En 1993, la chaîne fran­co-alle­mande Arte fait appel à plusieurs cinéastes en vue de dif­fuser une série de télé­films inti­t­ulée “Tous les garçons et les filles de leur âge”. André Téch­iné, séduit par l’absence rel­a­tive de con­traintes que lui offre ce nou­veau sys­tème de com­mande, pro­pose dans un pre­mier temps un moyen-métrage d’environ soix­ante min­utes, inti­t­ulé Le Chêne et le roseau, référence évi­dente à la fable de La Fontaine. Rapi­de­ment, le réal­isa­teur tourne de nou­velles scènes et ral­longe le film de trois quarts d’heure env­i­ron. Il voit son pro­jet devenu long-métrage sor­tir sur les écrans en juin 1994, après une sélec­tion remar­quée en com­péti­tion offi­cielle du Fes­ti­val de Cannes de la même année et qua­tre pres­tigieux César rem­portés l’année suiv­ante.

Ce suc­cès n’est pas for­tu­it : plus de dix ans après sa sor­tie, Les Roseaux sauvages reste une œuvre phare dans le par­cours du cinéaste. Au bout de vingt-cinq ans de méti­er, le film sonne l’aboutissement d’une œuvre encore en devenir, reprenant bon nom­bre de thé­ma­tiques déjà exploitées dans les précé­dents longs-métrages d’André Téch­iné : l’incommunicabilité (Hôtel des Amériques en 1981), l’initiation à l’âpreté du monde adulte (Ren­dez-Vous en 1984, J’embrasse pas en 1991), les dan­gers que peu­vent représen­ter les groupes poli­tiques (Les Inno­cents en 1987), mais surtout cette mélan­col­ie qui prend corps dans une cer­taine représen­ta­tion de la nature envi­ron­nante (Le Lieu du crime en 1985, Ma sai­son préférée en 1993) et qui fera à nou­veau sens dans ses derniers longs-métrages, Les Égarés (2003), Les Temps qui changent (2004) et Les Témoins (2007).

La com­plex­ité dans la struc­ture même des Roseaux sauvages vient du fait que le réal­isa­teur et les deux coscé­nar­istes – Olivi­er Mas­sart et Gilles Tau­rand – ont choisi de don­ner une place prépondérante au per­son­nage, à l’individu, plutôt que de priv­ilégi­er l’événement comme vecteur de drama­ti­sa­tion. En prenant pour point de départ le con­flit algérien qui déchi­rait deux peu­ples au début des années 1960, le film aurait pu s’inscrire dans la lignée de ces films his­toriques dont l’objectif est d’être une recon­sti­tu­tion fidèle. Le pro­jet d’André Téch­iné aurait pu être aus­si guidé par une tout autre volon­té, celle de con­damn­er le colo­nial­isme français. Mais ici, la guerre est une voie par laque­lle cha­cun des qua­tre ado­les­cents va être amené à pren­dre con­science du car­can idéologique qui l’emprisonne. D’un événe­ment majeur de l’Histoire de France et d’Algérie, les auteurs vont resser­rer leur atten­tion sur l’intimité du per­son­nage. Mais cette intim­ité, ici, n’est jamais coupée du poli­tique ; bien au con­traire, elle est un chemin par lequel le poli­tique acquiert davan­tage de com­plex­ité, de nuance et donc de force. C’est donc moins l’événement que l’individu qui con­stitue, dans une telle per­spec­tive, le moteur de l’histoire. Plus exacte­ment, ce sont les indi­vidus, con­sid­érés dans la com­plex­ité de leurs rela­tions et dans leur inter­dépen­dance, qui sont au cen­tre des Roseaux sauvages.

Un modèle négatif : le personnage singulier

La struc­ture des Roseaux sauvages est con­stru­ite de telle manière que durant les deux pre­miers tiers du film, la per­son­nal­ité des per­son­nages s’affirme pénible­ment en marge d’un moment de l’histoire qui les dépasse, la guerre d’Algérie, qui inter­fère durable­ment dans tout proces­sus d’appropriation de leur corps. Dès les pre­mières scènes – le mariage arrangé du frère de Serge revenu du front dans l’espoir de ne jamais y retourn­er –, on com­prend que cet événe­ment his­torique, prég­nant jusque dans le quo­ti­di­en de chaque habi­tant de la bour­gade, est une sorte de pas­sage obligé, et que pour attein­dre le per­son­nage dans toute sa sin­gu­lar­ité, le film devra le libér­er de cette prob­lé­ma­tique trop grande pour lui.

Si dès le pre­mier plan du film, François (Gaël Morel) et Maïté (Élodie Bouchez) con­versent sur un tout autre sujet que la ques­tion algéri­enne, Serge (Stéphane Rideau) et Mme Alvarez (Michèle Moret­ti), la mère de cette dernière, n’apparaissent réelle­ment à l’écran qu’en rap­port direct avec le con­flit. Le pre­mier, présen­té comme le frère du mar­ié est le témoin muet d’une tragédie annon­cée : il se borne aux fonc­tions que la sit­u­a­tion solen­nelle lui prête – son­ner les cloches de l’église, pass­er quelques dis­ques pour les con­vives – mais dès qu’il entend assou­vir un désir qui le sin­gu­larise – inviter Maïté à danser –, il est stop­pé net, essuyant le refus de la jeune femme qui préfère rester en com­pag­nie de François. Vive­ment sol­lic­itée par le mar­ié pour l’aider à désert­er, Mme Alvarez, quant à elle, n’a pas d’autres choix que d’admettre que sa présence à la fête – et par expan­sion, son rôle dans le film – est avant tout jus­ti­fiée par son engage­ment poli­tique dans le Par­ti Com­mu­niste Français. Lorsqu’elle danse avec Pierre, le frère de Serge, le cadre serre Mme Alvarez au plus près, et la rapid­ité du mou­ve­ment de danse – le cou­ple tourne sur lui-même jusqu’au ver­tige – accentue le car­ac­tère oppres­sant de cette sit­u­a­tion. Une fois con­sciente du souhait de déser­tion du jeune homme, la femme peine à retrou­ver son souf­fle pour for­muler une réponse fuyante dans laque­lle elle nie sci­em­ment la réal­ité d’un con­flit qui touche à sa fin, en apparence. Son vis­age, à moitié obstrué par l’épaule mas­sive de Pierre, démon­tre l’absence de per­spec­tive à laque­lle la con­damne cette demande restée frus­trée. Pour­tant, Mme Alvarez n’en remet pas pour autant en cause son engage­ment poli­tique lorsque, dans la scène suiv­ante, elle use de son statut de pro­fesseur de français pour con­tredire un nou­v­el élève, Hen­ri (Frédéric Gorny), jeune pied noir, et ses opin­ions sur l’Algérie.

Ces deux grandes pre­mières scènes des Roseaux sauvages – le mariage de Pierre, la con­fronta­tion entre Hen­ri et Mme Alvarez – démon­trent bien que les per­son­nages sont prédéfi­nis, mal­gré eux pour­rait-on dire, en fonc­tion du rôle qu’il leur est attribué dans le con­flit fran­co-algérien. Irrémé­di­a­ble­ment engagés dans une prob­lé­ma­tique nationale qui les con­traint tous à choisir un camp ou un groupe, ils sont dans l’incapacité totale de s’affirmer en tant qu’individus. Que ce soit Serge, Maïté ou Mme Alvarez, leurs rap­ports avec Hen­ri sont prédéter­minés par leurs opin­ions sur la pour­suite du con­flit – on ne par­lait pas encore de guerre – fran­co-algérien.

La pression sociale de l’espace clos

Le cloi­son­nement des per­son­nages n’est pas seule­ment idéologique et porté sur cet ailleurs qu’est l’Algérie : il se matéri­alise dans les mul­ti­ples espaces clos à forte pres­sion sociale au sein desquels cha­cun évolue.

La pre­mière scène du film est celle du mariage arrangé de Pierre qui espère ain­si ne pas retourn­er au front. Bien que la scène soit tournée en extérieur, André Téch­iné y crée des espaces clos, naturelle­ment prédéfi­nis, pour mieux soulign­er l’immuabilité des tra­di­tions. Lorsque Mme Alvarez décide de quit­ter la fête accom­pa­g­née de sa fille et de François, l’espace se trou­ve soudaine­ment divisé en deux par­ties bien dis­tinctes : Pierre et Serge, seuls con­scients d’une tragédie inévitable – Pierre devra retourn­er au front – sont les spec­ta­teurs dés­abusés d’une mas­ca­rade, d’une mise en scène à laque­lle André Téch­iné prête cer­taines spé­ci­ficités du théâtre (l’espace scénique, la frontal­ité des acteurs, les couliss­es par lesquelles les trois invités s’échappent). L’immobilité presque sur­réal­iste des con­vives donne au dernier plan une étrange réso­nance, comme si la joie des per­son­nages était soudaine­ment empreinte de fatal­ité, que der­rière cette pein­ture idyllique se cachait un drame dis­simulé.

L’école, lieu par excel­lence de la norme, pose d’abord un enjeu red­outable pour François. Comme il le recon­naît lui-même lorsqu’il se con­fie à Hen­ri pen­dant le cours de sport, il est habité par la peur de l’échec et la réus­site aux exa­m­ens l’obsède. Le cadre sco­laire pose donc ses exi­gences, et ses inter­dits, celui de ne pas se décevoir, comme Mme Alvarez le lui fait remar­quer en lui ren­dant une copie trop sévère­ment notée à son goût. L’exigence intel­lectuelle de François mar­que un désir, celui de se dis­soci­er de la masse anonyme des autres élèves, d’acquérir une iden­tité bien à lui, au risque de s’isoler. Hen­ri, quant à lui, se pose con­stam­ment dans cet inter­dit en refu­sant de col­la­bor­er avec les pro­fesseurs. Que ce soit lors de la pre­mière scène avec Mme Alvarez ou lors de l’altercation avec le pro­fesseur rem­plaçant, M. Morel­li (Jacques Nolot), le jeune pied-noir appa­raît tou­jours en con­tre-champ pour mieux mar­quer son oppo­si­tion et son déni de l’autorité.

Le dor­toir des garçons, en con­trepar­tie, est un lieu d’oppression au sens physique car les murs séparant les dif­férentes cham­bres sont autant de matéri­al­i­sa­tions de la Loi qui s’oppose au désir. C’est dans ce lieu clos, jamais investi par la lumière du jour, que François va être amené à pren­dre con­science de sa part incom­prise : son homo­sex­u­al­ité. Le long couloir som­bre qu’il emprunte pour rejoin­dre la cham­bre de Serge est à con­sid­ér­er comme le déli­cat chem­ine­ment par lequel le jeune homme va être amené à admet­tre son atti­rance pour les hommes. Mais le seuil de la porte qu’il est inca­pable de franchir est une bar­rière à laque­lle François se heurte insi­dieuse­ment, annonçant le lot de frus­tra­tions aux­quelles il se soumet­tra par la suite.

Lorsque la mort de Pierre inter­vient dans le réc­it, la scène du cimetière, égale­ment, est appréhendée comme un nou­veau lieu com­mun où cha­cun est amené à jouer un rôle défi­ni. Plutôt que de filmer le cortège funéraire dans son ensem­ble, André Téch­iné préfère effectuer un rapi­de pano pour mieux mon­tr­er les fron­tières exis­tant entre chaque per­son­nage. Cha­cun sem­ble a pri­ori jouer son rôle – le frère endeuil­lé, le pro­fesseur de français cul­pa­bil­isé – mais pour­tant, la gestuelle exagéré­ment théâ­trale de la jeune veuve vis-à-vis de Serge prou­ve toute la faus­seté de cette sit­u­a­tion – iden­tique à celle du mariage – mais à laque­lle cha­cun doit pour­tant se soumet­tre. La réac­tion de Serge lorsque son frère mort est érigé en héros éclaire cette hypocrisie à laque­lle ces quelques ado­les­cents vont désor­mais vouloir se sous­traire. Sa sor­tie pré­cip­itée du cimetière mar­que donc une pre­mière rup­ture.

L’échec de la figure parentale

Comme dans la plu­part de ses longs-métrages, André Téch­iné malmène la représen­ta­tion famil­iale. En grande par­tie absente des Roseaux sauvages, la fig­ure du père trou­ve néan­moins quelques timides représen­tants, mais générale­ment coupés des prob­lé­ma­tiques exis­ten­tielles des qua­tre ado­les­cents. L’un des pre­miers “pères” à se man­i­fester est le pro­viseur du lycée, que l’on voit furtive­ment lorsque Serge est aver­ti de la mort de son frère. Filmé de face et en plan fixe, le chef d’établissement arrive dans un silence solen­nel, fort d’une autorité incon­testée et incon­testable. Le seul bruit de ses chaus­sures sur le car­relage asep­tisé des couloirs blancs de l’école démon­tre toute la rigueur, presque mil­i­taire, de cet homme dont le seul rôle se borne à intro­duire la mort dans le réc­it. À cette représen­ta­tion austère de la fig­ure pater­nelle suc­cède une autre, défail­lante. À la sor­tie du ciné­ma où l’on vient de pro­jeter À tra­vers le miroir d’Ingmar Bergman, François sem­ble très per­tur­bé. Décon­te­nancé par la décou­verte de ses sen­ti­ments vis-à-vis des autres garçons, il est aus­si agacé par la réac­tion de Maïté à qui il souhaitait mon­tr­er ce film depuis longtemps. Alors que cette dernière s’enthousiasme sur “la réc­on­cil­i­a­tion avec le père”, François la con­tred­it aus­sitôt, prob­a­ble­ment déçu de cette note opti­miste. Il ajoute même que “c’est ter­ri­fi­ant comme per­spec­tive”. Il faut dire que l’adolescent voit son quo­ti­di­en peu investi par les hommes sus­cep­ti­bles d’incarner une fig­ure pater­nelle sat­is­faisante. Il y a en pre­mier lieu son vrai père, qu’on n’aperçoit pour ain­si dire que quelques sec­on­des dans tout le film. Dans cette courte scène, il ne fait que pass­er, sur son tracteur – ce qui le car­ac­térise sociale­ment et rap­pelle les orig­ines de François – et lance un “c’est beau d’être amoureux” peu appro­prié à son fils et à Maïté. L’absence de per­spi­cac­ité du père, tenu en hors-champ lorsqu’il prononce cette phrase, démon­tre bien la rup­ture exis­tant entre François et son entourage proche. En dépit de tout, le jeune homme va ten­ter de se rap­procher de Cas­sagne, le marc­hand de chaus­sure du vil­lage, qui a réus­si à vivre sans encom­bre son homo­sex­u­al­ité dans cette petite bour­gade du Lot. D’abord angois­sé à l’idée de se dévoil­er – il entre une pre­mière fois dans le mag­a­sin pour en ressor­tir aus­sitôt –, François finit par “con­fess­er” ses inter­ro­ga­tions. Sa log­or­rhée con­traste alors avec le silence du com­merçant dont le vis­age se reflète dans des miroirs frag­men­tés. L’adolescent est privé de tout échange lui per­me­t­tant de se représen­ter une vie adulte, de se pro­jeter dans un avenir déjà si proche et entre­tient un rap­port à l’image qui priv­ilégie l’imaginaire.

Pour Maïté, la fig­ure parentale se lim­ite essen­tielle­ment à celle de sa mère, Mme Alvarez. Fig­ure charis­ma­tique de par son engage­ment poli­tique affiché, elle fait d’abord preuve d’une déter­mi­na­tion qui force l’admiration de ses élèves. Femme de savoir – ce qui n’est pas for­tu­it dans la France d’avant mai 1968 – et fidèle à ses con­vic­tions, elle est pour­tant désta­bil­isée dès les pre­mières scènes, essen­tielle­ment lorsque Pierre lui demande de le cacher. À la fois engagée dans une per­cep­tion mono­lithique du con­flit fran­co-algérien et coupée des réal­ités lorsqu’elle pré­tend que les com­bats ont cessé parce “l’Algérie va être indépen­dante”, Mme Alvarez va vio­lem­ment se con­fron­ter aux con­tra­dic­tions de ses opin­ions lorsqu’elle apprend la mort soudaine du frère de Serge. Cul­pa­bil­isée de ne pas être inter­v­enue en faveur du jeune sol­dat, la femme va peu à peu som­br­er dans la dépres­sion. À par­tir de là, Mme Alvarez va être mar­gin­al­isée par le réc­it et vivre une sorte de vie par­al­lèle en clin­ique psy­chi­a­trique où elle fait une cure de som­meil de plusieurs semaines. Celle qui béné­fi­ci­ait au début du film d’une prestance cer­taine, d’une aura, est alors traitée comme une vieille femme hagarde que l’infirmière infan­tilise et déper­son­nalise en s’adressant à elle par le biais du pronom per­son­nel “on”. Une fois sor­tie de la clin­ique, Mme Alvarez ne réin­tè­gre pas ses fonc­tions et reste donc un per­son­nage périphérique, défini­tive­ment coupé des qua­tre ado­les­cents. Pour sa dernière appari­tion, nous la voyons déje­uner avec le pro­fesseur rem­plaçant, M. Morel­li. Bien que la mère de Maïté soit totale­ment coupée des événe­ments du lycée et que M. Morel­li représente le seul lien lui per­me­t­tant de se renouer avec sa vie passée, l’enseignante con­tin­ue pour­tant de dén­i­gr­er les con­vic­tions d’Henri car elle pense “qu’il a tort sur toute la ligne”. Le désac­cord des deux pro­fesseurs sur “le cas Mariel­li” les isole cha­cun dans le cadre. Mais lorsque le pro­fesseur rem­plaçant lui pro­pose de lui présen­ter sa jeune épouse algéri­enne restée dans la voiture durant tout le repas, Mme Alvarez sem­ble dubi­ta­tive, ne com­prenant pas les raisons pour lesquelles la jeune femme ne s’est pas jointe à eux. Silen­cieuse et dis­tante, la femme de M. Morel­li écourte rapi­de­ment les présen­ta­tions. Le cou­ple s’engouffre alors dans le véhicule pour rapi­de­ment dis­paraître tan­dis que la mère de Maïté sem­ble enfin entrap­ercevoir la com­plex­ité de la ques­tion algéri­enne. L’histoire de son pays rejoint soudaine­ment sa pro­pre his­toire, ou com­ment, dans son cas, le poli­tique touche enfin l’intime. D’abord dos caméra, Mme Alvarez se tourne vers la val­lée encais­sée. Un long panoramique bal­aie le paysage grisâtre tan­dis que l’adagio de Bar­ber ren­voie implicite­ment à la scène de danse du début du film. Cette décou­verte en caméra sub­jec­tive d’un monde don­né comme exis­tant et sur lequel Mme Alvarez pro­jette ses obses­sions mélan­col­iques démon­tre la fonc­tion qu’André Téch­iné cherche à con­fi­er au paysage. Plus qu’un envi­ron­nement, celui-ci devien­dra un paysage état. À par­tir de cet instant, la mère de Maïté n’interviendra plus dans le réc­it car elle est sor­tie de son état de tor­peur – idéologique et psy­cho­so­ma­tique. Son par­cours s’arrête sur cet éveil. Son “être-pris-dans-le-monde” est par­venu à s’en détach­er pour accéder enfin à la “con­science du monde”, selon la for­mule de Mer­leau-Pon­ty.

Le discours en question

Le con­texte his­torique du film – la fin de la guerre d’Algérie – met en exer­gue la par­cel­li­sa­tion des opin­ions. Tout relève presque du par cœur, de l’étiquetage, de telle sorte que le dis­cours en vient à révéler sa totale vacuité. Les idées pré­conçues pren­nent le pas sur les choses mêmes, l’expérience. Pire : les mots, tel de sim­ples éti­quettes, pren­nent le pas sur les idées. “Je suis un pédé” se répète François devant la glace jusqu’à faire per­dre sens à son atti­rance pour les hommes.

Cha­cun des per­son­nages éla­bore donc un dis­cours qui lui per­met de se car­ac­téris­er très forte­ment aux yeux du spec­ta­teur. Mais cette car­ac­téri­sa­tion occulte la per­son­nal­ité de cha­cun. Ils sont trop tôt adultes, casés dans une iden­tité sociale, con­stat que l’héritage famil­ial est par­ti­c­ulière­ment prég­nant dans la con­struc­tion de chaque per­son­nal­ité, notam­ment pour les per­son­nages de Maïté, Serge et Hen­ri. On peut alors par­ler d’atavisme car cha­cun répète, à son insu, des idées ou un com­porte­ment que les précé­dentes généra­tions adop­taient déjà. Maïté, au tra­vers de son engage­ment dans le Par­ti Com­mu­niste, en est le meilleur exem­ple puisque sa mère est la seule fig­ure parentale réelle­ment présente dans le film. En écho, Hen­ri sem­ble hérit­er de con­vic­tions que son entourage famil­ial lui a inculquées. La dis­tinc­tion des dis­cours se fait d’abord en fonc­tion de leur rôle social. Serge, per­son­nage clé qui révélera François à son homo­sex­u­al­ité, est lui aus­si écarté dans un pre­mier temps. Ses orig­ines mod­estes ne lui per­me­t­tent pas de jouer sur le même ter­rain que les autres ado­les­cents. Rejeté par François qui le con­sid­ère comme “un con”, Serge va néan­moins sus­citer doutes et inter­ro­ga­tions ; son poten­tiel éro­tique, large­ment ren­du par la mise en scène d’André Téch­iné, va boule­vers­er les cer­ti­tudes de François. Mais la mort soudaine de son frère oblige l’adolescent à réaf­firmer son iden­tité sociale et à arbor­er, lui aus­si, un dis­cours qui le dis­tinguerait des autres. N’intervenant que très peu sur l’issue du con­flit algérien dans la pre­mière par­tie du film, il n’a pas d’autre choix que de pren­dre posi­tion, notam­ment con­tre Hen­ri qui incar­ne, presque mal­gré lui, la rai­son d’être de ce con­flit meur­tri­er. Loin d’adopter le dis­cours mil­i­tant de Maïté et de Mme Alvarez, il ne vit le con­flit qu’à tra­vers la mort pré­maturée de son frère. Preuve de cette fatal­ité, il décide soudaine­ment d’épouser la femme de son frère défunt et de repren­dre la ferme de ses par­ents, un exem­ple d’affirmation de soi au détri­ment de soi.

S’approprier son propre corps

Fon­da­men­tale dans l’ensemble du ciné­ma d’André Téch­iné, la notion de corps revêt, plus par­ti­c­ulière­ment dans Les Roseaux sauvages, une fonc­tion dra­ma­tique car elle rassem­ble l’ensemble des désirs aux­quels les dif­férents ado­les­cents refusent dans un pre­mier temps de se soumet­tre, con­sciem­ment ou incon­sciem­ment. Le corps con­stitue un pont néces­saire mais dif­fi­cile à franchir entre soi et soi, entre un moi abstrait et un moi incar­né, fran­chisse­ment dans lequel l’autre joue incon­testable­ment un rôle clé quoique prob­lé­ma­tique ou, selon le mot de Mer­leau-Pon­ty, “énig­ma­tique”.

À la dif­férence de Serge, François et Maïté ont un rap­port dif­fi­cile au corps, leur ami­tié n’étant d’ailleurs con­stru­ite que sur un principe de refoule­ment. Ils sont ensem­ble pour se pro­téger mutuelle­ment : François d’une prise de con­science de son homo­sex­u­al­ité, Maïté du désir exigeant des autres hommes. Mais François sera l’un des pre­miers à s’affranchir, notam­ment lorsque le jeune homme débou­tonne la chemise de Serge pour en extir­p­er la copie de math­é­ma­tiques, il vient de franchir un pre­mier cap dans sa com­mu­ni­ca­tion avec l’autre, même si cet autre est du même sexe que lui. L’inhibition de ses désirs est pour­tant qua­si per­ma­nente dans la toute pre­mière par­tie du film. Serge ne manque d’ailleurs pas de lui faire remar­quer qu’il est sans cesse cou­vert de plusieurs couch­es de vête­ments, même lorsqu’il dort. Ce à quoi François ne manque pas de répon­dre “mon rêve, ce serait d’être invis­i­ble”. En ce sens, Les Roseaux sauvages met­tent en scène ce drame méta­physique du corps, cette tran­scen­dance de l’ego qui doit s’incarner pour échap­per à un dual­isme de type schiz­o­phrène. Or c’est par l’intermédiaire de l’autre, mieux, d’autrui, de cet autre-ci, qu’est pos­si­ble cette appro­pri­a­tion phénoménologique.

Maïté va égale­ment faire l’expérience de cette douloureuse ini­ti­a­tion. Comme elle l’explique d’abord à Serge au bord de la riv­ière, “les garçons ne [l]’intéressent pas”. Sous cette assur­ance tran­quille, se dis­simule pour­tant une peur vis­cérale de l’autre sexe. Lorsque François lui con­fie son homo­sex­u­al­ité lors de la fête, il libère Maïté : elle sait que le sexe n’interviendra jamais dans leur rela­tion. Mais cette “con­fes­sion” encour­age la jeune femme à lui con­fi­er ses craintes. Trau­ma­tisée par l’expérience de sa mère aban­don­née par son père, elle n’a pas d’autre objec­tif que celui de se préserv­er. Lorsqu’elle annonce qu’elle “ne savait pas si [elle] devait couch­er avec tout le monde ou avec per­son­ne, ce qui revient au même finale­ment”, elle trahit son inca­pac­ité à con­cevoir son corps féminin autrement que comme un antre de jouis­sance pour les hommes dom­i­na­teurs. C’est entre autre pour ces raisons que Maïté évite régulière­ment la com­pag­nie de Serge. Ce mutisme cor­porel s’en ressent de la même manière au niveau du dis­cours, qui lui sert moins d’instrument d’expression et d’ouverture que de moyen de défense et de rup­ture avec ce réel que Maïté ne maîtrise ni ne com­prend.

A con­trario, Serge est le reflet inver­sé de cette inhi­bi­tion. L’aisance qui le car­ac­térise dès la pre­mière scène de l’internat mar­que une pre­mière rup­ture thé­ma­tique dans la struc­ture scé­nar­is­tique. Tan­dis que toutes les scènes précé­dentes (le mariage, la con­fronta­tion idéologique entre Hen­ri et Mme Alvarez) se nour­ris­saient du con­flit fran­co-algérien, l’apparition noc­turne de Serge amorce la mise en place d’autres enjeux, notam­ment pour le per­son­nage de François. En effet, si dans un pre­mier temps, celui-ci est réfrac­taire à toute con­ver­sa­tion avec son cama­rade de cham­brée, François change rapi­de­ment de com­porte­ment. Le mon­tage, d’ailleurs, met en valeur cette rup­ture. La con­ver­sa­tion dévie alors rapi­de­ment du cadre sco­laire pour se con­cen­tr­er sur des préoc­cu­pa­tions intimes, comme la pre­mière rela­tion sex­uelle avec une fille. Issu d’une famille mod­este et peu instru­ite, Serge prou­ve que l’érudition n’est pas for­cé­ment syn­onyme de con­nais­sance de soi. À l’aise dans son corps, il ne ressent aucune cul­pa­bil­ité à l’idée de fan­tas­mer sur Maïté ou encore lors de sa pre­mière rela­tion (homo)sexuelle avec François. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’événement survient après que les deux ado­les­cents ont triché pour un devoir de français. La dou­ble trans­gres­sion de l’interdit se conçoit comme un échange de con­nais­sances. Si François lui a don­né la con­nais­sance intel­lectuelle, Serge lui apporte la décou­verte d’un plaisir char­nel. Sorte d’électron totale­ment libre, le jeune garçon est dif­fi­cile­ment appréhen­si­ble : pas vrai­ment homo­sex­uel, pas totale­ment hétéro­sex­uel, ni même bisex­uel, il se laisse tout sim­ple­ment guider par son désir pour l’autre, débar­rassé des con­ven­tions qui posent un cer­tain nom­bre d’étiquettes.

Celui par qui le scandale arrive

Dès la pre­mière scène qui lui est con­sacrée, Hen­ri se démar­que de ses cama­rades de classe par le biais de son expéri­ence. Plus âgé que tous, il est le témoin priv­ilégié du drame qui sec­oue la France et l’Algérie en 1962 mais qui se borne au hors-champ tout au long des Roseaux sauvages. Cette incar­na­tion prend un tour­nant lorsque Pierre vient à dis­paraître subite­ment. Serge souf­fre de savoir son frère dis­paru dans cet autre monde, tué par “n’importe qui”. Seul lien pos­si­ble avec le monde des morts et la guerre d’Algérie, Hen­ri est tenu pour respon­s­able par le jeune homme endeuil­lé. Du coup, lorsque François essaie de con­va­in­cre Maïté des qual­ités d’Henri, celle-ci se braque aus­sitôt, per­suadée que le jeune pied noir n’offre rien de mieux à voir que ses con­vic­tions poli­tiques en faveur d’une Algérie colonisée. Pour François, l’arrivée d’Henri dans la bour­gade va agir en révéla­teur de son homo­sex­u­al­ité. Lui qui, jusqu’ici, igno­rait la nature de ses désirs en se pro­tégeant der­rière son ami­tié avec Maïté, n’a plus d’autre choix que d’aborder de front sa sex­u­al­ité. La scène du con­trôle de math­é­ma­tiques, l’une des pre­mières, révèle le rôle déter­mi­nant d’Henri dans la rela­tion qu’entretiendra François avec Serge en le révélant à la réal­ité de ses désirs.

Tout au long du film, Hen­ri et Maïté représen­tent les deux camps du con­flit fran­co-algérien. Réu­nis par l’amitié qui les lie cha­cun à François, ils ne se ren­con­trent qu’au moment de la fugue d’Henri de l’internat. Déter­miné à met­tre le feu au siège du Par­ti Com­mu­niste, le jeune homme rem­plit un jer­ri­cane d’essence et se dirige prompte­ment vers ce lieu où Maïté se pré­pare aux épreuves du bac­calau­réat. Echouant dans cette ten­ta­tive, il est finale­ment hébergé par Maïté. Dans une scène où ils sont tous deux réu­nis sur un lit, Hen­ri rap­proche sa main de celle de Maïté qui se retire et se lève subite­ment, le lais­sant en hors-champ. Cette scis­sion soudaine mar­que l’incapacité présente de Maïté à s’affranchir de son idéolo­gie pour accepter la réal­ité de ses désirs, mais aus­si le trou­ble jeté en elle par son inter­locu­teur. Reje­tant l’idée que le sen­ti­ment puisse inter­venir dans ce rap­port idéologique, la jeune femme s’effondre en larmes après avoir jeté dehors le pied noir, lais­sant paraître le trou­ble auquel lui aus­si l’a révélé.

La nature, lieu d’élévation et de révélation

La longue scène finale au bord de la riv­ière sonne l’aboutissement atten­du du par­cours des qua­tre ado­les­cents. La nature envi­ron­nante devient ici le théâtre de l’espoir et des attentes qui por­tent cha­cun des per­son­nages. Mais l’interdépendance entre les per­son­nages et la nature dans cette dernière par­tie des Roseaux sauvages trou­ve sens bien loin des inter­pré­ta­tions hédon­istes et édéniques de cer­tains cri­tiques offusqués du choix du réal­isa­teur de ne pas con­damn­er sans appel le dis­cours du pied-noir. Cette scène mar­que le pas­sage d’un état (l’adolescence, la mécon­nais­sance) à un autre (la ren­con­tre avec le monde) et sonne la fin logique de cette par­en­thèse qui fai­sait toute la genèse du film. La scène de la baig­nade n’est pas un sim­ple retour à la nature par néga­tion de la société, et encore moins à un état de nature orig­i­naire voire biblique, parce que la nature n’est elle-même que néga­tive­ment le lieu de la révéla­tion de l’homme à lui-même. L’élément cen­tral des Roseaux sauvages, ce n’est donc ni la société ni la nature : c’est l’homme lui-même, en tant qu’individu sin­guli­er, qui a besoin – et dont ont besoin – d’autres indi­vidus sin­guliers. En un mot : c’est le per­son­nage pluriel.

Dès les pre­mières images de cette longue scène, François acquiert une respon­s­abil­ité, et une assur­ance, dont il était jusqu’ici par­tielle­ment dépourvu. Il se démar­que rapi­de­ment de ses trois autres cama­rades par son ent­hou­si­asme non dis­simulé à se baign­er en com­pag­nie des gens qu’il aime et qu’il a réu­ni dans ce petit monde recom­posé. Sa seule présence jus­ti­fie la venue de tous les autres per­son­nages, tous bien plus con­fus dans leur accep­ta­tion de leurs désirs : Maïté fuit le regard pres­sant de Serge et doute d’avoir le droit d’éprouver du désir pour Hen­ri. Ces deux derniers n’ont plus aucun con­tact depuis qu’ils se sont bat­tus dans les toi­lettes de l’internat sur la ques­tion algéri­enne. Maïté, aupar­a­vant indis­so­cia­ble de François, sem­ble désor­mais dému­nie, totale­ment aban­don­née à son pro­pre sort, comme le démon­tre son absence répétée des pre­miers plans de cette scène où son ami affiche en con­trepar­tie une présence per­ma­nente. Lorsqu’elle crie pour le faire venir à elle, la jeune femme se cache der­rière sa robe, refu­sant d’abandonner ce bout de tis­sus qui la pro­tégeait de tout rap­port avec les autres garçons.

En pro­posant un mou­ve­ment qui nous fait bas­culer – tout au long du film – du col­lec­tif à l’individuel, le réal­isa­teur pose, avec beau­coup d’acuité, la ques­tion de la con­nais­sance du monde à tra­vers la con­nais­sance de soi. La mise en scène et le mon­tage vont bien évidem­ment dans ce sens, notam­ment dans cette scène où, après cette con­ver­sa­tion qui clar­i­fie leurs rap­ports, Serge et François s’éloignent, dos caméra, vers un ailleurs que nous ne con­naîtrons pas. Par con­tre, pour le per­son­nage de Maïté, cette expéri­ence va agir en révéla­teur. Une fois François par­ti rejoin­dre Serge – et plus métaphorique­ment vivre tous ses désirs –, la jeune femme est au point mort. Un insert nous la mon­tre en plan large assise sur un tronc d’arbre. Elle regarde non­cha­la­m­ment sa jambe – et par expan­sion ce corps dont elle ne sait que faire – mais ignore la beauté du lieu – du monde – qui se déploie tout autour d’elle. Pour­tant, insi­dieuse­ment, l’objet du délit, son désir pour Hen­ri, refait sur­face. Le jeune homme s’avance sans bruit dans les bran­chages qui entourent Maïté. A la dif­férence des précé­dentes scènes qui réu­nis­saient Serge et François, celle-ci révèle une ten­sion dra­ma­tique plus forte car aucun geste, aucune parole n’a pu débar­rass­er les deux pro­tag­o­nistes du car­ac­tère illicite de ce désir.

Lorsque Hen­ri s’approche, il rompt le silence en expli­quant les raisons pour lesquelles il n’a finale­ment pas pris le train après sa fugue de l’internat. Maïté pose son doigt sur sa bouche : au lan­gage ver­bal s’est donc sub­sti­tué un lan­gage cor­porel : la jeune femme invite explicite­ment son cama­rade à l’étreindre en s’allongeant, nue, sur le sol du rivage. En con­trechamp, ce dernier s’avance lente­ment, sans un bruit, pas­sant les bran­chages qui le sépar­ent encore de sa proie. La jeune femme est assise, recro­quevil­lée con­tre un arbre. Sa posi­tion trahit une cer­taine vul­néra­bil­ité mais elle révèle aus­si le choix de Maïté d’abandonner – en cet instant – ce qui la car­ac­téri­sait exclu­sive­ment jusqu’ici : son dis­cours poli­tique. Cet appren­tis­sage se fait, comme pour la majeure par­tie des per­son­nages de l’univers du cinéaste, dans une cer­taine douleur. “Me fais pas mal” est la seule phrase que la jeune femme dit à son amant alors qu’il s’approche douce­ment de son sexe. Si par un jeu de champ et de hors-champ, André Téch­iné scinde le corps de Maïté en deux (le vis­age dans le champ, le reste du corps en hors-champ), c’est qu’il lui est impor­tant de con­cen­tr­er l’attention du spec­ta­teur sur le regard de la jeune fille (champ) qui réag­it aux caress­es d’Henri sur son corps (hors champ). Pour la pre­mière fois, la jeune femme parvient à penser son corps, à con­fon­dre le matériel et le spir­ituel.

Un regard tourné vers l’avenir

Comme dans l’ensemble des œuvres d’André Téch­iné, le temps fic­tion­nel est un mou­ve­ment d’accompagnement ponctuel des per­son­nages. En amont du film, cha­cun d’entre eux s’est forgé une his­toire et une expéri­ence qui vont jus­ti­fi­er sinon déter­min­er leurs choix ultérieurs. Mais l’achèvement du film n’en induit pas pour autant la fin de leur par­cours, bien au con­traire. L’heure cinquante que durent Les Roseaux sauvages est celle d’un pas­sage d’un état – où l’inconscient et l’incompréhension du monde domi­nent – à un autre – de nou­velles et de meilleures armes sont désor­mais pris­es en con­sid­éra­tion dans une ten­ta­tive d’accession au bon­heur. Si tout un ensem­ble d’événements – his­toriques, notam­ment – sem­blent inter­fér­er dès le début de l’œuvre, le prin­ci­pal vecteur fic­tion­nel reste le per­son­nage qui, s’il ne peut boule­vers­er le cours de l’Histoire, mod­i­fie con­sid­érable­ment sa per­cep­tion du monde.

Alors qu’ils s’apprêtent à par­tir, Serge et François sont inter­pel­lés par le cri de Maïté, appelant François, qui sem­ble nous par­venir d’un autre monde (en hors-champ), d’un espace très intime où la jeune femme a courageuse­ment posé un regard lucide. Le vis­age de Maïté, filmé de pro­fil en gros plan, devient le récep­ta­cle de toute la ten­sion dra­ma­tique de l’œuvre. Nous pou­vons par­ler de vis­age-écran puisque le spec­ta­teur peut y relire tout ce à quoi il vient d’assister deux heures durant : l’abandon, l’angoisse liée au désir, ou encore la douloureuse remise en cause d’une étique. La jeune femme s’arrête devant François, filmé de dos. Trem­blante, elle prend la tête de son ami dans ses mains puis cou­vre son vis­age de bais­ers et de larmes. La douloureuse ini­ti­a­tion au monde adulte à laque­lle se sont prêtés les deux ado­les­cents trou­ve son point de con­ver­gence en cet instant d’intense intim­ité, de dénue­ment le plus com­plet. Chaque par­celle du vis­age de Maïté filmé en gros plan devient source de ten­sion dra­ma­tique. Cette scène mar­que la fin du par­cours de ces deux per­son­nages qui ont ren­con­tré, en cet instant, leur absolu, c’est-à-dire tout à la fois l’accomplissement de leur appren­tis­sage et l’ouverture à la total­ité des pos­si­bles.