa d’abord le rôle à Rita Hay­worth, qui refusa), mais aus­si par sa façon de la filmer. John M. Stahl n’é­tait pas un grand cinéaste, mal­gré une car­rière pro­lifique (89 films en 32 ans). Péché mor­tel est sans aucun doute l’œu­vre de sa vie : sa manière de sacr­er Gene Tier­ney en femme fatale dénote une maîtrise éton­nante de la mise en scène. Voyons-le d’abord ren­dre hom­mage à sa beauté : dans la pre­mière scène, le vis­age de l’héroïne est dis­simulé der­rière un livre. La présen­ta­tion est ain­si ajournée de quelques min­utes, ce qui rend la jeune femme encore plus désir­able, pour son inter­locu­teur comme pour le spec­ta­teur. Les gros plans sur ce vis­age enfin décou­vert se suc­cè­dent et sa séduc­tion est d’au­tant plus grande qu’on le décou­vre capa­ble d’é­mo­tions, comme dans cette belle scène où, dressée sur un cheval, elle répand les cen­dres de son père, puis s’ef­fon­dre de douleur. Mais Stahl peut égale­ment décider de cacher à nou­veau le vis­age, lorsque Ellen, suiv­ant dans une bar­que le petit Dan­ny, recou­vre ses yeux de lunettes noires pour se ren­dre sym­bol­ique­ment aveu­gle à la mort du jeune garçon. Parce qu’Ellen n’est pas comme les autres, le cinéaste s’emploie à l’isol­er. Dans le cadre par exem­ple : petit à petit, l’at­ti­tude étrange, puis cru­elle de la jeune femme l’éloigne spa­tiale­ment des autres. S’ex­clu­ant d’abord elle-même par son com­porte­ment soli­taire, elle est ensuite mise de côté par une famille qui trou­ve son bon­heur loin d’elle. Dans ses con­fronta­tions avec les autres per­son­nages, Ellen est rarement mise au même niveau, accen­tu­ant ain­si sa dif­férence : son mari lui tourne le dos, ou sa cou­sine n’ose pas la regarder, ou bien un plan la mon­tre debout face à un autre per­son­nage assis, et vice ver­sa.

Stahl juge-t-il Ellen Berent, alors qu’il passe son temps à la mag­ni­fi­er ? L’énigme de cette héroïne inhab­ituelle se trou­ve peut-être dans le titre orig­i­nal. « Leave her to heav­en » (laisse-la au ciel) dit le spec­tre de son père à Ham­let lorsqu’il lui évoque le sort qu’il réserve à sa mère crim­inelle. Même si après sa mort, la présence d’Ellen pèse encore sur les per­son­nages, à tra­vers la bouche de son ancien fiancé devenu pro­cureur, ou dans la salle du procès, par la seule fenêtre qui illu­mine la som­bre pièce, la jeune femme ne gag­n­era pas. Le ciel en a décidé autrement.