Pour le compte de son film d’études à la New York Uni­ver­si­ty, le jeune Mar­tin Scors­ese, déjà auteur de courts métrages remar­qués, tourne des scènes éparpil­lées au cœur de son envi­ron­nement com­mu­nau­taire et au cen­tre de son imag­i­naire per­son­nel. Véri­ta­ble film indépen­dant à deux pas du home-movie, Who’s That Knock­ing at My Door s’intitule Bring on the Dang Girls avant de matéri­alis­er de nou­veaux espaces et se con­cen­tr­er sur la ren­con­tre du jeune J.R. (Har­vey Kei­t­el) et de l’angélique actrice Zina Bethune. Genèse d’une grande œuvre, le film vaut essen­tielle­ment pour sa pein­ture de la com­mu­nauté ita­lo-améri­caine de Lit­tle Italy mais aus­si pour les motifs qu’il expose à tra­vers cette quête de pureté qu’un fond coupable va venir prob­lé­ma­tis­er.

Per­cée inau­gu­rale du ciné­ma de Scors­ese, Who’s That Knock­ing at My Door laisse entrevoir la nais­sance d’un cinéaste riche d’une iden­tité métis­sée et d’une jeunesse passée à observ­er autant les caïds de son quarti­er que les west­erns de l’âge d’or hol­ly­woo­d­i­en. Inspiré par les intérieurs de Shad­ows et la vacance des scènes de la Nou­velle Vague mais plus sen­si­ble­ment par l’Italie des films comme Accat­tone ou I Vitel­loni, le film se déroule comme un gigan­tesque flash-back dessi­nant le chemin de croix du jeune J.R. Le décor, implan­té entre les façades et dans les espaces con­finés où vit la com­mu­nauté ital­i­enne, agit alors comme le cen­tre névral­gique d’un envi­ron­nement où la res­pi­ra­tion est aus­si ténue que la promis­cuité vio­lente.

Et c’est donc tam­bour bat­tant que le film s’ouvre sur la fig­ure d’une madone, Cather­ine Scors­ese, rompant le pain en assé­nant à la pâte de la «cal­zone» ses coups mil­limétrés. Sous le regard de stat­uettes sulpici­ennes, le mon­tage se libère par cette mag­nifique surim­pres­sion sur une bougie aux allures de cierge. Le cel­lu­loïd brûle et vient embras­er ce qui con­stituera l’origine de l’imagerie religieuse que porte le regard du réal­isa­teur. À ces pre­mières flammes eucharis­tiques, s’ensuit une rixe com­mu­nau­taire sur le macadam new-yorkais. Sur fond de rock’n’roll, de jeunes ritals s’en pren­nent à leurs rivaux en une choré­gra­phie sac­cadée qui pré­fig­ure bien les débor­de­ments baro­ques à venir. Et d’entrée de jeu, le dual­isme du ciné­ma de Scors­ese frappe fort. D’un côté la famille et son souter­rain religieux, de l’autre, le clan des affran­chis avec son lot de vio­lences et de ful­gu­rances bru­tales.

Le film se recen­tre alors sur ce fils d’émigrés ital­iens, Har­vey Kei­t­el, qui patiente sur les bancs de Stat­en Island et observe du coin de l’œil une pure améri­caine dont la blondeur vir­ginale ne le laisse pas indif­férent. La ren­con­tre dévoile alors chez le héros scors­esien la nais­sance du désir et l’impossibilité même de réprimer l’élan amoureux. Gag­né par la fièvre, J.R. se rap­proche alors de l’ange et se lance dans une séduc­tion gauche en évo­quant l’intérêt fon­da­men­tal du west­ern et la force d’un film comme The Searchers. Comme les Belmondo/Melville d’À bout de souf­fle, c’est le véri­ta­ble alter ego de Scors­ese qui révèle ici ses références cinéphiliques et s’emploie, dans une dia­tribe fameuse, à se plac­er aux côtés des géants de l’histoire du ciné­ma. Et le fil­mage de la scène, bal­ancé con­stam­ment par ce mou­ve­ment rap­prochant physique­ment les deux corps, impose con­stam­ment sa forme libérée et ses cadrages com­posés sur l’ivresse du sen­ti­ment. Grâce à son matériel sou­ple et ses éclairages aux tons cassés, Scors­ese réus­sit là à offrir un moment de res­pi­ra­tion qui dit bien pour J.R. une quête d’horizon mais surtout cette volon­té de s’extraire du milieu dont les héros scors­esiens provi­en­nent tou­jours.

Il est clair alors que ce sera par l’alternance de séquences où Har­vey Kei­t­el viv­ote à Lit­tle Italy avec ses deux com­pères et celles des balades amoureuses avec la fille que le film va trou­ver sa portée et sa cir­cu­la­tion pre­mière. Ain­si, lorsqu’il regagne son clan, le per­son­nage de Kei­t­el est tou­jours ramené à son enfer­me­ment secret et face à ces pro­jec­tions men­tales qui le plon­gent dans des tour­ments sai­sis­sants (l’acteur Kei­t­el se révèle ici). Isolé dans son for intérieur et pétri par son édu­ca­tion catholique, J.R. se retrou­ve con­stam­ment dans un entre-deux incon­fort­able et absol­u­ment inc­on­cil­i­able. Il faut voir alors com­ment l’escapade des trois caïds à Copake, dans la cam­pagne de New York, métapho­rise à elle seule ce désir vis­céral de change­ment et un idéal con­tre­point (excep­tion­nel chez Scors­ese) aux lim­ites, physiques et morales, qu’impose la com­mu­nauté.

Pris­on­nier de son iden­tité cul­turel et du désœu­vre­ment con­géni­tal qui sem­ble l’apanage de ses cama­rades ita­lo-améri­cains, J.R. cherche finale­ment l’issue qui le libér­era de la voie alié­nante à laque­lle il sem­ble prédes­tiné. En cela, la séquence d’étreinte et d’enlacement amoureux avec ses gros plans qua­si abstraits reflète bien tout le tiraille­ment du per­son­nage de Kei­t­el. Alors que les frag­ments découpés du corps de la jeune Améri­caine lais­sent advenir un ter­ri­toire vierge et incon­nu, c’est finale­ment l’espace de la scène (la cham­bre des par­ents de J.R.) implique le retour au gel d’une lumière incer­taine et fugace.

La men­tal­ité ital­i­enne ain­si que cette pos­ture machiste qui tra­vaille l’ego, impose finale­ment à J.R. une lente con­ver­sion au doute et à la cul­pa­bil­ité. De même, la vio­lence ver­bale qui façonne tous les com­porte­ments de son clan (celui où l’on passe en un éclair d’un «Je vais la frap­per» à «Je vais la tuer cette garce») sign­era la défaite de sa rela­tion amoureuse et la chute trag­ique du héros scors­esien. Syn­onyme de pêché et d’offense à la fig­ure pater­nelle, le par­cours de J.R. impose alors l’étape de l’église où le héros s’en remet à la morale catholique et finit par boire le sang chris­tique. L’image qui se répétera inlass­able­ment chez Scors­ese vau­dra alors mille fois la séquence orgiaque sur fond de Doors que le cinéaste a dû réalis­er trois ans plus tard sur ordre de son pro­duc­teur et qui se retrou­ve gref­fée aléa­toire­ment en plein milieu du film. Mais pour Who’s That Knock­ing at My Door, on retien­dra d’abord une pre­mière ébauche tech­nique et les ten­ta­tives char­mantes d’un film qui con­tient là, prêt à explos­er, les pre­miers bat­te­ments d’un ciné­ma aus­si fêlé qu’incandescent. Enfin, Scors­ese revien­dra cinq ans plus tard avec l’électrochoc Mean Streets et ce qui con­stituera le man­i­feste de son tal­ent incom­men­su­rable. Mais tout cela est une autre et finale­ment tou­jours même his­toire.