Un an après J’ai tué ma mère, récom­pen­sé par trois prix à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs, le très jeune cinéaste québé­cois Xavier Dolan (24 ans) présente cette année son sec­ond long métrage, Les Amours imag­i­naires dans la sec­tion Un Cer­tain Regard.

J’ai tué ma mère se con­cen­trait sur un duo, une mère et son fils, dont il peignait la rela­tion. C’est ici un trio que Dolan met en scène. Fran­cis (inter­prété par le réal­isa­teur, qui jouait égale­ment le rôle prin­ci­pal dans son pre­mier film) et sa meilleure amie Marie, ren­con­trent un jour Nico­las, un beau jeune homme pasolin­ien, androïde et angélique (ressem­blant en out­re à Louis Gar­rel, qui appa­raît dans le dernier plan). Frankie, homo­sex­uel, et Marie, vont tous deux immé­di­ate­ment tomber amoureux de cette icône qui les fascine.

Nico­las ménage l’ambiguïté quant à son ori­en­ta­tion sex­uelle, et quant à l’éventuel désir qu’il éprou­verait pour Fran­cis ou Marie, qu’il effleure sou­vent avec ten­dresse. Les deux amis com­pren­nent, sans en par­ler, l’extrême désir que l’autre ressent pour Nico­las. Cha­cun leur tour, tan­tôt ils se retirent, lais­sant l’autre en tête à tête avec l’être aimé, tan­tôt ils rompent le charme en s’immisçant dans le duo. La rela­tion entre Fran­cis et Marie oscille ain­si entre com­plic­ité, bien­veil­lance sac­ri­fi­cielle, et cru­auté, ruse un peu per­verse.

Marie, qui s’habille en vin­tage, est fig­u­ra­tive­ment anachronique. Les plans, sou­vent, met­tent en valeur sa coif­fure impec­ca­ble, son vis­age figé, ses acces­soires savam­ment agencés, et con­vo­quent la fig­ure d’Audrey Hep­burn, en out­re évo­quée dans le réc­it. Par­fois cas­sante, cynique, Marie fait rire. Fran­cis, lui, est un homo­sex­uel timide, qui a du mal à trou­ver sa place et un parte­naire idéal.

Marie et Frankie redou­blent d’efforts pour con­quérir celui qui leur paraît, à l’évidence, être « l’homme de leur vie ». Ils lui pro­posent des ren­dez-vous, s’apprêtent avec soin, lui font des cadeaux, ten­tent de for­muler leur désir du bout des lèvres. Mais Nico­las reste insond­able. Sa bien­veil­lance, sa com­plic­ité, ses attouche­ments, sont-ils le signe d’une atti­rance ? Ni les per­son­nages ni le spec­ta­teur ne sait vrai­ment ce qu’il en est. Le film se com­pose de chapitres séparés par des écrans noirs, qui peignent des frag­ments de la vie du trio : fêtes, ren­con­tres dans la rue, bucol­ique virée dans la cam­pagne autom­nale, petit déje­uner à trois dans le lit, séance télévi­sion, sor­tie au théâtre… On ne sait rien de ces per­son­nages (que font-ils dans la vie ?), si ce n’est qu’ils sont cul­tivés et ne man­quent pas d’argent. Ils n’existent que dans l’instant présent, que nous devons con­sid­ér­er avec atten­tion si nous voulons les cern­er, et dans la com­plexe rela­tion qu’ils entre­ti­en­nent tous les trois. Et c’est avec réjouis­sance que nous obser­vons, atten­tifs et con­cen­trés, l’ambiguïté de leurs rela­tions.

Si l’on rit dans Les Amours imag­i­naires, son fond de grav­ité lui con­fère aus­si une grande den­sité. Der­rière le léger bal­let des corps, qui se cherchent et se repoussent, se lit toute la souf­france de Marie, qui couche sans con­vic­tion avec des hommes, qui fume comme un pom­pi­er pour ne pas s’effondrer, et celle de Frankie, qui compt­abilise sur son mur ses décon­v­enues sen­ti­men­tales.

Xavier Dolan mul­ti­plie les effets de style et les hom­mages à ses pères cinéastes. L’utilisation de la musique, très présente, n’est pas sans rap­pel­er celle qu’en fait Quan­tin Taran­ti­no, d’ailleurs explicite­ment évo­qué par la ver­sion de Dal­i­da de “Bang Bang” (l’un des titres musi­caux de Kill Bill). Le cinéaste ose aus­si recourir à la célèbre suite pour vio­lon­celle en Do Mineur de Bach qui, pour­tant éculée, sem­ble ici légitime. Les ralen­tis (un cou­ple marchant sous un para­pluie), le soin accordé aux cos­tumes rétro de Marie, la caméra portée qui glisse à fleur de peau, l’attention fétichiste accordée à un pied, à une nuque, évo­quent avec évi­dence Wong Kar Wai. Ces hom­mages, qui peu­vent appa­raître comme de l’esbroufe formelle de quelqu’un qui n’a rien à dire, en irriteront sans doute plus d’un. Mais se référ­er aus­si explicite­ment à ses pères requiert aus­si de l’audace. Il faut oser la red­ite, Xavier Dolan le fait, l’assume, et cela fonc­tionne.

Comme dans J’ai tué ma mère, on sent dans Les Amours imag­i­naires (tourné en 25 jours avec un petit bud­get) une urgence, l’enthousiasme d’un jeune créa­teur se lançant vis­i­ble­ment à corps per­du dans la promet­teuse car­rière qui offre à lui. Xavier Dolan a écrit, tourné, inter­prété et mon­té son film. Son tra­vail de mise en scène n’est pas là pour mas­quer l’inconsistance de son his­toire ou de ces per­son­nages. Émou­vants, drôles, ambi­gus, ces derniers cap­tivent autant que l’aventure, roman­tique et dés­espérée, qu’ils tra­versent. Il est ici ques­tion d’Amour fou, d’amitié, d’idéalisation, de désil­lu­sion. Et c’est tout naturelle­ment que la mise en scène s’adapte à la flam­boy­ance que de tels thèmes véhicu­lent.