La « rétro­spec­tive cal­i­forni­enne » de quelques films tournés par Agnès Var­da entre 1967 et 1980 pro­pose cinq œuvres très dif­férentes : courts, moyens et long métrages, cir­con­stances, con­di­tions de pro­duc­tion ou de dis­tri­b­u­tion et même péri­odes de réal­i­sa­tion… rien ne rap­proche véri­ta­ble­ment ces films hormis un “lieu com­mun”, si l’on peut dire : la Cal­i­fornie. Par­mi ces cinq films, un dip­tyque se dis­tin­guait toute­fois en salles à sa sor­tie en 1982 : Mur murs et Doc­u­menteur étaient pro­jetés en une seule séance, séparés par un écran noir. On peut regret­ter que la prox­im­ité entre ces deux films – d’aucuns ont même par­lé de « gémel­lité » ou de « films gigognes » – ne soit plus d’actualité trente ans plus tard. Le lien ténu qui unit les deux œuvres, à la fois proches et loin­taines, n’a certes rien d’évident à pre­mière vue : Mur murs est une plongée doc­u­men­taire dans les faubourgs de Los Ange­les, Doc­u­menteur une fic­tion intimiste sur la douleur de la sépa­ra­tion. C’est un lien sen­si­ble qui ne tient ni de la démon­stra­tion ni de la coquet­terie, mais qui fait la sin­gu­lar­ité de cette curieuse « propo­si­tion », comme on dirait aujourd’hui : faire naître une fic­tion sen­ti­men­tale d’une prom­e­nade doc­u­men­taire. Mur murs, Doc­u­menteur, faux-jumeaux nés de l’imagination d’une cinéaste depuis tou­jours coupée en deux entre fic­tion et ciné­ma-doc­u­men­taire, invi­tent à une belle réflex­ion sur l’intime et son lieu – un lieu morcelé, éclaté, peut-être même introu­vable.

L’une ment, l’autre pas

Agnès Var­da a relaté en 1987 la genèse de Doc­u­menteur : « Pen­dant que nous mon­tions Mur murs, Sabine Mamou et moi, je par­lais déjà de Doc­u­menteur. Assise près de la table de mon­tage, j’essayais à voix haute une phrase du texte de cette “femme-là”, ou je décrivais une image. Sabine écoutait, tout en tra­vail­lant, je sen­tais qu’elle souhaitait que j’en revi­enne aux murals. Plus tard, à Noël, elle m’a offert un petit cahi­er d’écolier. Elle y avait recopié à la main les phras­es, les bouts de phras­es, tout ce que j’essayais à voix haute depuis des mois… quand je par­lais “out of the blue” comme on dit là-bas. Ce cahi­er de devoirs a été la base de mon tra­vail sur Doc­u­menteur et Sabine a été la pre­mière témoin et com­plice. Plus tard elle est dev­enue une pos­si­ble Émi­lie. »[1] C’est dire la gémel­lité en effet de ces deux films, Mur murs, doc­u­men­taire sur les fresques (les « murals ») de Los Ange­les, et Doc­u­menteur, fic­tion intimiste sur l’errance, la quête d’un « chez soi » introu­vable pour une Française à Los Ange­les (« Émi­lie », incar­née à l’écran par la mon­teuse Sabine Mamou), et film sur la sépa­ra­tion. Or point de sépa­ra­tion entre les deux films, mais au con­traire le fil rouge d’un pre­mier plan, dans Doc­u­menteur, où Émi­lie (Sabine Mamou) et Mar­tin (Math­ieu Demy) jouent au bal­lon, petite scène de com­plic­ité et de ten­dresse entre une mère et son fils, devant la fresque murale qui clôt Mur murs. Au-delà de ce fil rouge man­i­feste, c’est aus­si un jeu de voix qui artic­ule les liens entre Mur, murs et Doc­u­menteur — voix « in » et « off », entre le vis­i­ble et l’invisible : celle de la cinéaste qui invente le film de fic­tion pen­dant le mon­tage du doc­u­men­taire, puis, dans Doc­u­menteur, celle d’une actrice absente à l’écran mais présente par la sin­gu­lar­ité de sa voix, recon­naiss­able entre toutes : Del­phine Seyrig est dans Doc­u­menteur la comé­di­enne qui doit prêter sa voix, juste­ment, pour le com­men­taire off « d’un doc­u­men­taire sur les murals de Los Ange­les ». Au pas­sage, une voix qui porte, qui trans­porte avec elle tous les grands rôles qu’elle a tenus dans quelques grands films de ces années-là : la poignance ampoulée d’India Song (1975), et le mutisme choc de Jeanne Diel­man (1976) – l’histoire d’une femme seule avec son enfant, déjà, comme l’Emilie de Doc­u­menteur.

La voix des autres

« Mur­al, ça veut dire j’existe et je laisse un signe qui me désigne » : Mur murs est le regard d’une étrangère qui, la pre­mière, s’ar­rête devant les œuvres éphémères qui sont par­tour sur les murs de la ville, et donne leur exis­tence non seule­ment aux artistes (pour cer­tains, ils ne sont pas des anonymes), mais à la foule dont ils expri­ment les peurs, les fan­tasmes ou les bon­heurs… tout fait signe pour Var­da, qui a érigé l’art de la prom­e­nade en art poé­tique. Mais c’est l’envers du décor qui intéresse Var­da et sa « vis­i­teuse » de Mur murs (mutique et qua­si invis­i­ble, Juli­et Berto n’est man­i­feste­ment pas là pour jour la comédie…) : non la « ville du ciné­ma » mais la ville des déclassés, de la racaille – lati­na ou autre. Les murals, avant les patates en forme de cœur des Glaneurs et la glaneuse, sont le pré­texte visuel pour enten­dre enfin, en paroles et en chan­sons, la voix de ces habi­tants oubliés de Los Ange­les (com­ment les appelle-t-on d’ailleurs ?). Mur murs, « can­tique de la racaille », est un film assour­dis­sant des mul­ti­ples voix oubliées qui habitent cet autre ver­sant de Los Ange­les, le ver­sant où les gens ne sont pas con­nus, l’envers de Hol­ly­wood. Ce même ver­sant qu’arpente Émi­lie, l’assistante d’une actrice française, et son jeune fils Mar­tin dans Doc­u­menteur.

L’étrangère

C’est un peu comme si à la représen­ta­tion d’une ville morcelée, dont les nom­breuses fresques murales mar­quent les dif­férents ter­ri­toires étrangers les uns aux autres, les mul­ti­ples sépa­ra­tions, Doc­u­menteur répondait par l’intériorité d’une femme dont le drame est d’être séparée des siens – de son com­pagnon en pre­mier lieu. Dans un très belle entrée en matière qu’on dirait tirée de Sans soleil (qui sor­ti­ra en salles deux ans après Mur murs), Émi­lie et son fils sont par­mi la foule des étrangers dont la caméra scrute les vis­ages muets sur le pont d’un fer­ry en rade de Venice. Par­mi eux, l’Émilie de Doc­u­menteur est l’étrangère, celle qui intéri­orise le regard de la cinéaste de Mur murs : on est tou­jours l’étranger de l’autre, dans le film doc­u­men­taire où les étrangers se suc­cè­dent et dans cette fic­tion sen­ti­men­tale et poignante, où l’émotion prend la place de la représen­ta­tion, où l’intérieur exprime l’extérieur. C’est la grande réus­site de Doc­u­menteur, qui parvient à réc­on­cili­er l’inspiration de Cléo de 5 à 7 et du Bon­heur avec celle de la doc­u­men­tariste, présente et à venir.

Notes

Notes
↑1 Revue belge du ciné­ma, n°20, été 1987.