Dans cette deux­ième col­lab­o­ra­tion entre Von Stern­berg et Mar­lene Diet­rich, en 1930, quelques mois après L’Ange bleu, l’actrice réen­dosse les habits de chanteuse de cabaret, à Mogador cette fois, pour une pro­duc­tion de la Para­mount qui la place face à Gary Coop­er. Venue au Maroc ten­ter sa chance dans un club de mil­i­taires, Amy Jol­ly tombe amoureuse d’un légion­naire volage, Tom Brown, éloigné d’elle par un jaloux, puis fausse­ment blessé. Alar­mée, elle doit choisir entre le suiv­re dans les tré­fonds du désert et se mari­er à un riche Français qui la cour­tise.

Le sable chaud

Au-delà de l’exotisme for­cé de son décors, ce film de l’ère pré-Code est tein­té d’un éro­tisme fin et remar­quable. L’orientalisme cer­tain (“Hot isn’t it ?”, “You can smell the desert tonight”) nour­rit une atmo­sphère lan­goureuse éton­nante pour l’époque. Dans un pre­mier temps, la séduc­tion franche des deux per­son­nages peut amuser : “You can have it for noth­ing if you want”, jette Mar­lene Diet­rich à Gary Coop­er les yeux dans les yeux, devant un parterre de spec­ta­teurs, par­lant en réal­ité d’une pomme qu’elle essaye de ven­dre. Plus tard, elle le com­pli­mente de manière appuyée : “Your arms are so pow­er­ful.” Mais cette frontal­ité n’est pas que le signe d’un ciné­ma encore impudique, c’est aus­si la car­ac­téris­tique cen­trale d’un per­son­nage ambiva­lent, à la fois solide et brisé, séduc­teur et séduit, qui bas­cule dans un amour mys­térieux.

L’envoûteuse envoûtée

Désignée par le cap­i­taine du navire qui la dépose sur les rives maro­caines comme une “pas­sagère sui­cide”, Amy Jol­ly est une fig­ure effec­tive­ment men­acée de perdi­tion. La sen­su­al­ité de Diet­rich, qui passe par des regards appuyés, des mou­ve­ments cer­tains, une assur­ance désta­bil­isante en présence de son amant, devient détresse en son absence. Si la tenue d’homme qu’elle porte lors de sa pre­mière entrée en scène pour­rait l’inscrire dans un rôle de femme fatale, c’est pour mieux con­traster avec la panique roman­tique qui la désta­bilise quelques scènes plus tard. Ce légion­naire aguer­ri aux plaisirs de la ville (“I always pay for what I get”), la regar­dant au con­traire comme un pré­da­teur, refuse d’avouer son amour nais­sant, et s’éloigne d’elle après l’avoir envoûtée. Le charme mag­ique de l’Orient, la moi­teur de cette nuit de ren­con­tre, agit sur une Diet­rich roman­tique et blessée, qui cherche la fuite dans la vie de cabaret, cette “légion étrangère des femmes”. Éton­nante enfin, la ten­dresse qu’elle éprou­ve pour son pré­ten­dant écon­duit, et la douceur avec laque­lle Von Stren­berg le traite.

L’inquiétude du désir

La langueur maro­caine sert aus­si une forme de mise en sus­pens du réc­it, en par­ti­c­uli­er dans la sec­onde moitié du film, comme lors de cette scène de bar, où, alors que l’on attend l’arrivée d’Amy, un air ori­en­tal emplit l’espace, un trav­el­ling arrière quitte une danseuse maro­caine, décou­vre le pub­lic et se place sur le légion­naire gra­vant le nom qui occupe ses pen­sées sur une table. La scène dure, avant de bas­culer dans le grotesque : quelques sec­on­des plus tard, décou­vert par elle à cette même place, une pros­ti­tuée sur les genoux, il s’empresse de cacher le mes­sage, au lieu d’écarter la fille… Le procédé d’inquiétude du plan par l’atmosphère sonore atteint son parox­ysme lors de la scène finale, lorsque le bruit du tam­bour s’éloignant, mêlé au vent du désert, et répon­dant ironique­ment au bruit du tam­bour s’approchant lors de la scène d’ouverture, laisse plan­er le doute sur un dénoue­ment que l’on ne saurait qual­i­fi­er de trag­ique ou d’heureux.