Les bud­dy movies, ces films appari­ant deux per­son­nages que tout oppose (mais de même sexe dans la plu­part des cas), ont eu depuis Lau­rel et Hardy le temps d’ex­plor­er les facettes offertes par une telle prémisse : offre ludique au spec­ta­teur d’un choix binaire (plutôt l’un ou plutôt l’autre ?), rela­tion a pri­ori con­flictuelle mais ambiguë entre les deux, allé­gorie de la mix­ité (eth­nique notam­ment, cf. les 48 heures et autres Arme fatale)… Peu d’en­tre eux, cepen­dant, se sont ouverte­ment attardés sur cette pos­si­ble lec­ture : et si l’un des deux parte­naires (on pense plutôt au moins con­ven­tion­nel) ren­voy­ait finale­ment à l’autre un reflet de son refoulé, d’aspi­ra­tions qu’il refuserait de recon­naître — du moins dans un pre­mier temps ? Les Flingueuses, lui, incite assez osten­si­ble­ment à une telle inter­pré­ta­tion.

San­dra Bul­lock y recon­duit avec un décalage savoureux un rôle d’a­gente du FBI proche de celui qu’elle jouait dans ses pas fameux Miss Con­ge­nial­i­ty : sur­douée mais trop pre­mière de la classe, trop tournée vers sa car­rière, jusqu’à brandir sa plaque comme si elle sur­jouait dans une série télé, per­son­nage creux à force de pos­er et sus­ci­tant plus de pitié (et encore, chez le spec­ta­teur seule­ment) que de sym­pa­thie. Pour entraver son exas­pérante course à la pro­mo­tion, on l’af­fecte à une enquête à Boston, en binôme avec une inspec­trice locale qui s’avère son reflet négatif : bâtie comme une bar­rique et habil­lée comme un sac, prompte à la vul­gar­ité, à la men­ace de mort et au poli­tique­ment incor­rect (voir com­ment elle traite un agent fédéral albi­nos), con­ser­vant tout un arse­nal dans son fri­go, refu­sant le moin­dre pro­to­cole au point d’en paraître tout à fait aso­ciale. Le rôle de cette créa­ture de cauchemar (pour la nor­mal­ité fémi­nine hol­ly­woo­d­i­enne, s’en­tend) est tenu sans pro­thès­es par un phénomène comique dont on devrait très vite réen­ten­dre par­ler : Melis­sa McCarthy. Forte de son expéri­ence télévi­suelle (notam­ment dans la série Gilmore Girls) et de quelques sec­onds rôles remar­qués au ciné­ma (Mes meilleures amies déjà réal­isé par Paul Feig, Very Bad Trip 3…), la comé­di­enne délivre ici un irré­sistible abattage qui, en plus de tir­er énergique­ment la cou­ver­ture à elle en faisant de ces Flingueuses son véhicule incon­testé, devrait faire beau­coup pour la pro­mo­tion des actri­ces giron­des en haut des affich­es du ciné­ma améri­cain.

Femmes entre elles

Avec un tel déséquili­bre dans le regard sus­cité sur les deux pôles de ce binôme, les ren­vois de balle entre les parte­naires finis­sent par sus­citer moins d’at­tente que la façon dont l’une, car­i­ca­ture de réus­site améri­caine souf­frant de toute évi­dence d’un manque (Bul­lock), décou­vri­ra dans ce qu’elle rejette de prime abord (McCarthy) de quoi se com­pléter, voire se trou­ver des incli­na­tions qu’elle n’o­sait jusque-là soupçon­ner. Au milieu de gags plus ou moins inspirés sur l’évo­lu­tion atten­due des deux car­ac­tères l’un vers l’autre, au moins un, d’ailleurs servi par deux fois, s’en­gage avec bon­heur sur cette voie psy­ch­an­a­ly­tique : Bul­lock émerge d’un som­meil impromp­tu (provo­qué par la fatigue ou l’al­cool), se tourne vers ce qu’elle croit être sa parte­naire vue de dos et décou­vre à sa place un homme tra­pu aux cheveux longs et à la tenue nég­ligée. Le quipro­quo, qui en d’autres cir­con­stances aurait pu faire rire aux dépens du physique dis­gra­cieux du per­son­nage de McCarthy, revient à la fig­ure du per­son­nage de Bul­lock, la femme policée et auto-bridée dont il sug­gère quelque désir caché, quelque recherche inavouée de l’in­ter­dit (la con­fu­sion sex­uelle ajoute une dimen­sion trou­blante).

Tout le film n’at­teint pas ce niveau d’acuité, hélas. On peut regret­ter que les aven­tures et les échanges du tan­dem soient “lis­sés”, tirés vers leur nature d’é­tapes de pro­gramme par un cer­tain for­matage de la comédie poli­cière actuelle, qui sem­ble avoir refoulé la ner­vosité dont elle était encore capa­ble, par exem­ple, aux heures de gloire de Richard Don­ner — où l’hu­mour n’ex­clu­ait pas la ten­sion créée par l’épreuve physique, la destruc­tion et la mort — et vice ver­sa — alors qu’i­ci tout cela est réu­ni dans une forme de banal­i­sa­tion affadis­sante. Le pro­gramme laisse heureuse­ment assez de bride sur le cou des deux comé­di­ennes pour que non seule­ment elles assurent le show, mais fassent aus­si val­oir, au-delà de l’op­po­si­tion de leurs per­son­nages, ce qui à l’ar­rivée les réu­nit: le fait d’être, cha­cune à leur manière, deux par­faites inadap­tées à un monde qui voudrait les faire ren­tr­er dans le rang de l’ “entre-deux”.