Les dimen­sions gigan­tesques du Toron­to Inter­na­tion­al Film Fes­ti­val (ou TIFF) empêchent d’embrasser l’ensemble de sa pro­gram­ma­tion et d’en don­ner une idée générale. Ce fes­ti­val qui s’appelait autre­fois le “fes­ti­val des fes­ti­vals” présente à la fois une sorte de best-of des grandes man­i­fes­ta­tions européennes (notam­ment) et des dizaines de films inédits, pour une pro­gram­ma­tion de 397 films au total cette année… On nav­igue ain­si des pro­duc­tions mon­di­ales les plus con­ven­tion­nelles au ciné­ma expéri­men­tal, en pas­sant par cet entre-deux que peut être le ciné­ma d’auteur (notam­ment représen­té par les sec­tions “Mas­ters” et “Plat­form”). C’est toute­fois la sec­tion “Wave­lengths”, sorte de fes­ti­val dans le fes­ti­val regroupant près de quar­ante films qui pla­cent l’exploration des pos­si­bil­ités du médi­um au cœur de leurs préoc­cu­pa­tions, garan­tit les plus belles décou­vertes (tout en nous don­nant l’occasion d’évoquer quelques films présen­tés notam­ment à Locarno, fes­ti­val avec lequel “Wave­lengths” sem­ble avoir le plus d’affinités).

Parlons femmes

Au gré de notre nav­i­ga­tion au sein des dif­férentes sec­tions du pro­gramme, nous n’avons cessé de ren­con­tr­er des per­son­nages de femmes rich­es, com­plex­es, ambi­gus, inat­ten­dus, chose encore suff­isam­ment rare pour être remar­quée.

Arnaud des Pal­lières livre avec Orphe­line un film tout aus­si âpre que Michael Kohlhaas, bien que cette âpreté s’exprime très dif­férem­ment. Elle provient d’abord de la pho­to du film, qui assume son aspect numérique, aux couleurs crues, sat­urées, qui font du vis­age d’Adèle Haenel une sorte de masque de couleurs. Comme on le lui dit au début d’Orphe­line, il y a quelque chose de faux dans ce vis­age, et sa vérité nous échap­pera tou­jours. Les jeux de sur­face se com­pliquent en effet lorsque le film nous met face à une autre actrice (Adèle Exar­chopou­los), et apparem­ment à une toute autre his­toire. On pour­ra a pos­te­ri­ori expli­quer ce mou­ve­ment par le fait tout sim­ple que le réc­it s’effectue à rebours et nous racon­te l’histoire d’un même per­son­nage à dif­férents stades de sa vie. Ce serait cepen­dant sim­pli­fi­er l’effet pro­duit par ces sautes et ce réc­it bidi­rec­tion­nel, qui ne cesse d’avancer et de reculer sans prévenir, et par les gouf­fres qui sépar­ent ces corps, entre lesquels les dif­férences sont plus frap­pantes que les simil­i­tudes. Si la con­clu­sion du film pour­rait a pos­te­ri­ori aplatir son chem­ine­ment, les choix de mise en scène d’Arnaud des Pal­lières for­mu­lent une réflex­ion sur l’identité, sur la coex­is­tence de dif­férentes épo­ques et dif­férentes iden­tités dans ce que l’on con­sid­ère comme un “même” être – mal­gré le titre du film qui tend à définir un per­son­nage par les con­di­tions de son enfance. Il offre en tout cas une expéri­ence nar­ra­tive assez stim­u­lante, qui con­tred­it par elle-même l’idée d’un “chemin tout tracé”.

The Road to Mandalay

The Road to Man­dalay s’interroge lui aus­si sur la notion de tra­jec­toire et de des­tin. Sur un champ thé­ma­tique déjà bien ratis­sé par le ciné­ma – les déboires de migrants dans leur pays “d’accueil”, ici des Bir­mans en Thaï­lande – Midi Z livre un film mag­né­tique qui repose large­ment sur un per­son­nage féminin tout en déter­mi­na­tion ren­trée. Le film est à son image : il s’exprime sans détours, mais en en dis­ant le moins pos­si­ble. Dans de longs plans sou­vent fix­es qui lais­sent au spec­ta­teur le temps d’encaisser et d’interpréter, épou­sant l’expérience du per­son­nage sans la sur­plomber, le réal­isa­teur trou­ve un équili­bre entre impli­ca­tion émo­tion­nelle et déroule­ment implaca­ble d’un réc­it qui repose sur un dosage pré­cis de l’information. Oscil­lant entre nat­u­ral­isme dans la représen­ta­tion qu’il donne des con­di­tions de vie et de tra­vail de ses per­son­nages et dimen­sion sym­bol­ique, le film est une réus­site à la fois plas­tique et nar­ra­tive, un mélo­drame dépourvu d’emphase, qui démon­tre claire­ment les aspects délétères du pater­nal­isme mas­culin.

Comme The Road to Man­dalay, Tramps s’interroge sur la pos­si­bil­ité d’aimer sans argent. Le résul­tat est cepen­dant moins som­bre et con­firme le tal­ent d’Adam Leon après le remar­qué Gimme the Loot. Le sim­ple fait que le réal­isa­teur s’intéresse aux tra­cas ordi­naires de per­son­nages issus des class­es les moins favorisées, en trai­tant leur con­di­tion non pas comme un sujet mais comme une don­née de base, est rare et donc poli­tique en soi. Au début du film, Dan­ny est som­mé de rem­plac­er son frère pour le trans­port d’une mys­térieuse mal­lette. Le chauf­feur qui doit le con­duire s’avère être une fille, Ellie, et l’opération à men­er beau­coup plus com­pliquée que prévu. Ce n’est pas tant la pau­vreté qui com­plique la vie des deux jeunes gens que leurs pro­pres idées pré­conçues, qui don­nent lieu à divers quipro­qu­os. L’écriture d’Adam Leon, très fine, jamais manichéenne ni com­plaisante, garde tou­jours l’apparence de la légèreté. Ses per­son­nages sont mul­ti-dimen­sion­nels et échap­pent l’un comme l’autre aux cas­es dans lesquels on pour­rait les con­fin­er. Man­i­feste­ment, le car­ac­tère plaisant de Tramps n’a cepen­dant pas suf­fi à effac­er son aspect sub­ver­sif. Un grand nom­bre de spec­ta­teurs a en effet quit­té la salle en cours de film (chose pour­tant rare à Toron­to), peut-être gênés que ce soient cette fois-ci les pau­vres qui regar­dent les rich­es avec une cer­taine dis­tance plutôt que l’inverse.

Certain Women

Fig­ure désor­mais incon­tourn­able du ciné­ma indépen­dant améri­cain, Kel­ly Reichardt offrait elle aus­si avec Cer­tain Women un objet sub­ver­sif par le sim­ple choix de ses sujets : 1. des femmes, donc, 2. vivant loin des grandes métrop­o­les, 3. à la beauté “non for­matée” (incar­nées par Lau­ra Dern, Michelle Williams et Lily Glad­stone), 4. dont les his­toires relèvent de l’ordinaire plus que de l’extraordinaire. Des choix plus forts qu’il n’y paraît – on serait prob­a­ble­ment bien en peine de trou­ver un autre film qui rem­plisse ces qua­tre critères dans toute la pro­gram­ma­tion du fes­ti­val. Le film ne vaut cepen­dant pas seule­ment pour des choix de principe. Ces qua­tre aspects de la matière nar­ra­tive de Cer­tain Women tra­vail­lent ensem­ble et pro­duisent trois réc­its indépen­dants, por­tant sur des per­son­nages dont le courage ren­con­tre des obsta­cles, alors même que leur déter­mi­na­tion vise à préserv­er, pren­dre soin ou aimer autrui. La rage de ne pas se faire enten­dre en tant que femme qui irrigue l’ensemble du film et s’exprime par­fois de façon explicite s’équilibre avec l’aspect feu­tré de la pho­togra­phie en 16 mm et la déli­catesse de l’écriture filmique de Reichardt, ce qui rend ces drames du quo­ti­di­ens d’autant plus poignants.

Autre réal­isatrice : Ral­itza Petro­va, qui crée dans God­less (Léopard d’or à Locarno) un nou­veau per­son­nage de femme non-con­ven­tion­nel. On regrette cepen­dant que sa maîtrise formelle soit util­isée pour pren­dre le spec­ta­teur en otage à coups de scènes plus glauques les unes que les autres. Par­mi la pléthore de références citées, qui vit la réal­isatrice com­par­er son tra­vail à celui de Bres­son, c’est toute­fois l’influence de Car­los Rey­gadas qui est la plus sen­si­ble. Si le pro­pos de Ral­itza Petro­va se veut poli­tique (il s’agit de dénon­cer une société bul­gare cor­rompue), elle sem­ble en effet, comme son col­lègue mex­i­cain, oubli­er qu’un tel pro­pos repose néces­saire­ment sur une éthique de l’image, con­tra­dic­toire avec, par exem­ple, le fait de filmer des per­son­nes âgées qui de son pro­pre aveu “n’avaient sans doute pas con­science d’être filmées”.
C’est, au pas­sage, un peu le même sen­ti­ment qu’inspire la vision du Snow­den d’Oliver Stone : si le film sem­ble obéir au pro­jet plutôt louable de don­ner une image moins som­bre du célèbre “lanceur d’alerte” que celle de traître pour­suivi par la jus­tice améri­caine, et d’informer le grand pub­lic améri­cain de ce qu’il a dénon­cé, le réal­isa­teur a lui-même recours à tant de clichés et de sim­pli­fi­ca­tions, en plus de se vautr­er dans ce que le biopic peut avoir de plus idiot (Joseph Gor­don-Levitt va jusqu’à imiter la voix d’Edward Snow­den) qu’il est dif­fi­cile d’adhérer au film, même sur le principe.

On pour­rait se réjouir qu’un per­son­nage féminin soit placé au cen­tre d’Arrival, chose plutôt rare dans le ciné­ma de sci­ence-fic­tion, si ce choix ne sem­blait unique­ment jus­ti­fié par l’importance nar­ra­tive de la mater­nité (tra­vers dans lequel tombait déjà Grav­i­ty). Reste que c’est bien Amy Adams qui mène la danse dans Arrival, un film qui, tout en ayant des airs de déjà vu (on pense égale­ment à Inter­stel­lar) renou­velle quelque peu le genre en se con­cen­trant sur une étape sou­vent vite expédiée de la ren­con­tre entre humains et extra-ter­restres : la com­mu­ni­ca­tion. Denis Vil­leneuve tente d’en don­ner une vision un peu plus vraisem­blable en se con­cen­trant sur le tra­vail de la tra­duc­trice recrutée par la NASA pour ten­ter de com­pren­dre le lan­gage des aliens. Mal­gré l’originalité de cet angle nar­ratif et de la représen­ta­tion des créa­tures, ain­si qu’une ges­tion adroite des attentes et du sus­pense, le film n’a rien de bien dérangeant et sa ten­ta­tive d’atteindre de grandes pro­fondeurs méta­physiques tombe un peu à plat.

Hermia et Helena

Étrange­ment, on trou­vait un autre per­son­nage de tra­duc­trice dans un film autrement plus mar­quant : Her­mia et Hele­na de Matías Piñeiro. Son his­toire débute dans une New York que l’on pour­rait pren­dre pour le Japon. Car­men attend Lukas, avant de retourn­er à Buenos Aires. Puis c’est Cami­la qui emmé­nage à New York et ren­con­tre à son tour Lukas. La référence du titre au Songe d’un nuit d’été, que le per­son­nage tente de retraduire en espag­nol, nous indique que c’est bien des caprices de l’amour et du désir qu’il va s’agir ici. Sautant d’un per­son­nage et d’un temps à un autre, changeant de cap à tout bout de champ, le film est à la fois extrême­ment mod­este et haute­ment ambitieux : il a tout d’un film léger, apparem­ment peu con­cerné par les grands drames de notre époque, mais il est aus­si d’une den­sité folle et d’une lib­erté rare, l’aspect ludique et mag­ique du quo­ti­di­en dont il témoigne n’étant pas sans rap­pel­er Riv­ette. Met­tant l’accent sur une série d’objets qui fix­ent un cer­tain état des per­son­nages et de leur rap­port aux autres, Matías Piñeiro développe ici un style extrême­ment sin­guli­er qui prou­ve que par­ler de la vie ordi­naire n’oblige en rien à se soumet­tre aux codes de la représen­ta­tion clas­sique ni à s’encombrer de réal­isme. Surim­pres­sions, usage mali­cieux de la musique, dia­logues surécrits et ultra-rapi­des sont autant de trans­gres­sions de la trans­parence qui sem­blent nous dire que ce n’est pas seule­ment le ciné­ma qui doit inces­sam­ment se réin­ven­ter, mais la vie même.

D’autres propo­si­tions étaient, elles, éhon­té­ment absur­des, et donc plutôt sym­pa­thiques. La fic­tion de Wern­er Her­zog Salt and Fire sem­ble avoir été réal­isée avec trois bouts de ficelle pour mêler farce, thriller et médi­ta­tion mys­ti­co-écologique. Une grande sci­en­tifique blonde y part en mis­sion affublée de deux col­lègues bruns de petite taille, avant de se faire enlever par Michael Shan­non. Il l’emmènera dans un désert de sel, où ses deux col­lègues seront rem­placés par deux enfants indigènes aveu­gles avec qui elle devra ten­ter de sur­vivre. L’aventure n’est pas mémorable, mais a le mérite d’être riche en sur­pris­es.
Wal­ter Hill offrait quant à lui à (Re)Assignment un point de départ plutôt exci­tant : pour se venger du gang­ster ayant tué son frère, une chirurgi­en­ne douée (Sigour­ney Weaver) le soumet à une opéra­tion de change­ment de sexe con­tre sa volon­té, per­me­t­tant ain­si à Michelle Rodriguez de quit­ter sa fausse barbe pour men­er sa con­tre-vengeance dans un corps de femme. Il ne faudrait surtout pas atten­dre de la suite du film finesse ou réal­isme, mais dans le reg­istre assez bêta du film de vengeance, le scé­nario de (Re)Assignment et sa mise en scène à la manière d’un roman graphique sont plutôt sat­is­faisantes. Voilà des films qui don­nent au moins l’impression d’une adéqua­tion entre leurs ambi­tions et leurs résul­tats.

Fixations

Dans la pro­gram­ma­tion “Wave­lengths” et au-delà, on trou­vait un cer­tain nom­bre de films reposant sur l’étirement des plans, que ceux-ci sem­blent con­tenir le monde entier ou fonc­tion­nent au con­traire comme des appels au hors-champ.

Safari

Ulrich Sei­dl reste fidèle à son style habituel dans Safari. Ses cadres symétriques et frontaux se prê­tent tout à fait à ren­dre compte de la mise en scène de soi de quelques ama­teurs de chas­se d’animaux exo­tiques dans un parc sud-africain, mise en scène dont le pub­lic visé est autant autrui que soi-même. S’il ne résiste pas tou­jours à la ten­ta­tion de nous faire ricaner pour des raisons mesquines, en s’attachant à ces per­son­nages qui se don­nent en spec­ta­cle, Sei­dl élim­ine cer­tains des prob­lèmes éthiques qui pou­vaient touch­er ses autres films doc­u­men­taires. Il décrit de façon assez pro­fonde les dif­férents proces­sus par lesquels la vio­lence exer­cée est min­imisée (notam­ment d’habiles glisse­ments séman­tiques) jusqu’à devenir sociale­ment accept­able, mais sans retir­er aux chas­seurs le sen­ti­ment illu­soire de domin­er la nature – et les autres “civil­i­sa­tions”.

Autre cadres cen­tripètes, autre per­son­nage de femme forte : ceux de Lav Diaz dans son The Woman Who Left, Lion d’or au dernier fes­ti­val de Venise. Une œuvre plus con­sen­suelle qu’il n’y paraît : sous ses allures de film exigeant à la durée imposante (quoiqu’inférieure à celles d’autres opus du réal­isa­teur philip­pin) com­posé de plans-séquences en noir et blanc, il s’agit d’un réc­it très linéaire, avec sa galerie de per­son­nages pit­toresques, qui ne bous­cule pas franche­ment nos attentes et reste can­ton­né dans un semi-réal­isme un peu mou. On retien­dra surtout du film ses nom­breux plans noc­turnes, éton­nam­ment nets et con­trastés.

Ta'ang

Sur ce ter­rain, le Ta’ang de Wang Bing est tout aus­si impres­sion­nant. Tourné dans des campe­ments de migrants bir­mans en Chine, le film accom­pa­gne quelques hommes et femmes dans leur quo­ti­di­en mis­érable et vio­lent, mais pas dés­espéré, où l’on con­tin­ue de se cour­tis­er et de se racon­ter des his­toires – une immer­sion qui con­stitue encore un acte poli­tique. Nous reste surtout en mémoire une longue scène au coin du feu, qui pousse si loin l’impression d’intimité que quit­ter la salle appa­raî­trait qua­si­ment comme une trahi­son envers les pro­tag­o­nistes.

En Asie tou­jours, le film encore inédit de Hong Sang-soo Your­self and Yours nous amèn­erait à nous inquiéter quelque peu pour le moral du réal­isa­teur. De la tonal­ité douce-amère qui car­ac­térise générale­ment ses films, on bas­cule ici dans une amer­tume assez pure. Tout com­mence lorsque Young­soo et Min­jung se dis­putent, et que celle-ci s’en va. Elle con­tin­ue alors de sor­tir, de boire et de se laiss­er accoster par d’autres hommes, tout en pré­ten­dant qu’elle n’est pas Min­jung. Dif­fi­cile cepen­dant de s’intéresser à ce per­son­nage ambigu – ange ou démon, réal­ité ou fan­tasme de l’amant écon­duit : l’épure nar­ra­tive du réal­isa­teur coréen va en effet jusqu’à oblitér­er la mise en place du réc­it et des per­son­nages. Ain­si, la magie des ren­con­tres alcoolisées ne prend pas. Les beu­ver­ies ne ressem­blent plus qu’à un triste refus d’embrasser la réal­ité de la part de la jeune femme et/ou de celui qui la fan­tasme, et nous nous trou­vons con­t­a­m­inés par le pes­simisme du film avant même que le trou­ble qu’il entre­tient puisse nous con­cern­er.

Dans un tout autre reg­istre, Le Secret de la cham­bre noire de Kiyoshi Kuro­sawa con­sti­tu­ait autre réflex­ion sur le rap­port à la vérité et la ten­ta­tive de fix­er les êtres. Fidèle à ses thé­ma­tiques de prédilec­tion – on y retrou­ve des esprits frappeurs, mais aus­si le per­son­nage de femme-poupée de Shokuzai –, Kuro­sawa met en scène Jean (Tahar Rahim), une jeune homme embauché par un pho­tographe excen­trique (Olivi­er Gourmet) cher­chant à fix­er sa fille dans des por­traits intem­porels à l’aide d’un vieux daguer­réo­type. Ce n’est là que la répéti­tion de sa rela­tion avec sa femme, qu’il con­damnait elle aus­si à des temps de pose inhu­mains avant sa mort. Mal­gré leur trans­parence, les métaphores que Kuro­sawa déploie ici ne tombent jamais dans la lour­deur. Le cinéaste trou­ve un tel équili­bre entre sim­plic­ité des enjeux nar­rat­ifs et élé­gance de la mise en scène que, comme Jean, nous nous trou­vons fascinés par ses images, inca­pables de les repouss­er tout en sachant où elles nous mènent.

Dif­férents films du pro­gramme “Wave­lengths” explo­raient la fix­ité de l’image elle-même. Indef­i­nite Pitch pousse l’étirement vers une forme extrême puisqu’il est unique­ment com­posé d’images fix­es. James N. Kienitz Wilkins (déjà remar­qué pour son long métrage Pub­lic Hear­ing) s’amuse dans ce court avec la poly­sémie du mot anglais “pitch” en déroulant sa log­or­rhée ver­bale sur des images fix­ant la mobil­ité même – un cours d’eau. Le mot qui forme le noy­au du film se déploie en réseau, des con­nex­ions trans­ver­sales se for­ment, si bien que le film fonc­tionne comme une sorte de métaphore de l’accès à l’information et de son util­i­sa­tion à l’ère d’internet, reflé­tant par­faite­ment les aspects aus­si bien dou­teux que potach­es et incon­grus des ressources du web, et les para­dox­es tem­porels que l’usage du réseau sait si bien pro­duire.

What's New

Pour What’s New, autre approche ludique de la fix­ité, la réal­isatrice alle­mande Nina Kön­ne­mann est régulière­ment rev­enue filmer un pan­neau pub­lic­i­taire berli­nois. Par ses cadres tran­chants et son mon­tage mali­cieux, elle fait con­traster les clichés (dans les deux sens du terme) de la pub­lic­ité, les lieux que celle-ci cherche à nous faire fan­tas­mer (que la réal­isatrice est allée filmer égale­ment) et les allées et venues der­rière le pan­neau, qui sem­blent indi­quer que la pub­lic­ité cache plus qu’elle ne mon­tre.

Autre fruit d’une inter­ac­tion avec l’espace urbain, le film Foy­er d’Ismaïl Bahri sem­ble con­sti­tué d’un plan unique dont éma­nent dif­férentes nuances de blanc selon les mou­ve­ments d’une feuille de papi­er placée devant l’objectif de la caméra. S’installant dans une rue de Tunis, le réal­isa­teur se laisse abor­der par dif­férents pas­sants qui l’interrogent sur sa démarche. Et le ciné­ma de devenir, comme il se doit, le lieu d’un échange.

Dans I Had Nowhere to Go, Dou­glas Gor­don emploie non pas le blanc mais le noir comme matière pre­mière pour réalis­er l’opposé d’un doc­u­men­taire biographique académique. Il ne s’agit pas d’un film sur Jonas Mekas mais avec Jonas Mekas, qui revient sur son exil de la Litu­anie aux États-Unis. Le cinéaste y lit des extraits de son jour­nal d’alors, évo­quant notam­ment le moment-clé de sa pre­mière pho­togra­phie. Si des bruits de bombes reten­tis­sent par­fois, l’effet pro­duit n’est pas tant celui d’une illus­tra­tion nar­ra­tive que sen­sorielle. Par instants, des images appa­rais­sent mais c’est bien le noir qui domine, fig­u­rant aus­si bien la soli­tude, l’obscurité des bunkers que la mémoire obscur­cie par le temps, l’impossibilité de retourn­er à l’endroit dont on est par­ti – et la sur­vivance en toutes cir­con­stances des images men­tales que nous sommes ici invités à déploy­er dans le noir.

Immédiatetés

025 Sunset Red

Le pro­gramme “Wave­lengths” regorgeait d’autres expéri­ences sen­sorielles à la com­posante nar­ra­tive ténue ou inex­is­tante. On pou­vait ain­si décou­vrir un nou­veau film de la très douée Lai­da Lertx­un­di, 025 Sun­set Red. Dans un reg­istre ciné­matographique qui est en grande par­tie affaire de rythme, la réal­isatrice fait fig­ure de maître. Ses incur­sions frag­men­taires dans l’espace cal­i­fornien, mêlant nature et intim­ité, relèvent tou­jours d’un juste dosage des don­nées sen­si­bles si bien que l’on se trou­ve face à eux à la fois char­més, sur­pris et libres de nos mou­ve­ments cérébraux.
D’autres films présen­tés dans les séances de courts métrages, égale­ment tournés en 16 mm ou en 35 mm, trou­vaient cet équili­bre : Burn­ing Moun­tains That Spew Flame de Hele­na Girón et Samuel M. Del­ga­do, qui exploite la gran­u­lar­ité de la pel­licule et fait de l’activité vol­canique une métaphore poli­tique, 350 MYA de Ter­ra Long, filmé dans le désert saharien et évo­quant à tra­vers le motif du vent les strates tem­porelles coex­is­tant dans un même espace, ou encore le très mar­quant As With­out So With­in, pre­mier film de la jeune plas­ti­ci­enne Manuela de Labor­de qui, à par­tir d’une matière restreinte (quelques moulages en plâtre, des pro­jecteurs col­orés) et d’une bande son bruitiste dis­crète, com­pose une sym­phonie visuelle cap­ti­vante.

Bien que nar­ratif, El Auge del Humano d’Eduardo Williams (primé à Locarno) s’impose lui aus­si avant tout comme une expéri­ence sen­sorielle, nous don­nant à voir des corps dans des lieux plus que des per­son­nages dans des sit­u­a­tions. Ce pre­mier long métrage mêlant dif­férents sup­ports (16 mm et vidéo numérique par­fois refilmée) s’articule en trois par­ties au cours desquelles une caméra suit dif­férents jeunes gens du tra­vail à la détente et de la détente au tra­vail, d’abord en Argen­tine, puis au Mozam­bique et enfin aux Philip­pines. En con­nec­tant ces réc­its via des plongées sur­prenantes dans un écran d’ordinateur et une four­mil­ière, Eduar­do Williams évoque la porosité de ces lieux et de ces sit­u­a­tions, et un com­mun désœu­vre­ment. Ces con­sid­éra­tions ne se dessi­nent cepen­dant qu’après-coup tant l’expérience de cette image baladeuse, qui se détourne par­fois des per­son­nages qu’elle suit pour s’attarder ailleurs, fonc­tionne de façon immé­di­ate, entre immer­sion dans la réal­ité doc­u­men­taire des lieux (les rues, les pas­sants, les acteurs non-pro­fes­sion­nels) et dans une matière visuelle à la présence éton­nante.

By the Time It Gets Dark

Après Mun­dane His­to­ry, le deux­ième long métrage d’Anocha Suwichako­rn­pong, By the Time It Gets Dark s’inscrit égale­ment dans une veine énig­ma­tique. Le film part de la ren­con­tre entre une réal­isatrice et un écrivain qu’elle souhaite inter­roger sur son expéri­ence de la dic­tature, puis une jeune femme qui leur sert le petit-déje­uner devient à son tour per­son­nage cen­tral du film, que l’on suit de petit boulot en petit boulot, avant que d’autres per­son­nages ne se gref­fent au réc­it. Le film ne nous emmène pas vers un telos dans lequel ces dif­férentes his­toires se rejoindraient. Il nous faut accepter de vivre l’expérience pour elle-même, ce qui n’est pas dif­fi­cile étant don­né la capac­ité d’Anocha Suwichako­rn­pong à inven­ter des images frap­pantes et à pro­duire des jeux d’échos et de dou­bles intri­g­ants tout au long du film avant de l’achever par une mémorable destruc­tion de l’image à coups de pix­els rebelles, une “let­tre d’amour au ciné­ma” selon la réal­isatrice.