Alors qu’il vient tout juste de fêter ses soix­ante-treize ans et qu’il a déjà signé pas moins de vingt longs-métrages, on n’attendait plus d’André Téch­iné qu’il soit en mesure de pro­pos­er un film aus­si fougueux, nerveux et lumineux que Quand on a 17 ans. Il faut dire que ses deux derniers films, Impar­donnables (2011) et L’Homme qu’on aimait trop (2014), avaient don­né le sen­ti­ment d’un cinéaste fatigué, arrivé au bout de ses thé­ma­tiques et cher­chant – en vain – à se renou­vel­er à coups d’adaptations lit­téraires. S’il a pour lui été un temps ques­tion de s’inspirer du roman coup de poing En finir avec Eddy Bel­legueule du jeune prodi­ge Édouard Louis (pro­jet qui revient finale­ment à Anne Fontaine), André Téch­iné a finale­ment préféré s’adjoindre les ser­vices de Céline Sci­amma pour écrire un scé­nario orig­i­nal. Bien lui en a pris tant la col­lab­o­ra­tion avec la réal­isatrice de Bande de filles a per­mis au cinéaste de retrou­ver une ligne direc­trice claire en resser­rant l’enjeu autour d’une petite poignée de per­son­nages, quand ses précé­dents fresques romanesques se per­daient par­fois à force de pour­suiv­re plusieurs fils nar­rat­ifs en même temps. Loin des bavardages empesés qui alour­dis­saient ses deux précé­dentes réal­i­sa­tions, cette nou­velle livrai­son sur­prend même par son dépouille­ment et par sa belle capac­ité à cir­con­scrire l’enjeu cen­tral à un petit ter­ri­toire, comme l’avait fait en son temps Les Roseaux sauvages (1994). Il faut d’ailleurs recon­naître qu’avec ce film devenu culte et qui per­mit à André Téch­iné de glan­er les récom­pens­es les plus pres­tigieuses de sa car­rière (le César du meilleur film et de la meilleure réal­i­sa­tion), Quand on a 17 ans a beau­coup en com­mun, de son his­toire – l’éveil d’un désir sex­uel quand débar­que dans un micro­cosme un jeune homme au charme androg­y­ne – aux rap­ports que le cinéaste a tou­jours entretenu avec la nature et la saison­nal­ité (ici la mon­tagne, du plein hiv­er à l’aube de l’été) comme moyen de dépein­dre le rap­port au monde des per­son­nages.

La loi du désir

Damien (Kacey Mot­tet Klein) est un jeune garçon de 17 ans sans his­toire. De car­ac­tère plutôt facile, bon élève à l’école, il sem­ble vivre des jours heureux aux côtés de sa mère, un médecin de cam­pagne dévoué à son tra­vail (San­drine Kiber­lain), atten­dant tou­jours avec une cer­taine impa­tience les per­mis­sions de son père, un médecin mil­i­taire qui a l’habitude de par­tir dans des zones dan­gereuses. Tout sem­blerait par­faite­ment à sa place si Damien n’était pas per­tur­bé à l’école par la présence du tac­i­turne mais charis­ma­tique Tom (Corentin Fila), un jeune et beau métis qui, sans que l’on sache pourquoi, a décidé de lui faire vivre un véri­ta­ble enfer. Le moin­dre moment d’inattention devient le pré­texte à tous les coups bas : croche-pieds, coups de tête, insultes, humil­i­a­tions, etc. Les deux ado­les­cents plon­gent alors dans un cer­cle vicieux dont les adultes ignorent à peu près tout : chaque jour, cha­cun emploie une énergie phénomé­nale à per­sé­cuter l’autre, sans qu’aucune rai­son ne vienne expli­quer cette haine réciproque. Évidem­ment, le scé­nario égrène des hypothès­es de jalousie qui sem­blent telle­ment faciles qu’elles réson­nent davan­tage comme des fauss­es pistes : de son côté, Tom ne paraît pas très bien vivre le fait d’être un enfant adop­té au moment où sa famille se met à espér­er un heureux événe­ment, tan­dis que Damien ne parvient pas à s’expliquer l’intérêt soudain de sa mère dont il est tant com­plice pour son rival détesté. Les indices sont donc plutôt à aller chercher du côté des par­tis-pris de mise en scène : la grande ner­vosité du mon­tage et la pré­dom­i­nance des gros plans con­fir­ment peu à peu les inter­pré­ta­tions que nous pou­vions avoir de cette his­toire compte tenu des leit­mo­tive qui n’ont cessé de par­courir les précé­dents films d’André Téch­iné. Der­rière cette répul­sion se cache bien enten­du un désir inavouable entre les per­son­nages, une ten­sion sex­uelle si forte qu’elle devient impos­si­ble à canalis­er. Et pour en faire état sans som­br­er dans le nat­u­ral­isme psy­chologique, André Téch­iné a la bonne idée d’explorer les espaces qui entourent les lieux d’habitation des per­son­nages. Un peu comme la riv­ière et ses rivages qui ser­vaient aux ado­les­cents des Roseaux sauvages de lieu d’expérimentation en marge de l’image sociale à laque­lle les con­damnait le lycée, le réal­isa­teur fait de la mon­tagne un ter­rain-lim­ite : en plein hiv­er, elle sym­bol­ise le point de non-retour (les voitures et les corps s’embourbent dans la neige ou sur les routes insta­bles) tan­dis qu’à l’approche du print­emps, elle offre des espaces cachés de tous où les deux ado­les­cents se retrou­vent pour se livr­er à des com­bats clan­des­tins.

Échelle de valeurs

Pour autant, ce qui fait la belle valeur de Quand on a 17 ans ne tient jamais à la révéla­tion que le film porte en lui et qu’un œil un peu aver­ti aura vite fait d’identifier. André Téch­iné a bien com­pris que nous n’étions plus au début des années 1990 et qu’il n’y avait plus à pos­er sur la prob­lé­ma­tique du désir homo­sex­uel les mêmes enjeux de représen­ta­tion (vis­i­bil­ité, accep­ta­tion) qu’auparavant, même si ces ques­tions n’ont pas pour autant tout à fait dis­paru. Avec un art cer­tain du con­tretemps, le film se met même à refuser le spec­tac­u­laire : quoiqu’il arrive, la société en arrière-plan (la ville, les voisins, l’école, la cor­po­ra­tion mil­i­taire) ne fait l’objet d’aucune scène qui se voudrait sig­nifi­ante. Elle ne fait que pass­er, occu­per le cadre, per­tur­bant à peine le séisme affec­tif qui se met en place pour notre poignée de per­son­nages prin­ci­paux. Il est même intéres­sant de voir com­ment la dis­pari­tion sans cesse pressen­tie du père devient en soi un non-événe­ment : comme dans Les Témoins (qui met­tait en scène ceux qui avaient survécu à l’épidémie de Sida dans les années 1980), Quand on a 17 ans ne cherche à aucun moment à jouir de l’épreuve tra­ver­sée par ses per­son­nages. Le deuil est là, omniprésent, il devient un enne­mi avec lequel il est impos­si­ble de se bat­tre et qu’il vaut mieux accepter dans son entièreté pour pou­voir avancer. Cela donne par exem­ple lieu à une scène mag­nifique entre Tom et la mère de Damien : alors qu’ils comp­taient se chang­er les idées en se prom­enant dans les mon­tagnes et admir­er le paysage, ils se retrou­vent tous deux face à un brouil­lard tenace lim­i­tant la vis­i­bil­ité qui, loin d’empêcher les épanche­ments, offre para­doxale­ment un écrin déli­cat pour l’évocation des dis­parus. À aucun moment, le drame de la perte ne vient entach­er la course folle des ado­les­cents vers l’acceptation de leurs désirs : au con­traire, Quand on a 17 ans pro­pose un chem­ine­ment sere­in vers la vérité. Celui-ci trou­ve sa for­mu­la­tion la plus sim­ple dans la manière qu’a Damien (inter­prété par le jeune Kacey Mot­tet Klein, qui ne cesse de prou­ver de film en film qu’il a décidé­ment tout d’un grand) d’exprimer ses sen­ti­ments amoureux. Le film tout entier d’André Téch­iné est d’ailleurs à l’image de ce beau per­son­nage de ciné­ma qui n’a jamais honte de dévoil­er ses larmes : c’est tout sim­ple­ment parce qu’il ne trou­ve jamais dérisoires les peines et les espoirs qui le tra­versent.