Après Ceci n’est pas un film, la nou­velle co-réal­i­sa­tion du cinéaste iranien Jafar Panahi, tou­jours en rési­dence sur­veil­lée et con­damné à vingt ans d’in­ter­dic­tion de tour­nage, résonne une fois de plus comme un pied de nez plein de dés­espoir envers les autorités de son pays. Opérant sous la plus grande des con­traintes, Panahi n’en pour­suit pas moins son par­cours ciné­matographique, comme une néces­sité afin de ne pas devenir fou. Pardé joue bien évidem­ment avec les signes de la sit­u­a­tion actuelle du cinéaste, fait appel à un con­texte qui le dépasse, et pour lequel on se doit de prêter une atten­tion toute par­ti­c­ulière. Non pas qu’il faille se sen­tir pris en otage par ce référent, mais parce que cette nou­velle œuvre con­stitue mal­gré tout un doc­u­ment de com­bat, dont on ne peut ignor­er qu’en le faisant, le cinéaste iranien pour­suit crâne­ment sa lutte, se refuse à l’a­bat­te­ment et à la peine qui lui est infligée, et risque même de l’ag­graver.

Pardé est le réc­it d’un scé­nar­iste qui s’en­ferme dans une vil­la en bord de la mer afin de pro­téger son chien, que de nou­velles mesures du gou­verne­ment men­a­cent d’érad­i­ca­tion. Ce sim­ple pos­tu­lat place le chien comme une présence pré­cieuse, qui à la fois inter­roge la démarche de son maître et pos­sède sa pro­pre force de vie, tout en per­me­t­tant à cet homme de garder un con­tact avec la réal­ité. Mais cette frag­ile réal­ité va se trou­ver assez rapi­de­ment men­acée par l’ir­rup­tion d’une jeune femme dans la mai­son, et de Panahi lui-même. Tous ces per­son­nages vont alors cohab­iter en se croisant par inter­mit­tence, en s’ob­ser­vant ou, tout sim­ple­ment, en s’ig­no­rant, cha­cun con­sti­tu­ant suc­ces­sive­ment le fan­tôme de l’autre, comme une présence étrangère qui sus­cite sus­pi­cion et para­noïa.

Le réc­it met alors en crise ces dif­férents niveaux de réal­ité, cha­cun pou­vant être vu comme un ver­sant fic­tion­nel, mais aus­si comme le spec­tre de l’autre. L’é­mo­tion sur­git ici sans faire grand cas, car l’on sent que la source d’in­spi­ra­tion de Panahi com­mence à se tarir par la force des événe­ments qui le con­traig­nent à vivre assigné à rési­dence: il con­sid­ère que ses per­son­nages sont morts, et lui-même erre comme une ombre devant eux. Et pour­tant, dans un plan qui s’in­tro­duit clan­des­tine­ment dans la nar­ra­tion, et qui refor­mule, en dehors de la diégèse, une scène vue plus tôt dans le film, on peut observ­er Panahi en con­di­tion de tour­nage, un micro à la main, ce qui résonne comme un incroy­able espoir de pou­voir un jour repren­dre son activ­ité de manière nor­male.

Plus encore que dans Ceci n’est pas un film, Pardé artic­ule intérieur et extérieur, prob­lé­ma­tique déci­sive qui cimente l’ensem­ble du réc­it. Nuit et jour se suc­cè­dent sans dis­tinc­tion claire der­rière les rideaux occul­tants de la vil­la, comme perte déter­mi­nante de la notion du temps. La nuit, l’ex­térieur, n’est plus qu’un résidu sonore, un hors-champ bien présent sous les yeux des per­son­nages, mais qui ne veut plus se mon­tr­er, qui leur est inac­ces­si­ble. Le jour, il n’est plus qu’un enreg­istrement, une trace sur un écran que l’on ne peut plus que touch­er du regard. La séquence la plus boulever­sante du film mon­tre Jafar Panahi, sur le bal­con de la vil­la, regar­dant à l’ex­térieur. Dans le plan suiv­ant, on le voit avançant d’un pas décidé vers la mer. Ce n’é­tait qu’une pen­sée fugace et a pri­ori anodine, celle d’être dehors et de pou­voir agir de sa pro­pre volon­té. Mais, de fac­to, pour tourn­er ce plan, Panahi est bien sor­ti de la mai­son, provo­ca­tion ultime qui se charge pour­tant d’un poids mor­tifère, l’om­bre d’un sui­cide en se lais­sant engloutir par les flots. Cette pen­sée fait froid dans le dos. On n’e­spère pour­tant pas que ce cri déchi­rant de révolte que con­stitue Pardé ne soit en fait que l’ul­time bataille d’un cinéaste poussé à bout, mais qui con­tin­ue à con­fi­er hum­ble­ment sa réponse à ce qu’il porte en haute estime : son méti­er.

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