Quel autre cinéaste peut se pré­val­oir d’un ciné­ma aus­si économe, aus­si libéré et aus­si salué que le Coréen Hong Sang­soo ? Au rythme d’un film par an (Hill of Free­dom en 2015, Un jour avec, un jour sans en 2016, et déjà On the Beach at Night Alone, en com­péti­tion à Berlin cette année), Hong Sang­soo explore comme aucun les facettes mul­ti­ples des rap­ports amoureux, les jeux de tra­jec­toires man­quées, d’espoirs soulevés et de décep­tions amères, dans un ciné­ma d’une appar­ente facil­ité, léger et pour­tant habité. Ici, le petit cou­ple for­mé par Young­soo et Min­jung se sépare lorsque Young­soo, infor­mé par un ami, accuse Min­jung d’avoir rompu leur pacte et de s’être livrée à la bois­son – et à la drague d’autres hommes – en son absence. Elle nie, et l’on décou­vre un peu plus tard que celle qu’un galant, comme le spec­ta­teur, croit recon­naître au bar serait en réal­ité quelqu’un d’autre. Le film ne lèvera pas le mys­tère, mais le quipro­quo ain­si généré donne un véri­ta­ble élan ciné­matographique au film, la ressem­blance creu­sant d’un côté la rup­ture tan­dis que son déni installe de l’autre la pos­si­bil­ité de nou­velles ren­con­tres mas­cu­lines et ouvre surtout le champ à un appren­tis­sage ciné­matographique des mécan­ismes de la pro­jec­tion amoureuse.

Marivaudages

Les fonde­ments de l’intrigue – la sépa­ra­tion d’un cou­ple née d’un étrange quipro­quo – laisse ain­si vite la place à un étrange jeu de dupes où des inter­pré­ta­tions con­traires sont sug­gérées et s’affrontent indi­recte­ment, par la parole d’hommes libérée sous l’effet de la sur­prise, de l’incompréhension, de la séduc­tion ou du reproche. La théâ­tral­ité de la sit­u­a­tion se trou­ve bien sûr ampli­fiée dans la mise en scène très légère de Hong Sang­soo : unic­ité du lieu de chaque scène, découpages par des fon­dus au noir musi­caux et fix­ité de la caméra… Bien plus, les jeux amoureux dont il est ques­tion, le rap­port trou­ble entre légèreté de Min­jung (« Amusez-vous. Tout com­pren­dre n’est pas si impor­tant ») et grav­ité des hommes dupés con­fèrent un air badin à une intrigue imbibée des vapeurs alcoolisées du soju. Car comme sou­vent chez Hong Sang­soo, l’intrigue se noue autour d’un repas arrosé ou dans un débit de bois­sons. Lieux de ren­con­tre, de socia­bil­ité, mais aus­si du regard et du com­men­taire, les places publiques de Hong Sang­soo sont l’espace pre­mier de la per­cep­tion et de la représen­ta­tion – donc du fan­tasme. La prob­lé­ma­tique cen­trale de l’enivrement – cause ini­tiale de la dis­pute – n’est pas anodine. Reflé­tant l’ivresse de ses per­son­nages, Hong Sang­soo tra­vaille la fig­ure du dou­ble : dédou­ble­ment de Min­jung bien sûr, répéti­tion des sit­u­a­tions (la scène de drague au café), dou­ble­ment de la fig­ure du réal­isa­teur dans l’intrigue, sans par­ler de l’effet miroir per­pé­tué d’un film à l’autre (via les acteurs notam­ment). Le mys­tère que Min­jung cristallise est au cœur de ce ver­tige, et le jeu naïf et radieux de Lee You-Yoong apporte énor­mé­ment à l’innamora­men­to de ses pré­ten­dants.

« Vous vous sentez perdu ? »

Le film tire du quipro­quo fon­da­teur bien plus que de la fic­tion, en met­tant non seule­ment en doute la con­fi­ance de Young­soo et les cer­ti­tudes des autres galants, mais égale­ment celle du spec­ta­teur con­fron­té à une incer­ti­tude trou­blante face à ce qu’il voit. Le per­son­nage de Min­jung, qui a quelque chose de fasci­nant, à l’image de cette très belle et irréelle scène où elle marche pieds nus dans un ruis­seau, ouvre une brèche et met en abyme, par sa gémel­lité ou son men­songe, les mécan­ismes de con­nais­sance et de recon­nais­sance de l’autre dont on fait l’ex­péri­ence au quo­ti­di­en et que nous recon­stitue le ciné­ma. Your­self and Yours touche alors au but, en ce qu’il met en scène le car­ac­tère insai­siss­able de l’être aimé et se ter­mine par une très belle séquence qui signe l’acceptation par Yong­soo, mal­gré cela, de Min­jung comme présence, comme fic­tion et comme pro­jet.