Présen­té au dernier Fes­ti­val de Cannes dans la sélec­tion Un Cer­tain Regard, le nou­veau long-métrage du met­teur en scène de théâtre russe Kir­ill Sere­bren­nikov est adap­té de la pièce Mar­tyr de Mar­ius von Mayen­burg. Un an plus tôt, c’était le fes­ti­val d’Avignon qui avait accueil­li sa mise en scène des Idiots, d’après le film de Lars Von Tri­er (Les Idiots, 1998).
On retrou­ve ce chas­sé-croisé entre ciné­ma et théâtre dans le ciné­ma de Sere­bren­nikov, avec d’un côté un cadre très com­posé, un recours priv­ilégié au plan-séquence avec mou­ve­ments de caméra, de l’autre un soin porté à la scéno­gra­phie.
Si c’est un élé­ment qu’on peut retrou­ver dans le ciné­ma russe actuel, le film partage aus­si une veine sociale et poli­tique dépeignant un état de la Russie con­tem­po­raine. Le Dis­ci­ple dresse le por­trait d’un jeune lycéen, Veni­amin, dont la crise d’adolescence prend la forme d’une sévère crise de foi : entre réac­tions de prosé­lytisme ou de scep­ti­cisme, Veni­amin est-il bon ou méchant, selon la célèbre for­mule de Diderot ? La fig­ure d’un dis­ci­ple para­dox­al per­met ici d’interroger les rela­tions entre reli­gion et pou­voir, mais bien plus encore l’émergence du pou­voir détenu par un impos­teur.

La loi et la foi

La crise mys­tique d’un jeune ado­les­cent, vivant seul avec sa mère, plonge dans un pre­mier temps le spec­ta­teur dans un pro­fond désar­roi face à l’intransigeance du jeune homme : les filles ne peu­vent pas porter de biki­ni à la piscine car leur tenue invite à la lux­u­re ; les cours d’éducation sex­uelle n’ont pas leur place à l’école car ils présen­tent la sex­u­al­ité sur un mode ani­mal, et invi­tent aus­si à la for­ni­ca­tion… Ain­si Veni­amin, Bible en main, déclare la guerre à l’immoralité et profère à sa mère divor­cée qu’elle sera jugée par Dieu lui-même. L’ensemble des invec­tives du jeune garçon sont d’autant plus inci­sives et vio­lentes qu’elles sont appuyées à coup de cita­tions bibliques inscrites à l’écran, références pré­cis­es inclus­es.
Si l’observance de la loi et de la let­tre du texte sont fanatisées, le reste (l’esprit, la man­i­fes­ta­tion de l’amour) manque à l’appel. La rad­i­cal­ité de Veni­amin, tout de noir vêtu, au vis­age fer­mé et anguleux, l’isole de tous, de sa mère, de ses cama­rades, comme de ses pro­fesseurs, et cul­mine dans la sim­ili bonne action qu’il fait en se liant d’amitié avec un cama­rade pied bot, lui aus­si rejeté par ses pairs. Cette fausse ami­tié – motivée par l’impératif religieux d’accueillir à sa table les estropiés et les rejetés – vire à l’attirance homo­sex­uelle et donne nais­sance à une alliance mal­saine, voire malé­fique : les deux jeunes gens plan­i­fient le meurtre d’Elena, leur pro­fesseur de biolo­gie, qui s’obstine seule à faire face à Veni­amin.
Le scé­nario ménage ain­si pro­gres­sive­ment un retourne­ment, de la croy­ance en la mys­térieuse élec­tion de Veni­amin à la mise en crise de celle-ci : si le jeune homme est loin d’être totale­ment cohérent dans sa démarche, et s’il œuvre par orgueil ou pour le mal, émerge peu à peu l’idée qu’il pour­rait être un impos­teur et que le Dieu qu’il croit servir n’est sans doute que l’illusion de sa volon­té de puis­sance. Aus­si, la vio­lence de Veni­amin faite au nom de la reli­gion est-elle bien la même, ou peut-être pire encore, que celle dirigée con­tre elle.

La foi et le pouvoir

Le Dis­ci­ple inter­roge par ailleurs surtout les rela­tions entre reli­gion et pou­voir, notam­ment à tra­vers les fig­ures de la direc­trice d’école et d’un pope exam­inées à l’aune de la reli­giosité de Veni­amin : quand l’une est trou­blée et séduite, l’autre tente de le ramen­er dans le giron de l’Église, puis de l’exorciser. Mais finale­ment, le jeune homme parvient à retourn­er les esprits, à l’exception de sa pro­fesseure Ele­na, qui ne cesse de résis­ter envers et con­tre tous.
Bien plus encore, le film de Sere­bren­nikov inter­roge tout pou­voir, et la pos­si­bil­ité d’un pou­voir de résis­tance qui lui est cor­rélé : s’il est appris en classe aux élèves que Staline fut mal­gré tout un « excel­lent man­ag­er », le por­trait de Pou­tine accroché dans le bureau de la direc­trice, tron­qué par le cadre comme dans le Leviathan (2014) de Zvi­aguint­sev, invite bien à lire le film à l’aune de l’actualité et de la ques­tion du pou­voir.
Ain­si, c’est le bien-fondé même des rela­tions entre reli­gion et pou­voir qui est inter­rogé, comme celui d’une forme de mys­tique du pou­voir qui hyp­no­tise les mass­es, fon­dant une hyper-société organ­isée, endoc­trinée, uni­formisée mais, en retour, ne prê­tant pas atten­tion au petit, à l’Autre (ici, les ques­tions de l’homophobie et de l’antisémitisme).
Le plus grand atout du film de Sere­bren­nikov est dans cette mise au jour que les liens entre reli­gion et pou­voir doivent être sans cesse inter­rogés, ain­si que dans la pos­si­bil­ité de l’imposture au nom de la reli­gion. Face à celle-ci, c’est un acte de résis­tance qu’il met en scène et dont il témoigne, par exem­ple, avec l’utilisation d’une chan­son de Laibach, de style hard-rock pro­gres­sif, musique inter­dite en Russie.