Tout au long de sa col­lab­o­ra­tion avec le réal­isa­teur Paul Feig, l’ac­trice Melis­sa McCarthy n’au­ra cessé de gravir les éch­e­lons : sec­ond rôle remar­qué dans Mes meilleures amies (qui lui vau­dra une nom­i­na­tion à l’Oscar et une recon­nais­sance inter­na­tionale), binôme explosif de San­dra Bul­lock dans le réjouis­sant Les Flingueuses, la voici désor­mais presque seule à bord (ne vous fiez pas à l’af­fiche trompeuse, Jason Statham et Jude Law n’oc­cu­pant que des rôles de sec­ond plan), cat­a­pultée espi­onne de ter­rain pour le compte de la CIA dans une som­bre affaire de traf­ic d’arme nucléaire. L’ar­gu­ment impa­ra­ble du film (et peut-être un peu facile, pour­rait-on dire) est de miser sur le physique de l’ac­trice pour créer un décalage per­ma­nent entre le dan­ger que représen­tent cer­taines sit­u­a­tions et l’i­nap­ti­tude du per­son­nage à pou­voir rem­plir ses objec­tifs. Mais l’in­tel­li­gence du film tient prob­a­ble­ment au fait qu’il ne se suf­fit pas à une répéti­tion las­sante de sit­u­a­tions humiliantes, même si l’ac­trice sem­ble pren­dre un malin plaisir à s’embarrasser de looks improb­a­bles et déval­orisants cen­sés la cam­ou­fler. À la dif­férence d’autres par­o­dies de films d’es­pi­onnage (la série des Y a‑t-il un flic pour… par exem­ple) qui sur­ex­ploitent les invraisem­blances scé­nar­is­tiques, Spy joue plutôt la carte de l’hom­mage amusé aux James Bond. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le générique de début rejoue la par­ti­tion de l’ou­ver­ture de Sky­fall, jusqu’à singer la célèbre chan­son éponyme d’Adele.

Comme pour de vrai

De ce goût pour l’im­i­ta­tion résulte un scé­nario plutôt bien fichu qui sait entretenir un cer­tain sus­pense et ménage quelques rebondisse­ments. Mais si les scènes d’ac­tion (et cer­taines plutôt spec­tac­u­laires, on retien­dra par exem­ple le duel choré­graphié dans la cui­sine d’un restau­rant de Budapest) sont au ren­dez-vous, le réal­isa­teur désamorce sys­té­ma­tique­ment la ten­sion nar­ra­tive par le biais de dia­logues sou­vent triv­i­aux pré­textes à met­tre en lumière les névros­es inavouables de ses per­son­nages : une vie sen­ti­men­tale désertée, un com­plexe rap­port à l’im­age du père, une sérieuse ten­dance à la mythomanie, etc. Seule­ment, à la dif­férence des Flingueuses dont l’hu­mour très bor­der­line trou­vait sa source dans la pein­ture acérée de deux inadap­tées sociales, Spy ne s’oc­troie pas beau­coup de flot­te­ment, mul­ti­pli­ant les tableaux à un rythme effréné. La lim­ite du pro­jet tient du coup à cette surenchère de cocasserie (ce qui nous vau­dra une dis­pens­able appari­tion du rappeur 50 Cent ou encore une mul­ti­tude de ralen­tis dont l’ef­fet comique reste encore à démon­tr­er) qui tend à ver­rouiller un peu trop le film et à ren­dre ses per­son­nages pris­on­niers de cer­taines con­ven­tions nar­ra­tives sur l’ac­cep­ta­tion et le dépasse­ment de soi.

Impolitesse prévisible

Sous ses dehors irrévéren­cieux, Spy s’en­com­bre finale­ment presque des mêmes tra­vers con­formistes que Mes meilleures amies. Rap­pelons que le film s’achevait sur un mariage se déroulant sous les meilleurs aus­pices et la promesse d’un amour pour notre héroïne frus­trée alors que cette dernière s’é­tait épuisée pen­dant près de deux heures à tourn­er en ridicule l’in­sti­tu­tion du mariage et des enter­re­ments de vie de jeunes filles. À dis­tance de cette mau­vaise foi out­ran­cière qui fai­sait tout le sel de Mes meilleures amies, Spy se garde bien de faire bouger les lignes. Davan­tage engagée dans son com­bat con­tre les ter­ror­istes que dans l’ac­com­plisse­ment de ses fan­tasmes roman­tiques, le per­son­nage inter­prété par Melis­sa McCarthy entre­tient au mieux un espoir pathé­tique dans son désir pour un autre espi­on (Jude Law), au pire se résigne à chercher ailleurs d’autres sources de sat­is­fac­tion. Finale­ment, même si le film for­mule la promesse de tout faire explos­er sur son pas­sage, on a l’é­trange sen­ti­ment que cha­cun reste à la place que son physique lui assigne. Mais ce n’est peut-être pas pire que toutes les con­clu­sions hyp­ocrites de nom­breuses pro­duc­tions hol­ly­woo­d­i­ennes qui ten­tent de nous con­va­in­cre du con­traire.