Tourné en 1952, Macao est un des derniers films de Josef von Stern­berg, qui, après The Shang­hai Ges­ture (1941) avec Gene Tier­ney, ne réal­isa réelle­ment aucune œuvre mar­quante. Peut-être l’Hol­ly­wood d’après-guerre ne con­ve­nait-il pas au cinéaste d’o­rig­ine alle­mande, adepte des clairs-obscurs expres­sion­nistes et d’un glam­our exo­tique en noir et blanc des­tiné à sub­limer la beauté énig­ma­tique de son égérie, Mar­lene Diet­rich. Macao résonne un peu comme l’o­rai­son funèbre de son univers: on retrou­ve facile­ment son obses­sion pour une vision très noire sur la nature humaine, mais le scé­nario, suc­cinct et ban­cal, grève toute ten­ta­tive de don­ner au film la dimen­sion mythique qu’ac­quirent des chefs-d’œu­vre comme L’Ange bleu ou L’Im­péra­trice rouge.

Josef von Stern­berg peut-il véri­ta­ble­ment être crédité pour la réal­i­sa­tion de Macao? La ques­tion ne se pose pas seule­ment en ter­mes esthé­tiques, tant le film a finale­ment peu à voir avec l’œu­vre précé­dente du réal­isa­teur alle­mand; l’his­toire même de la pro­duc­tion de Macao racon­te une suc­ces­sion de désas­tres. En 1952, cela fait qua­tre ans que Howard Hugh­es, le mil­liar­daire fou et excen­trique, a pris pos­ses­sion du «petit» stu­dio de la RKO, qui pro­duisit tant d’œu­vres mythiques dans les années d’a­vant-guerre (dont Cit­i­zen Kane). Il ne lui fau­dra que quelques années de plus pour le men­er au bord de la fail­lite. Hugh­es se voy­ait sans doute comme un nou­veau David O. Selznick: pro­duc­teur omni­scient, à l’é­go­cen­trisme démesuré, dont les volon­tés s’im­po­saient à tous. Mais le mil­liar­daire n’avait pas le tal­ent vision­naire de Selznick, et sa main­mise se résumait sou­vent à des actes colériques irréfléchis.

Ain­si, sur Macao, von Stern­berg fut licen­cié en plein tour­nage alors même qu’il n’avait réal­isé qu’un tiers du film; Nicholas Ray, réal­isa­teur attaché à la RKO dès ses débuts, fut som­mé de le rem­plac­er, sans être crédité au générique. Glo­ria Gra­hame, ex-épouse de Ray, refusa de jouer dans le film (où elle tient un rôle sec­ondaire), en vain: pour se venger, elle déci­da donc d’être la plus mau­vaise pos­si­ble, ce qui n’est pas for­cé­ment fla­grant à l’écran. Robert Mitchum, acteur prin­ci­pal, réécriv­it avec Ray quelques scènes du scé­nario, sur lequel s’é­taient déjà défoulés presque dix scé­nar­istes, pour la plu­part non crédités au générique. Et voici que, bon an, mal an, Macao finit par sor­tir en salles, pour un résul­tat moins ter­ri­fi­ant que le tour­nage ne lais­sait sup­pos­er – sans doute grâce à une con­ju­gai­son de grands tal­ents, devant comme der­rière la caméra –, mais tout de même ban­cal et déce­vant.

Le licen­ciement de von Stern­berg est sans doute la plus grande erreur que com­mit Hugh­es: la thé­ma­tique du film – un peu vieil­lotte, il faut bien en con­venir – rel­e­vait plus du domaine du réal­isa­teur alle­mand que de celui de Ray. L’his­toire est plutôt très inspirée de Cœurs brûlés (Moroc­co), réal­isé par von Stern­berg en 1930, avec, dans les rôles prin­ci­paux, Mar­lene Diet­rich et Gary Coop­er. Dans un univers loin­tain et exo­tique – ici Macao, le comp­toir por­tu­gais près du ter­ri­toire chi­nois –, deux Améri­cains en exil, une chanteuse (Jane Rus­sell) et un sim­ili-aven­turi­er (Robert Mitchum) se trou­vent, s’ai­ment, et cherchent à fuir leur passé. Ce sont deux soli­taires, deux indépen­dants à la vie trou­ble, inca­pables de faire con­fi­ance à qui que ce soit. Les voici débar­qués dans la ville du jeu, de la débauche et du crime, et mêlés à des his­toires trou­bles dont ils n’ont que faire, mais qui vont les empêch­er de con­duire leur vie comme ils le souhait­ent.

On peut tout à fait imag­in­er ce qu’au­rait fait von Stern­berg d’une telle his­toire s’il avait eu les mains libres: cynisme des rap­ports amoureux, descrip­tion noire et déshu­man­isée d’un monde étranger, vic­toire des forts con­tre les faibles… Les vingt pre­mières min­utes de film don­nent cet espoir, au fil du mys­tère qui envi­ronne les deux per­son­nages prin­ci­paux et de leur rela­tion trou­ble, celle de deux incon­nus qui se recon­nais­sent sans se con­naître. Mais la banal­ité de l’his­toire crim­inelle, tout comme la réso­lu­tion trop opti­miste de l’in­trigue amoureuse (avec une Jane Rus­sell moins crédi­ble qu’une Mar­lene ou une Mar­i­lyn dans le rôle de la chanteuse qui en a bavé) empêche toute mise en scène de relever le niveau du film d’un banal polar au véri­ta­ble film noir. Le scé­nario se perd dans des rebondisse­ments qui cassent bru­tale­ment le rythme de leur invraisem­blance, et bien que von Stern­berg (et Ray) n’aient cer­taine­ment pas per­du de leur maîtrise, Macao reste un film RKO mal­heureuse­ment assez oubli­able. Si ce n’est pour Robert Mitchum, décidé­ment l’aven­turi­er le plus sexy du ciné­ma clas­sique des années 1950!