Plus de deux ans après Les Temps qui changent, André Téch­iné délaisse la mélan­col­ie con­tem­pla­tive qui fai­sait la force de ses chefs-d’œu­vre (Ma sai­son préférée, Les Roseaux sauvages) et livre avec Les Témoins un film nerveux où l’ur­gence de vivre devient un révéla­teur de la dif­fi­culté d’être. Servi par des acteurs au som­met de leur art et la splen­dide pho­togra­phie de Julien Hirsch, ce dix-sep­tième film de Téch­iné s’im­pose comme l’un des événe­ments majeurs de l’an­née.

André Téch­iné reste l’un des rares réal­isa­teurs français à con­juguer exi­gence d’au­teur et cast­ing pop­u­laire, tout comme le fai­sait par exem­ple François Truf­faut dans la sec­onde par­tie de sa car­rière. Le cast­ing des Témoins a de quoi éton­ner, dans la mesure où il mar­que le choix délibéré d’as­soci­er des acteurs venus d’hori­zons sen­si­ble­ment opposés. Là où d’autres cinéastes se con­tentent de com­pil­er des numéros de stars pour attir­er le grand pub­lic sans jamais trou­ver l’équili­bre néces­saire à l’ex­is­tence du pro­jet (Fau­teuils d’orchestre, Selon Char­lie, Le Héros de la famille et bien­tôt Ma place au soleil), Téch­iné s’im­pose comme l’un des plus grands directeurs d’ac­teurs dans la mesure où il n’ex­ac­erbe jamais l’é­go­cen­trisme de l’in­ter­prète mais lui demande de se met­tre avec toute l’hu­mil­ité req­uise au ser­vice d’un pro­jet d’une ampleur d’au­tant plus mar­quante que Les Témoins abor­de frontale­ment la ques­tion du Sida quand le ciné­ma français — et même améri­cain — s’en tient à quelques films phares (Les Nuits fauves ou Philadel­phia) for­cé­ment inondés d’une pluie de récom­pens­es. Mais là où Cyril Col­lard fonçait tête bais­sée dans le polémique et où Jonathan Demme priv­ilé­giait le mélo­dra­ma­tique pour mieux pren­dre en otage le spec­ta­teur, André Téch­iné préfère observ­er l’im­pact de l’ap­pari­tion d’une telle mal­adie au sein d’une petite com­mu­nauté où cha­cun se heurte et se blesse de ne pas savoir exprimer ses sen­ti­ments envers l’autre.

Comme dans le mag­nifique Les Roseaux sauvages (1994), c’est l’in­tru­sion d’un per­son­nage extérieur au groupe qui va révéler les non-dits et les con­tra­dic­tions : Manu (inter­prété par Johan Libéreau, repéré dans Douch­es froides) est un jeune garçon homo­sex­uel qui se lie d’une chaste ami­tié avec Adrien (Michel Blanc, tout en sobriété), un médecin soli­taire, grâce à qui il ren­con­tre un cou­ple com­posé de Sarah (Emmanuelle Béart), une roman­cière en panne d’in­spi­ra­tion et qui assume mal sa nou­velle mater­nité, et de Meh­di (Sami Boua­ji­la) avec qui il va vivre une folle pas­sion amoureuse. Dans cette pre­mière par­tie, André Téch­iné capte l’én­ergie que cha­cun met pour ten­ter d’at­tein­dre l’autre et se libér­er d’une cer­taine soli­tude. Adrien fait val­oir sa posi­tion sociale pour garder Manu près de lui, Sarah expose ses charmes pour que Meh­di lui par­donne son manque d’amour mater­nel et ce dernier, amoureux du jeune garçon, tente par tous les moyens de pour­suiv­re cette rela­tion adultère alors que Manu se terre à con­trecœur pour cacher les pre­miers symp­tômes de sa mal­adie. Car à la rel­a­tive pléni­tude du début du film (gar­rigue ensoleil­lée, amours nais­sants, force des ami­tiés), qui cor­re­spond en de nom­breux points à cette péri­ode d’in­sou­ciance sex­uelle qu’é­tait le pas­sage des années 1970 aux années 1980, suc­cède bru­tale­ment une prise de con­science sur l’ur­gence de vivre, la peur de dis­paraître sans rien laiss­er der­rière soi. Manu, celui par qui le désir arrive, porte soudaine­ment la mort en lui alors qu’il n’a pas encore le sen­ti­ment d’avoir accom­pli quelque chose. La rela­tion qu’il entre­tient avec sa grande sœur Julie (Julie Depar­dieu, boulever­sante), chanteuse lyrique en devenir, ou encore San­dra (Con­stance Dol­lé), une pros­ti­tuée au car­ac­tère bien trem­pé, prou­ve cette quête de repères que sa dis­pari­tion annon­cée et ter­ri­ble­ment pré­maturée stoppe net dans son envol.

Là où il aurait été facile de vers­er dans la com­pas­sion, de mélo­drama­tis­er une tragédie dont on n’a pas encore fini d’é­val­uer l’im­pact, André Téch­iné fait preuve d’une admirable retenue. S’il n’hésite pas un instant à mon­tr­er la dégra­da­tion physique de Manu au fil des mois, le réal­isa­teur s’in­téresse surtout aux réac­tions de son entourage, de l’an­nonce de sa mal­adie à sa dis­pari­tion sans grandes pom­pes : Adrien, le médecin qui trou­ve d’une cer­taine manière l’oc­ca­sion d’ex­is­ter pour Manu en le soignant chez lui, Meh­di, le flic angois­sé à l’idée d’avoir été con­t­a­m­iné lui aus­si, Sarah, désta­bil­isée d’ap­pren­dre que son mari a vécu une pas­sion homo­sex­uelle alors qu’elle revendi­quait la lib­erté de leur cou­ple, et Julie gênée d’avouer que le jour de l’en­ter­re­ment de son petit frère, préserv­er sa voix en vue d’une représen­ta­tion le soir même avait pris le pas sur tout autre pen­sée. Cette dureté n’est pour­tant en aucun cas un pré­texte à juger les per­son­nages. L’ap­pari­tion suc­cincte du jeune garçon dans cha­cune de leur vie les a boulever­sés en pro­fondeur, et non en sur­face. Le deuil que porte Julie depuis la dis­pari­tion de son frère ne s’af­fiche jamais de manière explicite mais devient un recueille­ment pudique lorsque, sur scène, la jeune femme tient fer­me­ment une bougie éclairant son vis­age alors que le noir pro­fond du reste de la scène de spec­ta­cle représente cet ailleurs dans lequel Manu vient de bas­culer. L’ur­gence de vivre du jeune garçon a “con­t­a­m­iné” son entourage : de Sarah qui décide d’écrire pour témoign­er du pas­sage éclair d’un jeune garçon dans sa vie à Julie déter­minée à par­tir vivre à l’é­tranger parce qu’elle pense pou­voir “vivre pour deux” en pas­sant par Adrien qui fini­ra par renon­cer aux ami­tiés chastes pour enfin con­naître l’amour, Les Témoins est un film sur l’ou­ver­ture à l’autre pour mieux s’ac­cepter soi-même.

Autre pari qu’An­dré Téch­iné relève avec brio, c’est celui de nous rap­pel­er une époque bien pré­cise où la prop­a­ga­tion du virus du Sida rimait avec para­noïa et allait mar­quer le retour en force d’un cer­tain con­ser­vatisme (stig­ma­ti­sa­tion de la pop­u­la­tion homo­sex­uelle et héroïno­mane) qui se tradui­sait par une répres­sion accrue des lieux de drague et de pros­ti­tu­tion. Si l’époque est iden­ti­fi­able parce que l’on entend longue­ment “Mar­cia Baïla” des Rita Mit­souko (dont le texte par­le de la dis­pari­tion pré­maturée de la choré­graphe Mar­cia Moret­ti), tout est fait pour que cette péri­ode soit aus­si la nôtre. Des tenues ves­ti­men­taires aux voitures, ce que la caméra de Téch­iné nous mon­tre, c’est bel et bien la France de 2007 où les dis­crim­i­na­tions ont creusé les cli­vages entre hétéros et homos qui se pren­nent du coup à rêver d’in­car­n­er eux aus­si le modèle/refuge famil­ial par excel­lence, où les descentes de police dans les hôtels miteux ne respectent pas la dig­nité humaine et où les pros­ti­tuées en garde à vue n’ont pas la cer­ti­tude d’ac­céder aux soins élé­men­taires. Et pour­tant, face à ce pes­simisme en toile de fond, Téch­iné fait des Témoins un film généreux, pro­fondé­ment human­iste et plein d’e­spoir parce que, plus que jamais, il nous demande de dépass­er ce que la pudeur nous oblige à cacher pour nous révéler à la beauté de tous ceux qui nous entourent.