Kairo est sûre­ment l’œuvre la plus aboutie de Kiyoshi Kuro­sawa en rai­son de son incroy­able richesse ana­ly­tique et de sa force métaphorique. Chaque fig­ure, chaque plan, chaque per­son­nage du film fait sens, Kuro­sawa faisant preuve d’un regard per­ti­nent sur l’évolution de sa société. Cette œuvre sur l’incommunicabilité nous par­le surtout de la dés­in­té­gra­tion de l’individu nip­pon – plus par­ti­c­ulière­ment les jeunes – dans un Japon déshu­man­isé par plus de trente ans de crois­sance économique : dans la plus grande société de con­som­ma­tion du monde, l’Homme n’est plus. La force de l’œuvre provient surtout de son apport intéres­sant à l’évolution thé­ma­tique du ciné­ma nip­pon et de sa forme qui est en par­faite cohé­sion avec le dis­cours de son auteur. Kuro­sawa sig­ni­fie la déshu­man­i­sa­tion de son pays – mais aus­si de notre monde – par l’intrusion d’un virus infor­ma­tique qui con­t­a­mine notre réal­ité. Les fan­tômes, qui ont trou­vé refuge sur l’Internet, jouent un rôle de révéla­teur : notre exis­tence est trag­ique­ment spec­trale. Un thème essen­tiel de l’œuvre du cinéaste.

Une analogie entre les vivants et les fantômes

Afin de sig­ni­fi­er la dis­pari­tion de l’humain, Kiyoshi Kuro­sawa réalise une analo­gie entre les vivants et les fan­tômes : les spec­tres sont une métaphore de la jeunesse nip­pone des années 1990 et 2000 qui sem­blent vivre dans l’errance. Au sens occi­den­tal et asi­a­tique, les fan­tômes sont des êtres qui ont cessé de vivre et qui errent dans le monde ter­restre, ceux-ci n’ayant pas pu trou­ver la « paix ». Il en est de même pour les jeunes pro­tag­o­nistes de Kairo qui représen­tent une généra­tion sans buts aux­quels se rat­tach­er. Il faut not­er que cette idée de con­fu­sion sem­ble tra­di­tion­nelle dans le ciné­ma japon­ais qui s’est par­ti­c­ulière­ment inspiré des pièces du théâtre nô : les per­son­nages pren­nent dans un pre­mier temps un aspect humain avant de dévoil­er leur statut spec­tral – Les Con­tes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi par exem­ple. Kiyoshi Kuro­sawa réalise alors une mod­erni­sa­tion des mythes, notam­ment dans l’aspect des fan­tômes.

Pour sym­bol­is­er l’état spec­tral de ses per­son­nages, le réal­isa­teur les fait se déplac­er dans des espaces vidés qui rap­pel­lent l’œuvre de Michelan­ge­lo Anto­nioni. Le maître ital­ien de la moder­nité, qui a eu une influ­ence con­sid­érable sur l’œuvre de notre cinéaste, a sig­nifié l’aseptisation des grandes villes et l’absence de com­mu­ni­ca­tion liée à la société de con­som­ma­tion en faisant de ses per­son­nages des fig­ures errantes au milieu de lieux déserts. Kiyoshi Kuro­sawa utilise une même thé­ma­tique : les lieux publics filmés dans Kairo telle que l’université sont pra­tique­ment vides; les pro­tag­o­nistes tra­versent un Tokyo déser­ti­fié; Kawashima – le per­son­nage prin­ci­pal de l’œuvre – se rend plusieurs fois dans une salle de jeux où il sem­ble être la seule présence humaine. Les fan­tômes, comme les « vivants », sem­blent alors situés dans un entre-deux mon­des. La soli­tude des humains est sig­nifiée par une fig­u­ra­tion de l’enfermement, ana­logue au statut d’un spec­tre coupé de tout con­tact avec les Hommes : les per­son­nages de Kairo sont sou­vent représen­tés dans des lieux situés en dehors du monde, les cadres que Kuro­sawa des­sine dans le cadre sym­bol­isant avec force ce sen­ti­ment – par exem­ple les rubans rouges qui ser­vent à sceller les sources spec­trales. L’auteur met aus­si l’accent sur les ombres et les appari­tions – dans la pro­fondeur du plan –, qui sèment le doute dans l’esprit du spec­ta­teur. Il utilise égale­ment de nom­breux voiles der­rière lesquels évolu­ent les pro­tag­o­nistes – par exem­ple le rideau plas­ti­fié dans l’appartement de l’informaticien sui­cidé ou encore les vit­res au tra­vers desquelles sont filmés les per­son­nages. Enfin, les appari­tions sont soulignées par un son spec­trale qui ressem­ble à celui d’une voix sur une cas­sette audio qui serait passée à l’envers. On peut analyser ce son comme un effet de miroir : il existe deux réal­ités qui se con­fondent, celle des vivants et celle des morts. Cette dernière est le reflet du monde des humains d’où un effet d’inversion, à la manière d’un miroir, lors de la ren­con­tre de ces deux réal­ités. C’est aus­si les vis­ages des fan­tômes qui sont représen­tés face à la caméra, comme reflets des vivants qui les regar­dent. On peut donc aller au-delà de la métaphore et par­ler de métonymie.

Une gestuelle fantomatique

Le jeu non­cha­lant des acteurs et leurs déplace­ments dans l’espace ren­for­cent cette idée d’analogie. Notre cinéaste leur donne un car­ac­tère emprun­té. C’est par exem­ple, le jeune Kawashima qui sym­bol­ise une jeunesse nip­pone sans buts qui est le pen­dant de la « bof » généra­tion française. Il faut surtout remar­quer l’importance de la gestuelle de Harué, le per­son­nage le plus dés­espéré du film : Kuro­sawa utilise un per­son­nage féminin pour représen­ter un spec­tre, comme sou­vent dans la tra­di­tion du bake-mono – film de fan­tômes japon­ais. Son corps et sa gestuelle sont frag­iles et vides d’humanité. Son allure, avec ses bras tombants le long du corps et sa tête basse masquée par ses cheveux, rap­pelle les fan­tômes du genre. Kuro­sawa utilise alors des fig­ures tra­di­tion­nelles du bake-mono pour sym­bol­is­er sa thé­ma­tique de la déshu­man­i­sa­tion. Celle-ci est égale­ment sig­nifiée par l’aspect bacon­nien du film.

Une œuvre baconienne

Dans Kairo, la dis­pari­tion de l’humain est soulignée par des références à Fran­cis Bacon dans la représen­ta­tion des spec­tres. Ces derniers ont le vis­age flou et une démarche sac­cadée qui font écho aux pein­tures tor­turées du pein­tre irlandais. Cet artiste peignait des méta­mor­phoses qui prélu­daient à l’apparition de quelque chose de mon­strueux ; ses per­son­nages étaient tra­ver­sés par des courants destruc­teurs qui sem­blaient les promet­tre à la dis­so­lu­tion comme dans son célèbre tableau Étude d’après le por­trait du pape Inno­cent X par Vélasquez (1953). Dans le film, cette dis­so­lu­tion est celle du Japon qui se vide de toute human­ité. Les séquelles de la guerre imprég­naient les toiles de Bacon ; on trou­ve la même idée chez Kiyoshi Kuro­sawa, son œuvre se référant con­stam­ment à l’évolution de l’archipel depuis 1945 : la défaite du Japon a entraîné l’appauvrissement du pays, puis sa recon­struc­tion économique au détri­ment de l’humain. Pour l’auteur, les Nip­pons se sont alors méta­mor­phosés en quelque chose qui relève du mon­strueux et du fan­toma­tique.

Les per­son­nages de Kairo sont des écorchés qui hurlent une angoisse exis­ten­tielle. L’aspect « cor­porel » des fan­tômes rap­pelle des toiles telles que Deux fig­ures (1953) et Étude de corps humain (1949). Comme les spec­tres du film, Étude de corps humain illus­tre la fatigue et l’impuissance de l’Homme face au monde ; il est privé de sa pro­pre con­nais­sance et des choses qui l’entourent. Pour les vis­ages, il faut surtout se référ­er à Trois études de tête humaine (1953) : si l’on prend le trip­tyque dans son ensem­ble, l’aspect «nor­mal » du vis­age se désagrège ; il reste seule­ment des frag­ments d’une per­son­nal­ité, tels les spec­tres de Kairo. Il y a la même idée de gestes brusques et de sac­cades qui retran­scrivent les tour­ments du sujet. Kiyoshi Kuro­sawa tra­vaille égale­ment sur la con­fu­sion entre vivants et morts en util­isant le flou : les con­tours des per­son­nages présen­tés en fond de plan sont sou­vent incer­tains. Gilles Deleuze utilise le terme «malerisch» pour désign­er cer­taines péri­odes de l’œuvre de Fran­cis Bacon[1]. Ce terme désigne « le pic­tur­al par oppo­si­tion au linéaire, ou plus pré­cisé­ment la masse par oppo­si­tion au con­tour ». Cela don­nait un car­ac­tère flou aux fig­ures que peignait Bacon. Deleuze explique, con­cer­nant le traite­ment malerisch : « partout le règne du flou et de l’indéterminé, l’action d’un fond qui attire la forme, une épais­seur où se jouent les ombres, une som­bre tex­ture nuancée, des effets de rap­proche­ments et d’éloignements. »[2] Ce con­tour incer­tain se retrou­ve, par exem­ple dans L’Homme au chien (1953). Nous retrou­vons cela dans la représen­ta­tion des fan­tômes du film mais égale­ment dans celle des humains. Le dernier spec­tre représen­té par Kuro­sawa – dans l’entrepôt – répond totale­ment à cette esthé­tique baconi­enne : il est une masse incer­taine qui peu à peu mon­tre un vis­age humain.

Dans la dernière péri­ode de Fran­cis Bacon, dis­tin­guée par Deleuze, la fig­ure a dis­paru. Elle ne laisse qu’une trace de son anci­enne présence – Eau coulant d’un robi­net (1982) par exem­ple. Selon Deleuze, elle s’est dis­sipée en réal­isant la prophétie « tu ne seras plus que sable, herbe, pous­sière ou goutte d’eau… »[3] Il y a nais­sance d’une abstrac­tion qui n’a plus besoin de la fig­ure. Kuro­sawa déter­mine que le Japon con­tem­po­rain « est comme absent de lui-même, il refuse toute intru­sion étrangère et, par­fois, il donne l’impression de pou­voir con­tin­uer à fonc­tion­ner même en l’absence des gens qui le peu­plent. »[4] Dans Kairo, les tach­es lais­sées par les vivants se dés­in­tè­grent dans l’espace. Nous sommes alors en présence de cette dis­pari­tion de la fig­ure don­nant nais­sance à l’abstraction dont par­le Deleuze : la sur­face n’a plus besoin de la fig­ure humaine qui se dis­sipe dans l’atmosphère.

Les tach­es lais­sées par la dis­pari­tion des corps du film expri­ment totale­ment cette phrase du pein­tre irlandais : « J’aimerais que mes tableaux aient l’air de mon­tr­er qu’un être humain est passé entre eux, comme un escar­got, lais­sant une trace de présence humaine et une trace amnésique d’événements passés, comme l’escargot laisse sa bave. » [5] Les per­son­nages de Kairo lais­sent der­rière eux cette trace de leur vie. On peut citer comme exem­ple Du sang sur le planch­er (1986), pein­ture où la tache de sang fait sur­gir l’idée d’une présence humaine. Dans le film, les traces qui relèvent du fan­tas­tique sont une éma­na­tion du réel : elles sig­ni­fient l’existence passée d’individus qui se sont dés­in­té­grés en rai­son de leur perte d’humanité. On peut égale­ment rap­procher cette thé­ma­tique de la dis­pari­tion de l’être des films de Hiroshi Teshi­ga­hara, qui a traité de la crise de l’identité dans la
société con­tem­po­raine nip­pone.

Hiroshi Teshigahara et la disparition de l’être

Dans un trip­tyque fan­tas­tique com­prenant La Femme des sables (1963), Le Vis­age d’un autre (1966), et La Carte brûlée / Le Plan déchi­queté (1968), Teshi­ga­hara, adap­tant des romans de Kôbô Abe, abor­de le thème du johat­su (éva­po­ra­tion ou dis­pari­tion physique). Ce thème, qui n’est pas du tout présent dans la tra­di­tion japon­aise, s’est forte­ment dévelop­pé dans les romans et le ciné­ma nip­pon avec l’avènement de la société de con­som­ma­tion. Ima­mu­ra réal­isa d’ailleurs un film de fiction/documentaire, L’Évaporation d’un homme (1967), dans lequel il traite de ce sujet en se référant directe­ment à des fich­es de police qui con­signent ces dis­pari­tions. Ce phénomène est lié à la crise d’identité de l’individu con­fron­té à une société qu’il ne com­prend plus. L’Homme se trou­ve enfer­mé dans un univers urbain où naît une infla­tion de la notion d’identité sociale. Cela se ressent davan­tage dans des méga­lopoles telle que Tokyo, dans lesquelles l’individu se fond dans une urban­ité ten­tac­u­laire. Dans Kairo, les jeunes per­son­nages ressen­tent cette crise, d’autant plus que le Japon a atteint un état de développe­ment qui n’était qu’à ses prémices lorsque Teshi­ga­hara réal­isa ses films. Dans La Femme des sables, un ento­mol­o­giste se trou­ve pris­on­nier d’une femme à l’intérieur d’un trou, sorte d’entonnoir sablon­neux, per­du dans le désert. Il refuse peu à peu de retrou­ver sa place dans la société. Le désert peut être con­sid­éré comme une métaphore du Japon et de Tokyo, qui mal­gré la pro­liféra­tion d’individus, est un désert de l’âme, au même titre que l’océan de soli­tude sur lequel vogue le bateau de Kairo. L’entomologiste de La Femme des sables s’enferme dans un trou ens­ablé afin de se retir­er de cette société qui lui échappe. Les per­son­nages de Kuro­sawa se dés­in­tè­grent dans une société qui sem­blent pou­voir fonc­tion­ner sans eux et qui relève de plus en plus de la sim­u­la­tion.[6]

Un monde de simulation

Selon Bau­drillard, la représen­ta­tion « part du principe d’équivalence du signe et du réel (…) La sim­u­la­tion part à l’inverse de l’utopie du principe d’équivalence, part de la néga­tion rad­i­cale du signe comme valeur, part du signe comme réver­sion et mise à mort de toute référence »[7]. Le sim­u­lacre, qui était d’abord recon­nu comme une représen­ta­tion du réel, s’est vu sys­té­ma­tisé par l’avène­ment indus­triel, con­tribuant à brouiller les repères entre l’im­age et ce qu’elle représente, jusqu’à ce que le sim­u­lacre ne finisse par précéder et déter­min­er le réel. Nous sommes entrés alors dans un monde de sim­u­la­tion. La sim­u­la­tion est « la généra­tion par les mod­èles d’un réel sans orig­ine ni réal­ité : hyper­réel ». Cette déf­i­ni­tion cor­re­spond à l’univers de Kairo : Tokyo et les per­son­nages relèvent par leur car­ac­tère arti­fi­ciel d’une hyper­réal­ité. Dans le film, les sim­u­lacres sont les vivants, qui se trans­for­ment en tach­es qui se dés­in­tè­grent par la force du vent ; le sim­u­lacre, mis à jour, dis­paraît sous le poids de la « réal­ité », qui inter­vient soudaine­ment dans un univers arti­fi­ciel. Tout dans ce film appa­raît avec un car­ac­tère haute­ment virtuel, que se soit les « héros » mais égale­ment les teintes util­isées, Kiyoshi Kuro­sawa souhai­tant sig­ni­fi­er le car­ac­tère arti­fi­ciel de sa société. Les per­son­nages de Kairo vivent dans un monde tech­ni­co-cap­i­tal­iste qui sem­ble n’avoir aucune con­sis­tance.

Bau­drillard cite l’Ecclésiaste en épi­taphe de son ouvrage Sim­u­lacres et sim­u­la­tion : « Le sim­u­lacre n’est jamais ce qui cache la vérité. C’est la vérité qui cache qu’il n’y en a pas. Le sim­u­lacre est vrai. »[8] Bau­drillard par de l’hypothèse que la vérité n’existe plus, pas plus que l’illusion qui provient de cette réal­ité : le tout fusionne dans la sim­u­la­tion. Selon lui, « Il ne s’agit plus d’une représen­ta­tion fausse de la réal­ité (l’idéologie), il s’agit de cacher que le réel n’est plus le réel, et donc de sauver le principe de réal­ité.» [9] Dans Kairo, Inter­net et les fan­tômes sont là pour cacher que c’est le Japon et ses habi­tants qui sont fan­toma­tiques.

Dans la séquence où Michi et Kawashima s’enfuient d’un Tokyo en proie au chaos, Kiyoshi Kuro­sawa sym­bol­ise Hiroshi­ma et Nagasa­ki. Un avion qui sem­ble tout droit sor­ti de la sec­onde guerre mon­di­ale, s’écrase sur un immeu­ble. On trou­ve ici l’idée de faille entre le monde des morts et celui des vivants par l’irruption soudaine de cet avion qui prend un aspect spec­tral grâce à l’utilisation des images de syn­thès­es. Michi se rend dans l’immeuble où l’avion s’est écrasé ; elle décou­vre des corps atom­isés et décharnés qui sont sem­blables à ceux trou­vés lors des attaques nucléaires améri­caines de 1945. On peut d’ailleurs soulign­er que les tach­es lais­sées sur les murs par les pro­tag­o­nistes du film, suite à leur trans­for­ma­tion en fan­tômes, relève de cette même idée. Le fan­tas­tique n’a alors plus rien d’irréel : il ren­voie à des événe­ments qui font par­tie de l’inconscient col­lec­tif japon­ais – en emprun­tant les con­cepts jungiens. Les attaques nucléaires de 1945 ont entraîné la nais­sance du Japon con­tem­po­rain, ce qui a débouché sur la sit­u­a­tion actuelle de l’Archipel. Suite à la défaite, les Nip­pons se sont lancés dans une recon­struc­tion économique effrénée, qui a entraîné l’avènement d’une société de con­som­ma­tion des plus alié­nantes pour l’individu. Si cette séquence sig­ni­fie que notre auteur fig­ure une con­t­a­m­i­na­tion du virtuel – la société japon­aise des années 1990 – par le réel – l’histoire même du Japon –, ce réel existe-il encore ? L’avion de la sec­onde guerre mon­di­ale et les cadavres qui font références à Hiroshi­ma et Nagasa­ki sont con­sti­tués par des images de syn­thès­es, ce qui leur donne un aspect tout aus­si virtuel que le Tokyo actuel. Ce passé douloureux qui s’introduit dans le présent peut alors égale­ment relever du sim­u­lacre. Nous sommes ain­si en présence d’une jeunesse sans réal­ité, sans passé, sans référence. L’univers décrit relève entière­ment de la sim­u­la­tion. La déshu­man­i­sa­tion est totale : Kiyoshi Kuro­sawa mon­tre un Japon qu’il métapho­rise comme un sys­tème infor­ma­tique entière­ment com­posé de sim­u­lacres. Voilà toute la com­plex­ité d’une œuvre qui offre plusieurs degrés de lec­ture. On peut aus­si déter­min­er que la dés­in­té­gra­tion de l’individu est sig­nifiée par une absence de con­tacts physiques.

Des corps sans contacts charnels

De manière générale, la dis­pari­tion de l’individu dans le ciné­ma de Kiyoshi Kuro­sawa résulte de l’absence de rap­ports cor­porels et plus par­ti­c­ulière­ment de l’absence de rap­ports sex­uels. Sur ce point, on peut se deman­der si cela provient d’une réti­cence affichée par les pro­duc­teurs et par l’auteur à l’encontre de la représen­ta­tion du sexe ou s’il s’agit d’une volon­té délibérée de fig­ur­er une dés­in­té­gra­tion de l’individu par son absence de rap­port char­nel avec l’autre. Il peut s’agir de ces deux hypothès­es car Kuro­sawa n’a jamais été à l’aise avec les scènes de sexe, notam­ment dans les « romans porno » – série de films éro­tiques inau­gurée dans les années 1970 par la société Nikkat­su – qu’il a tournés. D’autre part, dans le ciné­ma japon­ais les auteurs sem­blent bien prudes. Si Snake of June (2003) de Shinya Tsukamo­to fait un effort dans le sens de la représen­ta­tion du sexe à l’écran, on est loin de L’Empire des sens de Nag­isa Ôshi­ma, seule véri­ta­ble ten­ta­tive de réflex­ion sur la représen­ta­tion du sexe dans le ciné­ma non-pornographique nip­pon. Dans la deux­ième hypothèse exposée, qui sem­ble la plus vraisem­blable, nous pou­vons affirmer que Kuro­sawa veut sup­primer les rap­ports char­nels dans ses films afin de sig­ni­fi­er la soli­tude et la dés­in­té­gra­tion de per­son­nages qui ne se touchent pas : ils sont des êtres totale­ment asex­ués et dénués de tout éro­tisme. Kuro­sawa nous par­le alors de la dis­pari­tion du vivant mais aus­si de la fin de la con­tes­ta­tion sociale.

Les cinéastes japon­ais des années 1960, tels que Masumu­ra et la Nou­velle Vague nip­pone, ont entraîné la renais­sance du corps dans le ciné­ma japon­ais. Le corps avait été brimé par l’arrivée des Occi­den­taux et les valeurs du chris­tian­isme. À l’origine, les Japon­ais ne présen­tent pas de sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité quant au sexe et à ses représen­ta­tions car ils ne sont pas touchés par l’idée de faute qui est l’un des fonde­ments des reli­gions judéo-chré­ti­ennes. Dès Mei­ji, les dirigeants japon­ais se mon­trèrent plus sévères en ce qui con­cerne cette lib­erté pour paraître «civil­isés » aux yeux des Occi­den­taux. Cela entraî­na un con­trôle plus impor­tant de la dif­fu­sion d’images «obscènes » ain­si que de nom­breux autres inter­dits qui ne firent que ren­forcer la frus­tra­tion sex­uelle des Japon­ais. Le ciné­ma fut touché, la représen­ta­tion réal­iste d’organes sex­uels étant inter­dite. Avec Masumu­ra et con­sorts, le corps était à nou­veau pas­sion­al­isé et sex­u­al­isé, ce qui mar­qua une volon­té de trans­gres­sion de l’ordre établit. D’autre part, le sexe déviant et nihiliste, que l’on retrou­va dans les pinku eiga – films éro­tiques soft tournés dans les années 1960 – et les romans porno devint une reven­di­ca­tion lib­er­taire. En effet, le sexe pra­tiqué de manière vio­lente et obses­sion­nelle devient aso­cial : il appa­raît comme une cri­tique de la civil­i­sa­tion qui repose le plus sou­vent sur des tabous sex­uels. Il se développe alors un lien entre sexe et révo­lu­tion que l’on peut voir dans les films « pink » de Kôji Waka­mat­su : ses films, qui s’adressent directe­ment au sous-pro­lé­tari­at, con­ti­en­nent une grande vio­lence qui est en rap­port avec les dis­crim­i­na­tions que les mar­gin­aux de la société japon­aise con­nais­sent. Ce cinéaste mon­tre notam­ment des corps de femmes battues par les déten­teurs du pou­voir, des hommes machistes, dans une logique d’asservissement com­pa­ra­ble à celle des sys­tèmes indus­triels. La thé­ma­tique de Waka­mat­su se retrou­ve égale­ment dans les films de Shohei Ima­mu­ra. L’œuvre de ce cinéaste vise, selon ses pro­pos, à mari­er « la par­tie inférieure du corps humain et la par­tie inférieure de la struc­ture sociale sur laque­lle s’appuie obstiné­ment la réal­ité quo­ti­di­enne japon­aise »[10]. Il a donc lié cette base à la par­tie inférieure du corps humain, afin de réalis­er une métaphore entre le sexe et les révoltes sociales. Dans l’œuvre de Kiyoshi Kuro­sawa, le corps, qui repre­nait vie dans les années 1960 et 1970, dis­paraît. Il se dis­sipe dans un univers con­cen­tra­tionnaire qui l’élimine au prof­it du virtuel. La dis­pari­tion d’un corps sex­u­al­isé peut alors être analysée comme s’inscrivant dans un univers où la révolte a été anni­hilée, à l’image même du Japon con­tem­po­rain, qui baigne dans une forte asep­ti­sa­tion de la pen­sée[11].

Les non-com­mu­ni­quants de Kairo, qui représen­tent une jeunesse sac­ri­fiée, se dés­in­tè­grent car ils n’arrivent plus à déter­min­er leur place dans un monde d’apparat. Kiyoshi Kuro­sawa pense alors la destruc­tion de l’individu japon­ais et de sa société afin d’entraîner un recom­mence­ment plus béné­fique que celui amor­cé en 1945. Cela entraîne une phase de tran­si­tion qu’il sig­nifia notam­ment dans Charis­ma. Notre auteur fut moins nihiliste dans une œuvre lumineuse que l’on peut con­sid­ér­er comme la suite de Kairo : Jel­ly­fish. L’espoir sem­blait alors pos­si­ble. Mais Kuro­sawa, sûre­ment touché par l’absence de réac­tion de son pays, revint très vite à la noirceur qui l’habite en réal­isant l’un de ses films les plus dés­espérés : Ret­ri­bu­tion.

Notes

Notes
↑1 Gilles Deleuze, Fran­cis Bacon, Logique de la sen­sa­tion, Paris, Edi­tions du Seuil, 2002, p.35. Deleuze reprend ce terme util­isé par Hein­rich Wöf­flin dans son ouvrage de 1915, Principes fon­da­men­taux de l’histoire de l’art, que l’on peut trou­ver aux édi­tions Gal­li­mard, 1986
↑2 Ibid.
↑3 Ibid., p.36
↑4 Pro­pos de Kuro­sawa recueil­lis par Bertrand Rougi­er in Mad Movies n°131, mai 2001, p.53
↑5 Pro­pos retran­scrits par Lui­gi Ficac­ci en intro­duc­tion à son ouvrage Bacon, Köln, Edi­tion Taschen, 2003 où les dif­férentes œuvres que nous citons sont analysées.
↑6 Sur Teshi­ga­hara, voir Max Tessier, « Hiroshi Teshi­ga­hara, images d’une crise de l’identité », in Le Ciné­ma japon­ais au présent, 1959–1979, Dossier col­lec­tif coor­don­né par Max Tessier, Paris, édi­tions Lher­minier, col­lec­tion Ciné­ma d’aujourd’hui, 1984, p.117 à 124
↑7 Jean Bau­drillard, Sim­u­lacres et sim­u­la­tion, Paris, Edi­tions Galilée, 1981., p. 16
↑8 Ibid., p.9
↑9 Ibid., p.25 et 26
↑10 Pro­pos d’I­ma­mu­ra retran­scrits par Koichi Yama­da dans son arti­cle « Les Cochons et les Dieux », in Les Cahiers du ciné­ma, n°166/167, mai-juin 1965, p.31.
↑11 Pour cer­tains développe­ment de cette analyse, voir aus­si Antoine Cop­po­la, Le Ciné­ma asi­a­tique, Paris, L’Harmattan, col­lec­tion Images plurielles, 2004