Pourquoi faire un film sur les derniers jours de Samuel Paty, du cours qu’il a don­né sur les car­i­ca­tures de Char­lie Heb­do à son assas­si­nat ? On a cette ques­tion en tête alors que L’Abandon, déjà engagé sur un ter­rain escarpé de par la nature même de son pro­jet, se com­plique d’entrée de jeu la tâche. 1) Un car­ton annonce que le réc­it retrace « fidèle­ment » le fil des événe­ments. 2) Il est toute­fois immé­di­ate­ment pré­cisé que cer­tains élé­ments ont été mod­i­fiés « à des fins de fic­tion ». 3) La pre­mière scène mon­tre l’enseignant (joué par Antoine Reinartz) quit­tant le col­lège alors qu’il est sur le point d’être attaqué par Abdoul­lakh Anzorov, tan­dis que sa voix-off, décon­nec­tée de l’action, nous livre un dis­cours pure­ment fan­tas­ma­tique : celui de Paty ayant con­science qu’il est sur le point « d’entrer dans les livres d’histoire », comme si son spec­tre com­men­tait depuis l’au-delà les dernières sec­on­des précé­dant sa mise à mort. À quoi a‑t-on affaire, au juste ? À un film-dossier (genre dans lequel le réal­isa­teur, Vin­cent Gareng, s’est déjà illus­tré) ? À une recon­sti­tu­tion du drame lorgnant vers la tragédie ? Au por­trait d’un mar­tyr que la République dans son ensem­ble aurait « aban­don­né », comme le laisse présager le titre, à son hor­ri­ble sort ? On le voit : le film s’éloigne d’emblée des rivages de la « fidél­ité » et ne peut échap­per à une logique de sto­ry­telling. C’est naturel, car l’assassinat de Paty racon­te bien des choses, selon l’angle que l’on adopte : la gan­grène de l’islamisme rad­i­cal, les ten­sions rég­nant au sein de l’Éducation nationale, l’autocensure des enseignants sur la ques­tion de la laïc­ité, la dérive de cette même notion (Paty a‑t-il, comme l’avance le référent de l’académie des Yve­lines, témoigné d’un manque de con­nais­sance des règles en la matière et com­mis une « erreur » ?), la poudrière que sont devenus les réseaux soci­aux, la fail­lite de l’intégration répub­li­caine, sans par­ler de débats de fond qui ont été par­fois gom­més par l’émotion col­lec­tive (la ligne édi­to­ri­ale de Char­lie Heb­do et la mon­tée de l’islamophobie en France). Bref : cela fait beau­coup pour un seul film, même bien inten­tion­né et souhai­tant abor­der avec nuance la mécanique qui a con­duit à l’acte ter­ror­iste. Ce qui est le cas de L’Abandon, dont le dis­cours est un peu moins uni­voque qu’on pour­rait d’abord le croire. Dans un pre­mier temps, le scé­nario s’éloigne de l’horizon de la com­mé­mora­tion pour dépein­dre l’enchaînement des cir­con­stances et la manière dont le drame s’est noué. Ce faisant, le film déroule une dynamique trag­ique en même temps qu’il aus­culte un sys­tème con­sti­tué de plusieurs mail­lons : la direc­tion du col­lège, la police munic­i­pale, l’académie, les ser­vices de ren­seigne­ment, etc. Et, sur­prise, le film se révèle alors aller plutôt con­tre son titre.

Au lieu de point­er des dys­fonc­tion­nements, qui seront rapi­de­ment exposés dans l’une des dernières scènes, son mon­tage mon­tre une organ­i­sa­tion… qui a glob­ale­ment fonc­tion­né comme elle le devait. Prenons un exem­ple, assez limpi­de : dans un plan, on voit Anzorov, dans la pénom­bre de son apparte­ment, pub­li­er un tweet islamiste. Immé­di­ate­ment, une coupe nous emmène dans un bâti­ment des Ren­seigne­ments, où un polici­er, regar­dant avec con­cen­tra­tion son ordi­na­teur, voit pass­er la pub­li­ca­tion et la fait remon­ter. Action, réac­tion : si l’on suit la chaîne causale dis­posée par le film, on en tire la con­clu­sion que le plan d’Anzorov aurait été qua­si­ment impos­si­ble à empêch­er. La prin­ci­pale du col­lège (Emmanuelle Bercot) s’affirme dans cette per­spec­tive comme le per­son­nage cen­tral, l’incarnation d’une admin­is­tra­tion et de ses rouages. Et de fait, ce que le film veut « sauver », plus encore que les insti­tu­tions répub­li­caines, c’est l’idée même de l’Éducation nationale comme foy­er des Lumières (il s’agit d’ailleurs du sujet de l’ultime cours don­né par Paty). Il y a bien des injus­tices, comme la désol­i­dari­sa­tion de col­lègues effrayés ou les con­clu­sions du référent laïc­ité, qui reproche à Paty d’avoir lais­sé cer­tains élèves sor­tir de la salle de classe alors qu’il mon­trait des car­i­ca­tures de Mahomet. Mais in fine, l’horizon du film est bien de ren­dre hom­mage à l’École avec un grand E. Les mem­bres de la famille Chn­i­na (dont les noms ont été mod­i­fiés) sont d’ailleurs fig­urés comme des indi­vidus qui se sont trop éloignés de son ray­on­nement vertueux : Bachi­ra, la col­légi­en­ne ayant men­ti sur le déroulé des faits, passe son temps à séch­er les cours, tan­dis que son père, auteur des vidéos à l’origine du har­cèle­ment dont l’enseignant a été la vic­time, fait mon­tre durant toute l’intrigue d’un manque d’esprit cri­tique et de recul sur ses actions.

Et puisque le film veut sauver l’idéal répub­li­cain, il lui faut alors, dans une logique dis­cur­sive trop fab­riquée, leur oppos­er de bons mod­èles, de « bons musul­mans » qui per­me­t­tent d’éviter un pro­pos trop uni­voque. Ain­si de la fille du prédi­ca­teur Abdel­hakim Sefrioui, dont le témoignage avait été remar­qué lors du procès de 2024 : débar­rassée du foulard que lui impose son père, elle tient un dis­cours axé sur cette école où elle aurait voulu con­tin­uer à aller. Dans sa con­clu­sion, le film finit par revenir dès lors à une forme de catéchisme laïc, qui oppose à la mar­ty­rolo­gie de l’islamisme ter­ror­iste une mar­ty­rolo­gie répub­li­caine. C’est très clair dans la mise en scène : Anzorov est le seul per­son­nage dont le vis­age reste indis­cern­able tout au long du film, qu’il soit flouté, lais­sé dans la pénom­bre ou tron­qué par la caméra. Ce faisant, L’Abandon le prive de la notoriété qu’il a voulu attein­dre par son acte abject, tan­dis que Paty, lui, devient une icône religieuse dans l’ultime plan. On y voit, par une surim­pres­sion, une pho­to de Reinardt en Paty laiss­er place au cliché « offi­ciel » de l’enseignant au tra­vail, sol­dat de l’école répub­li­caine tombé en pre­mière ligne. En dépit de ses pré­cau­tions et de son soin nar­ratif – on sent le souci d’un film qui ne veut pas s’exposer à une récupéra­tion par l’extrême-droite –, L’Abandon sub­stitue à l’étude des maux à l’origine de la rad­i­cal­i­sa­tion un dis­cours (con­stant depuis Manuel Valls) con­sis­tant à héroïs­er les vic­times trag­iques des atten­tats. L’émotion col­lec­tive devient un moyen de resser­rer les rangs, au risque de met­tre les prob­lèmes les plus abrasifs sous le tapis ; le film ne trait­era pas réelle­ment de l’épineuse ques­tion de la laïc­ité à l’école, de la posi­tion com­plexe à laque­lle sont soumis les enseignants, de ce que l’école comme entité col­lec­tive peut mieux faire pour apais­er les frac­tures de la société française. Sa forme est celle du thriller et de la tragédie, mis au ser­vice du devoir de mémoire.