L’Ours d’or décerné à Jafar Panahi lors de la dernière Berli­nale aura bien vite fait de se trans­former en récom­pense « poli­tique », rac­cour­ci un peu facile qui per­met à la fois de laver les con­sciences et de bra­quer les pro­jecteurs sur Taxi Téhéran. Un mal néces­saire, surtout lorsque l’on con­sid­ère que son précé­dent film, Closed Cur­tain, n’a jamais été dis­tribué en France. Mais der­rière tout cela se cache un film dont il serait injuste de min­imiser la portée. Évidem­ment, con­tin­uer à exercer son méti­er de cinéaste met Panahi dans une posi­tion de résis­tant face aux autorités irani­ennes – et il serait vain d’omet­tre cette dimen­sion omniprésente dans ses trois derniers longs métrages – mais il sem­ble néces­saire, afin de ren­dre hon­neur à son opiniâtreté, de con­sid­ér­er aus­si Taxi Téhéran pour ce qu’il est : un film qui vient s’in­scrire, dans toute sa cohérence, au sein d’une œuvre qui se joue de la per­cep­tion du réel.

Terrain de jeu

C’est d’ailleurs un des élé­ments sur­prenants de ce nou­veau long métrage : Taxi Téhéran est un ter­rain de jeu ouvert, qui laisse notam­ment entr­er en son sein tout un pan explicite­ment cité de la fil­mo­gra­phie du cinéaste iranien. La nièce de Panahi est une sorte de dou­ble de la petite fille du Miroir, le réc­it d’une femme arrêtée ren­voie à un per­son­nage de Hors jeu ou encore une réplique de Sang et Or, qui sur­git au beau milieu d’une con­ver­sa­tion, vien­nent rap­pel­er à quel point son œuvre est encore vivace et d’ac­tu­al­ité. Loin de vers­er dans l’ex­er­ci­ce tes­ta­men­taire, Panahi joue de ces références pour amen­er le ciné­ma (et son ciné­ma) sur le ter­rain du réel, celui de ce taxi au volant duquel il sil­lonne Téhéran[1]. Le véhicule se trans­forme ain­si en récep­ta­cle de la fic­tion, accueil­lant des péripéties venant d’un extérieur qui brouille les pistes – toile de fond doc­u­men­taire qui sert égale­ment de moteur à une suc­ces­sion de petits réc­its. Si ce n’est l’habita­cle qui les sépare, intérieur et extérieur se con­fondent, tout comme cer­tains réc­its dévelop­pés à tra­vers toute la fil­mo­gra­phie de Panahi trou­vent ici un écho dans le réel de la société irani­enne.

C’est là tout l’en­jeu de ses trois derniers films : la façon dont un réel qui lui est imposé se mêle en per­ma­nence avec son tra­vail, jusqu’à en devenir indis­so­cia­ble. Mais si dans Ceci n’est pas un film et Closed Cur­tain le réel était envis­agé sous le point de vue de la con­trainte à retourn­er, ici il se présente comme un courant qui vient irriguer chaque sit­u­a­tion. Si la loi exige, comme l’ex­plique sa nièce, de déformer la réal­ité pour réus­sir à faire un film « dif­fus­able », alors Panahi prend un mali­cieux con­tre-pied en faisant du réel une fic­tion impro­pre à la dif­fu­sion, à tra­vers les réc­its de divers­es exac­tions qui font de l’hu­main une force que l’au­torité ne peut con­trôler. Toute l’ab­sur­dité d’un réel imprévis­i­ble et des règles mis­es en place pour le domes­ti­quer – au même titre que le dis­posi­tif de tour­nage ten­tait de dompter la petite fille du Miroir – se dévoilent alors, au gré des séquences, de manière écla­tante.

Film de contrebande

Grâce à une forme limpi­de – déam­bu­la­tion sere­ine dans un Téhéran en pleine activ­ité – ce sont surtout le brio et une cer­taine joie de filmer retrou­vés par Panahi qui per­me­t­tent au film de livr­er toute la sève de son dis­posi­tif. À l’aide de caméras fixées à l’in­térieur de l’habita­cle, qu’il manip­ule à mul­ti­ples repris­es pour suiv­re les dif­férentes scénettes, le cinéaste nous invite à regarder ailleurs, en périphérie. Du côté, par exem­ple, de ce pas­sager qui vend des films piratés à la sauvette – clin d’œil pour le moins ironique lorsque l’on sait que le cinéaste fait pass­er ses pro­pres films sous le man­teau pour leur don­ner une vis­i­bil­ité, mais qui évoque cepen­dant un véri­ta­ble espace de lib­erté à con­quérir à tra­vers la con­tre­bande. Du côté, égale­ment, des télé­phones porta­bles et petits appareils pho­to, qu’il insère dans son dis­posi­tif filmique comme autant de promess­es à saisir pour capter toutes les scories du réel qui nous entoure, masse impro­duc­tive mais por­teuse de sens pour peu qu’on lui prête atten­tion. La con­clu­sion du film sonne d’ailleurs comme le glas de la caméra (sub­til­isée par des voy­ous) mais peu importe, sem­ble nous dire Panahi, car depuis le début, c’est bien lui qui vole ces images, et il trou­vera cer­taine­ment tou­jours quelque chose à en tir­er, pourvu qu’elles cir­cu­lent.

Notes

Notes
↑1 La par­en­té avec Ten d’Ab­bas Kiarosta­mi, dont Panahi fut l’as­sis­tant sur le tour­nage d’Au tra­vers des oliviers, est évidem­ment loin d’être for­tu­ite…