Tom, un jeune pub­lic­i­taire qui vient de per­dre son amant, part à la ren­con­tre de la famille du défunt qui vit dans une ferme isolée. Si la mère ne sem­ble pas au fait de la nature de la rela­tion qui unis­sait Tom et son fils, Fran­cis, le frère, sem­ble beau­coup plus sus­picieux. Petit à petit, Fran­cis devient le bour­reau de Tom. Il le mal­traite et le séquestre dans un jeu ambigu d’attraction et de répul­sion. Tom se laisse faire, il sem­ble même y trou­ver du plaisir comme dans une relec­ture mod­erne du syn­drome de Stock­holm.

En finir avec Tom

Il peut paraître éton­nant de par­ler de tour­nant dans la car­rière d’un cinéaste quand celui-ci n’a que vingt cinq ans. Et pour­tant, avec Tom à la ferme, Xavier Dolan cherche bien à mar­quer une rup­ture avec ses pre­miers films. Délais­sant les ques­tion­nements d’amoureux imag­i­naires ain­si que l’approche plutôt nat­u­ral­iste d’un Lau­rence Any­ways, Tom à la ferme se veut un vrai film de genre, dans la veine, dix­it Dolan, du Silence des agneaux. C’est aus­si, pour le cinéaste, le pre­mier film réal­isé à par­tir d’un scé­nario non orig­i­nal. Tom à la ferme est, en effet, adap­té d’une pièce de théâtre de Michel Marc Bouchard (auteur recon­nu au Québec), pièce que Xavier Dolan avait décou­verte sur scène quelques années aupar­a­vant et qui s’est égale­ment mon­tée au fes­ti­val d’Avignon l’été dernier. On voit très bien ce qui a pu le séduire dans ce texte où il est ques­tion d’homophobie, de dif­férences sociales, de men­songes et de per­ver­sité.. Pour hasard, le film sort aus­si sur nos écrans alors qu’un suc­cès lit­téraire fait beau­coup par­ler de lui, En finir avec Eddie Bel­legueule du jeune Édouard Louis, où l’homosexualité est mise en per­spec­tive à la lueur des luttes de class­es. Tom à la ferme le fait aus­si à sa manière en con­frontant l’homo des villes et l’hétéro des champs sous fond, comme chez Édouard Louis, de sado­masochisme.

Mauvais genre

Le texte de Bouchard était fort, com­plexe et plutôt explicite. Dolan, au con­traire, prend le par­ti de laiss­er beau­coup d’éléments en hors-champ, de ne pas trop en dire sur la nature des rela­tions entre Tom et Fran­cis et de tir­er com­plète­ment son film vers le thriller psy­chologique. C’est ce qui fait les lim­ites de cette lec­ture de Tom à la ferme. Car ce qui sem­ble préoc­cu­per Dolan, c’est avant tout d’installer une ambiance et de mon­tr­er qu’il est capa­ble d’amener son ciné­ma vers de nou­veaux ter­rains, au risque de dés­in­car­n­er ses per­son­nages. Le ton est don­né dès la pre­mière scène : une voiture qui roule à vive allure au milieu des champs, avec en fond sonore la chan­son « Les Moulins de mon cœur » chan­tée a cap­pel­la. C’est là que Tom nous appa­raît, en pleine crise de nerfs, lui qui sem­ble venu d’une autre époque avec son look vin­tage, à mi-chemin entre la rock-star des années 1980 et le per­son­nage du Jok­er revis­ité par Heath Ledger. Dolan laisse plan­er le mys­tère sur le per­son­nage qu’il inter­prète. Il dis­tillera petit à petit ses infor­ma­tions. Il en fera de même avec les autres pro­tag­o­nistes: la mère (admirable­ment inter­prétée par Lise Roy qui avait créé le rôle sur scène) et surtout le frère (Pierre-Yves Car­di­nal) qui n’est d’abord qu’une présence physique tout en mus­cles avant d’exercer son pou­voir dia­bolique sur Tom. Les références cinéphiles (à peine déguisées) sont égale­ment nom­breuses et, en bon élève, Dolan se place dans la fil­i­a­tion des maîtres du genre. On pense à Hitch­cock (Psy­chose, La Mort aux trouss­es), à Mis­ery, aux films de Bri­an De Pal­ma ou encore à Shin­ing de Kubrick.

Ego trip

À trop vouloir mar­quer son nou­veau ter­ri­toire ciné­matographique, Dolan loupe le coche de la sincérité. L’intensité qu’il s’applique à véhiculer finit par faire toc. C’est d’autant plus dom­mage que le réal­isa­teur n’a plus rien à prou­ver styl­is­tique­ment par­lant et est encore capa­ble de nous sur­pren­dre par sa maîtrise de la mise en scène. Il faut lui recon­naître, notam­ment, un vrai tal­ent pour appréhen­der les espaces et génér­er un cli­mat claus­tro­phobe. À la manière d’un Fass­binder, il ouvre ses pro­fondeurs de champ pour mieux les refer­mer par des effets de sur-cadrages, jusqu’à jouer d’effets de resser­re­ment d’image chaque fois que Tom manque de se faire mal­traiter par Fran­cis. Une autre scène remar­quable : ce tan­go mené entre la vic­time et son bour­reau dans une étable à la géométrie par­faite­ment étudiée où le trou­ble se mêle aux aveux dans des allers-retours entre rap­proche­ments et révéla­tion de l’ar­rière-plan.

Avec Tom à la ferme, Xavier Dolan était à deux doigts de faire un grand film sur l’homophobie en cam­pagne, de réalis­er aus­si l’œuvre charnière qui aurait emmené son ciné­ma vers des ter­rains plus adultes. Il n’était pas loin d’un Almod­ó­var qui s’est aus­si exer­cé au film noir (En chair et en os, La Mau­vaise Édu­ca­tion) avec une totale con­science de ses effets styl­is­tiques (c’est surtout vrai dans La Piel que Habito) mais sans pour autant renier son univers ni ses obses­sions. Dolan est bril­lant mais il a sûre­ment agi par péché d’orgueil. Après la trêve Lau­rence Any­ways, il se redonne le pre­mier rôle et mon­tre une cer­taine com­plai­sance à se filmer (la séquence en flash­back du karaoké en est le meilleur exem­ple). À défaut de tout recul et comme s’il voulait met­tre en sour­dine le fond véri­ta­ble de l’histoire pour mieux séduire le pub­lic, les rebondisse­ments son­nent faux (les révéla­tions du bar­man) et les per­son­nages, délibéré­ment vidés de psy­cholo­gie, sem­blent com­plète­ment instru­men­tal­isés. Seul instant réelle­ment incar­né, le pétage de plombs de la mère (qui rap­pelle une scène sim­i­laire de Lau­rence Any­ways) où tout ce que le film sem­ble avoir refoulé jusque-là nous sur­git soudaine­ment à la fig­ure. En somme, si Tom à la ferme laisse un goût d’amer­tume, c’est qu’il joue avec notre frus­tra­tion de voir une œuvre qui sert avant tout de faire-val­oir à son réal­isa­teur.