Dans le micro­cosme puri­tain de La Femme de ménage, tout ce qui a trait à la chair est un priv­ilège : un verre de jus d’orange dégusté lors du petit déje­uner, une masse de cheveux bouclés, un sourire plus blanc que blanc con­voité par toutes les femmes du quarti­er. Quand Andrew Win­ches­ter (Bran­don Skle­nar) proclame à sa toute nou­velle femme (Aman­da Seyfried), une mère céli­bataire fauchée qu’il vient de méta­mor­phoser en house­wife blonde pla­tine, que « les cheveux, c’est un priv­ilège », la comédie de Paul Feig prend un tour éton­nam­ment poli­tique. En ne retouchant pas ses racines brunes, indices de son anci­enne vie, et en ren­dant osten­si­ble que le fameux priv­ilège n’est, après tout, qu’un leurre, Nina se rend coupable auprès de son Pyg­malion de laiss­er paraître ses orig­ines sociales. C’est là que cette adap­ta­tion ciné­matographique d’un roman de gare trou­ve sa rai­son d’être : quand la métaphore devient vive et que le spec­ta­teur finit par regarder une femme s’arracher les cheveux un à un, du bulbe à la pointe. Après ce bas­cule­ment – qui est presque la clé de com­préhen­sion du réc­it – on com­prend mieux ce que le film fait aux corps hol­ly­woo­d­i­ens : il les ébou­riffe, les édente, les lacère et les ensanglante jusqu’à la chute finale.

Le film, déjà un gros suc­cès en salles, mar­que une con­science aiguë de la puis­sance de séduc­tion du best-sell­er de Frei­da McFad­den et révèle qu’il y a par­fois de la den­sité dans un tis­su épais de stéréo­types. Rap­pelons son point de départ : Mil­lie (Syd­ney Sweeney), fraîche­ment sor­tie de prison, arrive pour offrir ses ser­vices à la famille de Nina et Andrew Win­ches­ter. L’intrigue pro­pose alors trois scé­nar­ios alter­nat­ifs. Scé­nario numéro 1 : Mil­lie sera l’oie blanche sauvée d’une femme mal domes­tiquée par un riche avo­cat (La Femme de ménage serait dans cette per­spec­tive un remake de Rebec­ca). Scé­nario numéro 2 : Mil­lie sera le ser­pent dans la berg­erie et aura une liai­son avec le père de famille (la « femme de ménage » devient une caté­gorie de site porno). Scé­nario numéro 3 : Mil­lie est une anci­enne détenue qui insuf­flera pro­gres­sive­ment un vent de vio­lence dans l’immense vil­la bour­geoise qui l’a employée (la femme de ménage se mue en per­son­nage machi­avélique de thriller, type Gone girl).

Loin de tranch­er entre ces trois ver­sions, le film les déploie en même temps, procé­dant à une maîtrise fine des hori­zons d’attente de son pub­lic, ce qui lui per­met de jouer avec l’imaginaire poli­tique de l’époque tout en assumant pleine­ment son aspect ludique. La mise en scène opère dans ce sens une équiv­a­lence entre le stéréo­type et son dou­ble, l’image de ciné­ma et l’image de société. Répon­dant à une logique d’amplification des plaisirs, elle embrasse dans un même geste les clichés et les met à dis­tance : l’image dit oui (les corps de Syd­ney Sweeney et de Bran­don Skle­nar, blancs, mus­clés, bronzés, ren­voient à l’imaginaire de la dark romance), quand le son dit non (dif­fi­cile de ne pas rire ou sourire lorsqu’une chan­son de Lana Del Rey illus­tre une scène de bon­heur extra­con­ju­gal). En cela, La Femme de ménage n’est pas seule­ment, comme Rebec­ca, l’histoire d’une mai­son (han­tée), mais dit quelque chose de la vio­lence des WASP dans leur sym­phonie en blanc majeur, des vio­lences con­ju­gales et plus générale­ment de la dom­i­na­tion mas­cu­line, offrant le spec­ta­cle de la destruc­tion des corps dom­i­nants. Alors autant y aller, ne serait-ce que pour le plaisir de les voir s’arracher des cheveux – ou des dents.