D’un fait divers qui a sec­oué l’opinion et la classe poli­tique en 2004, André Téch­iné tire un film sur le fil du rasoir, ambigu et pro­fondé­ment per­son­nel. En marge de toute polémique et de toute volon­té pure­ment démon­stra­tive, le réal­isa­teur suit le chemin sinu­soï­dal d’une jeune femme apparem­ment ordi­naire et acces­si­ble, finale­ment étrangère à elle-même et aux autres.

L’intime et le public

En 2004, une jeune femme boule­verse l’opinion publique en affir­mant avoir été vic­time d’une agres­sion anti­sémite dans le RER, sous les yeux d’usagers qui n’auraient pas daigné bouger le petit doigt. L’emballement médi­a­tique ne se fait pas atten­dre et la classe poli­tique (dont Jean-Pierre Raf­farin et Jacques Chirac, alors aux plus hautes fonc­tions de l’État) s’indigne et promet que les agresseurs (une bande de jeunes) seront retrou­vés puis jugés. Quelques jours plus tard, la jeune femme recon­naît avoir tout inven­té, devenant ain­si la vic­time pathé­tique de sa pro­pre incon­séquence.

A pri­ori, il parais­sait plus que sur­prenant qu’un cinéaste comme André Téch­iné s’intéresse à un fait divers aus­si médi­atisé. Lui qui s’est surtout illus­tré dans des chroniques intimistes tou­jours empreintes d’une dis­crète mélan­col­ie ne sem­blait pas le mieux placé pour dress­er le por­trait d’une jeune femme jetée en pâture sur la place publique, totale­ment dépos­sédée de sa pro­pre image. Et pour­tant, on ne pou­vait imag­in­er meilleure syn­thèse du tra­vail de Téch­iné, lui qui n’a jamais cessé d’aborder cette béance abstraite exis­tant entre la per­cep­tion per­son­nelle et la réal­ité d’un monde don­né. Qui d’autre que cette étrange «fille du RER» serait plus à même d’incarner ce décrochage entre une intéri­or­ité hors de portée et ce monde extérieur qui sem­ble con­stam­ment exiger de nous ce qu’on n’est pas en mesure d’être ?

Au com­mence­ment, il y a donc Jeanne (Émi­lie Dequenne), jeune et jolie femme d’une petite ving­taine d’années, instal­lée en ban­lieue dans la mai­son de sa mère (Cather­ine Deneuve) avec qui elle sem­ble s’entendre par­faite­ment. Loin du por­trait de l’adulte en devenir tor­turé, croisé à de nom­breuses repris­es dans les autres films du cinéaste (J’embrasse pas, Les Roseaux sauvages, Les Voleurs), Jeanne sem­ble avoir la légèreté de ses longs déplace­ments en rollers mais a la par­tic­u­lar­ité de n’être tenue par aucun désir par­ti­c­uli­er. Obéis­sant docile­ment aux attentes de sa mère, elle cherche du tra­vail sans réelle con­vic­tion. Et c’est finale­ment selon le même procédé qu’elle finit par céder aux avances de Franck (Nico­las Duvauchelle), jeune voy­ou tête brûlée dont l’entêtement vient comme con­tre­bal­ancer les incer­ti­tudes de Jeanne l’anonyme, lui dessi­nant momen­tané­ment des con­tours moins flous.

Loin mais parmi les autres

Cette dual­ité entre intéri­or­ité et extéri­or­ité au cen­tre même de La Fille du RER trou­ve un écho par­ti­c­uli­er dans la mise en scène. En effec­tu­ant un tra­vail absol­u­ment remar­quable sur l’e­space, André Téch­iné rend son film tour à tour totale­ment ouvert ou, au con­traire, éton­nam­ment asphyxi­ant. Ce RER dont il est ques­tion dans le titre n’est pas tant le “lieu du crime” (pour repren­dre le titre d’un des plus beaux films de Téch­iné), celui du grossier men­songe, que celui de la dis­pari­tion momen­tanée. Jeanne y appa­raît pour mieux se dérober, que ce soit lors de ces cour­tes scènes où son silence et son absence d’ex­pres­sion la ren­dent anonyme au milieu de la foule, ou lorsqu’elle s’a­ban­donne à regarder vers un extérieur ren­du loin­tain par la présence des épaiss­es vit­res du train. Le bruit assour­dis­sant de la lourde rame se déplaçant sur les rails est égale­ment une allé­gorie du tumulte intérieur de la jeune femme, dont les déplace­ments ne s’in­scrivent jamais dans un itinéraire bal­isé (où va-t-elle ? revient-elle de Paris ou y va-t-elle ?). Même en ape­san­teur, haut per­chée sur ses rollers, Jeanne sem­ble s’échap­per à elle-même, ne don­nant que très rarement une direc­tion iden­ti­fiée comme telle à ses déplace­ments.

Du coup, le réel et le virtuel se mélan­gent de manière trou­blante (voir la très belle scène muette de chat entre Jeanne et Franck) au point d’in­scrire hors du temps tout ce que vit la jeune femme, à com­mencer par cette his­toire d’amour faite de longs silences où l’ap­par­ente dif­fi­culté à pou­voir apprivois­er l’autre per­met à cha­cun de rester dans son pro­pre mirage. Si la réal­ité rat­trape par­fois Jeanne (notam­ment lors de cette scène d’en­tre­tien d’embauche avec Ronit Elk­a­betz), la jeune femme con­naît surtout son pre­mier con­tact avec la réal­ité en regar­dant à la télévi­sion un doc­u­men­taire sur les Juifs. Ces images – sus­ci­tant chez elle une vague d’empathie, par oppo­si­tion à l’av­o­cat Samuel Bleis­tein (Michel Blanc) qui revendique son athéisme – per­me­t­tent enfin à Jeanne de se pro­jeter, de s’in­scrire dans une réal­ité – la per­sé­cu­tion dont le peu­ple a fait l’ob­jet – qu’elle va ten­ter de s’ap­pro­prier mal­adroite­ment.

Se retrouver loin du bruit et de la fureur

Tout comme dans Les Roseaux sauvages, la réso­lu­tion d’un con­flit intérieur se fera en marge de la société, dans un envi­ron­nement naturel où toutes les inhi­bi­tions finiront par tomber. Invitée avec sa mère dans la mai­son de cam­pagne du fameux avo­cat qui doute de la vérac­ité de cette agres­sion, Jeanne entame un déroutant tra­vail d’in­tro­spec­tion. Ne déro­geant pas à la règle qu’il a faite sienne dès le début du film, André Téch­iné n’en ren­dra pas plus acces­si­ble et moins ambigu ce per­son­nage tour­men­té. Ne suc­com­bant pas aux charmes d’un opti­misme mal­venu, le réal­isa­teur ne s’évertuera pas à remet­tre son héroïne dans un droit chemin. Au lieu de cela, il suit généreuse­ment cette égarée (terme qui pour­rait qual­i­fi­er l’ensem­ble des per­son­nages de sa fil­mo­gra­phie et dont il fit même un titre en 2003) dans ses déplace­ments. Au détour d’herbes trop hautes ou d’une riv­ière – fab­uleuse ligne de fuite dans le plan –, Jeanne tente de combler ce ravin qu’elle a pro­gres­sive­ment creusé tout autour d’elle et qui la rend si loin­taine.

Dans la scène d’or­age noc­turne, Jeanne se débat sur sa bar­que (comme en échos aux enfants en fuite de La Nuit du chas­seur), per­due entre deux rivages – enfance/monde adulte ou fantasme/réalité –, la riv­ière tour­men­tée devenant cet obsta­cle à franchir pour revenir par­mi le monde des vivants. Et si la jeune femme n’en perd pas pour autant ses habi­tudes de déplace­ments sinu­soï­daux, les nou­velles hési­ta­tions de Jeanne – comme autant de mar­ques de sus­pen­sion – sont la belle preuve qu’en dépit des pires orages, une éclair­cie, même éphémère, reste tou­jours pos­si­ble.