Pourquoi un reboot de Ghost­busters ? Les con­sid­éra­tions mer­can­tiles habituelles mis­es à part, l’im­pli­ca­tion de plusieurs con­tribu­teurs du Sat­ur­day Night Live peut laiss­er penser qu’il s’ag­it de fournir un ter­rain de jeu remis à neuf pour les nou­veaux tal­ents de cette émis­sion comique, plus encore que l’ont été en leur temps les deux films d’I­van Reit­man (ini­tiés par deux piliers du show, Dan Aykroyd et John Belushi). Mais est-ce pour le meilleur ? Le film de Paul Feig se soumet à un curieux cahi­er des charges, duel et pas très bien équili­bré.

D’une part, le fan-ser­vice incon­tourn­able à l’adresse des chas­seurs de vieilles reliques : repro­duc­tion de l’e­sprit nerd et des effets spé­ci­aux à bases d’ap­pari­tions car­toonesques et d’ec­to­plasmes glu­ants, repris­es du vieux thème musi­cal culte, caméos (plus fatigués qu’in­spirés) de comé­di­ens de l’an­ci­enne équipe, etc. D’autre part, les mis­es à jour démon­stra­tives, dont cer­tains ont fait hurler aux États-Unis (aux noms cumulés du Mas­culin­isme Opprimé et de la Madeleine de Proust Bafouée) : inver­sion des sex­es des per­son­nages prin­ci­paux (jusqu’à faire du récep­tion­niste un homme), et rafraîchisse­ment de l’hu­mour au goût des années 2010. Or, il s’avère assez vite que l’un de ces deux points de pro­gramme fait fig­ure de bouche-trou au regard de l’autre. Les échanges comiques menés par le quatuor McCarthy/Wiig/McKinnon/Jones, mod­éré­ment savoureux mais quelque peu bridés par les rôles aux­quels les actri­ces sont tenues (on va y revenir), n’en empiè­tent pas moins sur la propo­si­tion de réac­tu­alis­er les aven­tures de chas­seurs de fan­tômes new-yorkais sor­tis tout droit des années 1980. En fait, tout se passe comme si les digres­sions comiques ser­vaient à dis­traire du reste du pro­jet, recy­clage d’une matière objet d’un cer­tain culte audio­vi­suel dont on voudrait faire pass­er la pilule de l’ob­so­les­cence et du manque de sub­stance.

Ectoplasmes d’intentions

Car on peut com­pren­dre ce besoin de rem­plir une place. Après tout, passé cette loufo­querie datée avec laque­lle une exploita­tion en petite fran­chise, et la télévi­sion, ont per­pé­tué l’at­tache­ment du pub­lic, que reste-t-il des “Ghost­busters” de 1984 ? On en garde les aven­tures d’une bande de nerds arc-boutés sur leurs croy­ances, aux rap­ports pour le moins com­plexés avec les femmes (entre misog­y­nie, agres­siv­ité et peur de la prise d’ini­tia­tive de l’autre), et dont le film invi­tait à adhér­er aux agisse­ments. Cette part d’un héritage plébisc­ité à son époque, on est en droit de la trou­ver, rétro­spec­tive­ment, un peu embar­ras­sante. C’est aus­si ce qu’ont dû se dire Sony Pic­tures et les pro­duc­teurs quand ils ont eu l’idée de relancer la fran­chise avec des têtes d’af­fiche féminines et un réal­isa­teur et coscé­nar­iste (Paul Feig) réputé pour tir­er le meilleur des actri­ces comiques.

Les femmes en force pour con­tr­er le sex­isme de nos par­ents ? Voire. Sur le papi­er, con­fi­er à des femmes des rôles que les automa­tismes de cast­ing attribueraient plutôt à des hommes ressem­blait bien à une bonne idée. Mais en pra­tique, c’est comme si les actri­ces prin­ci­pales (qu’on a con­nues plus effi­caces ailleurs) butaient sur les lim­ites des rôles sché­ma­tiques qu’elles doivent jouer, ceux des nerds du para­nor­mal, pour com­plaire au pro­gramme de reboot de fran­chise. Leurs per­son­nages ne sont finale­ment éloignés des stéréo­types féminins que pour se soumet­tre à d’autres, tout aus­si encom­brants.

On pour­rait blâmer là la raideur indus­trielle de l’écri­t­ure des rôles et du scé­nario. Mais on soupçonne aus­si Paul Feig de se repos­er un peu trop sur ses facil­ités, bran­dis­sant ici son amour bien con­nu pour les comé­di­ennes rigolotes en argu­ment sup­posé­ment décisif, voire en éten­dard fémin­iste, jusqu’à vers­er dans des ini­tia­tives comiques plus tape-à-l’œil que con­va­in­cantes. Notam­ment, on reste pan­tois devant sa trou­vaille dou­teuse con­sis­tant à faire jouer par Chris Hemsworth un récep­tion­niste beau gosse doté d’un Q.I. à un chiffre. Quand le même réal­isa­teur, dans Spy, ridi­culi­sait de même les per­son­nages de Jude Law et (surtout !) Jason Statham, il s’ap­puyait avec plus d’à-pro­pos sur les images publiques véhiculées par les car­rières de ces deux acteurs. Face au con­tre-emploi de Hemsworth, il faut aller chercher très loin le vieux cliché du beau blond décérébré pour com­pren­dre la blague et saisir pourquoi on aurait dû rire… Le proclamé “fémin­isme” de ce reboot, résumé à quelques incar­tades aus­si bruyantes qu’un slo­gan pub­lic­i­taire (comme vis­er les fan­tômes à l’en­tre­jambe), prend ici un arrière-goût de sim­u­lacre.