Après les récentes bour­sou­flures de Kir­ill Sere­bren­nikov, la crainte était de mise pour cette adap­ta­tion du roman-enquête d’Olivier Guez sur Josef Men­gele. On est vite ras­suré : le cinéaste russe fait preuve d’une retenue inédite avec une mise en scène en noir et blanc, qui met en images la cav­ale en Amérique du Sud du tris­te­ment célèbre médecin nazi, en adop­tant les codes du film noir. Mais si l’approche per­met d’éviter le pire, elle tombe rapi­de­ment dans une impasse : la vie de Men­gele se prête-t-elle vrai­ment à un film de genre ? Au-delà de quelques acces­soires (cha­peaux, voitures des années 1960, etc.) et détails (fauss­es iden­tités, l’inquiétude d’être démasqué), la greffe paraît arti­fi­cielle : après avoir quit­té l’Allemagne, « l’Ange de la Mort » veut surtout faire pro­fil bas. Afin de con­tourn­er ce vice de forme scé­nar­is­tique, Sere­bren­nikov use de deux straté­gies : d’un côté, une musique omniprésente avec des cordes oppres­santes ; de l’autre, une nar­ra­tion éclatée mélangeant  les épo­ques et les lieux tra­ver­sés par Men­gele. Si le tres­sage tem­porel occa­sionne un cer­tain piétine­ment de la nar­ra­tion, il per­met néan­moins de fig­ur­er le délite­ment pro­gres­sif du réseau nazi en Amérique du Sud. D’abord entouré de nom­breux anciens SS dans des vil­las lux­ueuses, Men­gele finit hébergé dans une ferme par une famille de Hon­grois, puis com­plète­ment seul dans un apparte­ment brésilien décrépi. Qu’importe l’année et sa sit­u­a­tion, le médecin d’Auschwitz n’en démord pas et demeure fidèle à l’idéologie nazie, que ce soit en pes­tant con­tre Israël devant sa télé ou en prô­nant tou­jours la pureté de la race aryenne. Ses régulières crises d’hystérie car­i­cat­u­rales illus­trent le regard assez lim­ité de Sere­bren­nikov sur son per­son­nage : il n’est qu’un être pathé­tique qui nie son déclin en se réfu­giant dans sa « grandeur » passée.

Et quand bien même  le film témoigne d’une rel­a­tive épure, le naturel finit par revenir au galop. Quelques effets pré­cieux se glis­sent ici et là, comme cette séquence de fête où l’on suit des domes­tiques. Ce point de vue paraît unique­ment adop­té pour jus­ti­fi­er la présence de trav­el­lings tortueux (il ne sera par la suite jamais ques­tion du regard des serveurs sur la sit­u­a­tion), si bien que la séquence illus­tre le rap­port de Sere­bren­nikov à la mise en scène, ani­mé d’abord par une volon­té d’épater. Cette ten­dance s’accompagne d’un relent de sub­ver­sion, ou plutôt de grossièreté, à l’image d’un plan où un fig­u­rant se retourne subite­ment vers la caméra pour mimer un cun­nilin­gus. La suite indique que le geste était en réal­ité adressé à la fer­mière hon­groise occu­pant les lieux, mais sa gra­tu­ité (cette rela­tion adultère ne sera plus évo­quée) et le choix du regard caméra dis­ent bien qu’il s’agit surtout d’un coup de men­ton bravache à l’intention du spec­ta­teur.

Reste la scène à Auschwitz, aux couleurs cha­toy­antes – c’est le seul seg­ment qui n’est pas en noir et blanc. Lorsque Men­gele sort sa caméra super 8 pour filmer son amante, des images enreg­istrées à l’intérieur de l’unité médi­cale du camp défi­lent sur un air d’opéra chan­té par une chorale de pris­on­niers hand­i­capés. Un dou­ble écart vient ici s’instaurer, sur le plan du réc­it (il s’agit d’un sou­venir du nazi con­fié à son fils) et dans la matière des plans (le grain de la pel­licule et les per­fo­ra­tions vis­i­bles). Mais la mise à dis­tance brechti­enne, nour­rie par d’autres procédés (l’ajout de sous-titres, exem­plaire­ment), vise moins à pro­duire de la pen­sée que de l’inconfort, en jouant sur l’opposition entre l’écrin (la scène adopte la légèreté d’un film de vacances) et ce qui est mon­tré (la mon­stru­osité des expéri­ences médi­cales). En somme, Sere­bren­nikov retombe sur ses pattes : de film en film, il creuse son sil­lon d’un ciné­ma qui con­fond esbroufe et mise en scène, provo­ca­tion facile et pro­fondeur.