L’année 1966 qui vit sor­tir sur les écrans Au hasard Balt­haz­ar il y a près de 50 ans fut une année en tout point prodigieuse, année majeure dans l’histoire con­tem­po­raine de la France qual­i­fiée d’annus mirabilis, année mag­ique[1] ; on trou­ve la même année une sorte de grand écart entre La Grande Vadrouille de Gérard Oury et Pier­rot le fou ou Mas­culin féminin de Godard (respec­tive­ment en 1965 et en 1966).
Par­mi ces films Au hasard Balt­haz­ar prend une place en tout point admirable[2], film qu’en miroir nous pour­rions sous-titr­er « asi­nus mirabilis », con­sti­tu­ant une sorte de con­trechamp des films con­tem­po­rains car­ac­térisés par leur veine comique, his­tori­co-poli­tique et/ou sen­ti­men­tale. Car l’âne Balt­haz­ar est mer­veilleux au sens de mythique : si c’est à la Bible qu’il doit son nom, reprenant le nom de l’un des rois mages venus célébr­er la nais­sance du Christ, mais aus­si à l’univers de la comtesse de Ségur (Mémoires d’un âne), Balt­haz­ar doit encore son nom, et le film son titre, à une sup­posée devise du comte des Baux, pré­sup­posé descen­dant dudit roi mage. Le titre augure d’une dimen­sion en apparence ludique par sa rime pour définir la vie allant au petit bon­heur la chance, et con­tra­dic­toire avec le gros plan sur un ani­mal sim­ple par excel­lence por­tant le nom d’un roi (Balt­haz­ar sig­ni­fie « Dieu pro­tège son roi »). C’est toute l’éton­nante sin­gu­lar­ité de Bres­son que de faire ici une sorte d’autobiographie ani­male qui a aus­si avoir avec la pro­pre biogra­phie du réal­isa­teur, comme à cha­cun d’entre nous.
En prenant « le regard de l’âne »[3], Bres­son réalise un chef‑d’œuvre qual­i­fié comme tel par Jean-Luc Godard à sa sor­tie, où s’exprime le mir­a­cle même du ciné­ma de Bres­son : l’âne est cette fig­ure inter­mé­di­aire, ce médi­um, entre la foire, le cirque et la pro­ces­sion religieuse, entre le pro­fane et le sacré, entre le doc­u­men­taire et la fic­tion, entre le hasard et la néces­sité, entre la grâce et la loi, exp­ri­mant une ontolo­gie hum­ble et pau­vre (la terre du générique, l’âne à terre dans le final), sen­si­ble, cares­sante, sen­suelle (l’œil de l’âne, les caress­es de la jeune fille). Le regard oblique de l’âne, si con­traig­nant pour le cadrage selon la con­fes­sion de Bres­son, nous invite en retour à chang­er le nôtre.

« Chouette un âne, c’est rapide, c’est moderne »

Au hasard Balt­haz­ar est un réc­it ini­ti­a­tique dont l’âne Balt­haz­ar est le héros, et la jeune fille Marie, inter­prétée par Anne Wiazem­sky, son dou­ble. Sorte de réc­it picaresque ou chap­linesque (Bres­son a d’ailleurs rap­proché Balt­haz­ar du Char­lot des pre­miers films de Chap­lin) où est résumée l’entièreté d’une vie comme l’a énon­cé son réal­isa­teur, entre la caresse et la souf­france : nais­sance, bap­tême, enfance, ten­dresse et amour, âge mûr et labeur, con­ver­sion ou péri­ode mys­tique à la fin de la vie, mort. Et où le per­son­nage prin­ci­pal est con­fron­té, par des per­son­nages et des sit­u­a­tions, à un panop­tique des vices (orgueil, con­voitise, avarice, gour­man­dise,…). C’est un tableau en mou­ve­ment à tra­vers une sorte de mal ontologique que nous peint Bres­son dont l’âne est le point nodal. Il est de tous les plans réelle­ment au pre­mier plan, en gros plan, ou en arrière-plan, mais égale­ment para­doxale­ment par son absence, étant au cen­tre de l’ellipse (dans son dou­ble sens géométrique et styl­is­tique).
Cette chronique de l’âne, son omniprésence, des­sine le por­trait d’un être essen­tielle­ment anachronique : cet âne est « rétro­grade et ridicule » comme l’énonce le père de Marie, et les jeunes garçons voy­ous dis­ent encore ironique­ment en voy­ant Balt­haz­ar « Chou­ette un âne, c’est rapi­de, c’est mod­erne ». Bres­son choisit un petit pour (anti-)héros, un être ridicule, rétro­grade, anti-mod­erne, lent, et pour toile de fond la cam­pagne pyrénéenne, tous élé­ments qui con­trastent avec une France en muta­tion dans les Trente Glo­rieuses, celle de la fin des paysans (c’est la thèse, con­tem­po­raine, d’Henri Men­dras sur La Fin des paysans ; alors qu’ici, le père de Marie, ancien insti­tu­teur, devient agricul­teur) et des signes de con­som­ma­tion, véri­ta­bles fétich­es mod­ernes (mobylettes et vélo­mo­teurs, radios, tran­sis­tors, dont l’âne est présen­té comme le con­tre­point aus­si bien comme moyen de trans­port que comme pro­duc­teur de sons). Au hasard Balt­haz­ar est à ce titre aus­si le doc­u­ment d’une époque prise à rebours.
C’est ain­si que le dou­ble de Balt­haz­ar, Marie, fig­ure de jeune fille amante, peut se faire le relais en par­tie de la libéra­tion sex­uelle des années 1960, mar­quées par l’accès à la con­tra­cep­tion. La femme con­stitue un véri­ta­ble agent de mod­erni­sa­tion de la société[4], mais Bres­son en fait comme Balt­haz­ar une fig­ure faible qui subit le désir comme les vio­lences des autres (ain­si, Gérard qui l’humiliera). Si elle délaisse un temps Jacques, son amour de jeunesse, c’est pour­tant lui qui lui fait pos­er un acte ; tout en for­mu­lant que le mariage est quelque chose de périmé, elle lui octroie finale­ment son amour : « je l’aimerai, je l’aimerai ».
Moins qu’une « vul­gate réac­tion­naire » selon la for­mule de Noël Herpe, laque­lle doit aus­si s’appréhender en con­texte rel­a­tive­ment à l’interdiction aux moins de 18 ans de Pier­rot le fou en rai­son de son « anar­chie intel­lectuelle et morale », c’est davan­tage une anachronie fon­da­men­tale que nous présente Bres­son à tra­vers les fig­ures de l’âne et de la jeune fille[5]. La rela­tion entre Marie et Balt­haz­ar peut con­stituer une sorte de par­a­digme de rela­tion entre deux êtres sim­ples et sen­si­bles, auquel prend part un temps Jacques (ain­si, la tri­ade qu’ils for­ment quand ils sont enfants et qu’ils jouent et s’embrassent dans le gre­nier). Le pro­pre de cette anachronie est que la fable de Balt­haz­ar gagne une uni­ver­sal­ité, recon­nue par le même Godard à tra­vers le pro­fond human­isme d’Au hasard Balt­haz­ar réal­isé par ce Grand Inquisi­teur de Bres­son.

« J’ai besoin d’un ami qui partage mes plaisirs et mes peines »

C’est là que le film de Bres­son con­fine à une émo­tion comme à une prise de con­science sans pareils, à un éloge d’un être-au-monde comme rela­tion sen­si­ble, que Godard a qual­i­fié d’érotique, et au souci du plus petit. Balt­haz­ar est pour lui un « ani­mal éro­tique », qui apporte une érotic­ité et une mys­tic­ité chré­ti­ennes, une éro­tique mys­tique, sur le mod­èle d’une union d’un type par­ti­c­uli­er. Ain­si, la nuit d’amour, comme l’a qual­i­fiée Bres­son, entre Balt­haz­ar et Marie, la jeune fille le cou­vrant de bais­ers, après l’avoir orné et embaumé d’une couronne de fleurs (Marie est, en miroir, présen­tée recou­verte d’une cou­ver­ture fleurie à la fin du film et elle porte aus­si un cor­sage fleuri). C’est un éloge de la caresse et du bais­er qui est fait à tra­vers la fig­ure de Balt­haz­ar, celle d’un être au monde sen­si­ble, con­tre­point de la douleur à l’œuvre (la caresse suit le braiement ini­tial).
Le point d’achoppement de cette sen­si­bil­ité, c’est la para­doxale beauté plas­tique de l’âne, c’est le regard de Balt­haz­ar, pro­fond et ten­dre qui nous scrute, inter­roge notre human­ité. Il est une fig­ure nous invi­tant à être en rela­tion avec lui, tour à tour rejeté et aimé, frap­pé et caressé. Comme l’énonce Marie à l’avare, « j’ai besoin d’un ami qui partage mes plaisirs et mes peines ». Cet ami est Balt­haz­ar, dont elle fait le con­fi­dent de sa promesse d’amour envers Jacques. C’est encore celui qu’Arnold appelle « mon cama­rade » au moment de son adieu précé­dant sa chute. Bres­son dresse ain­si une typolo­gie de rela­tions sen­si­bles, entre hyper­sen­si­bil­ité et insen­si­bil­ité (ain­si, Marie qui, à l’épreuve de la douleur et de la souf­france, de la réal­ité, est dev­enue insen­si­ble).
C’est cette fig­ure plaisante et souf­frante, qui peut faire rire par son insoumis­sion comme pleur­er, qui se révèle à pren­dre au sérieux : Balt­haz­ar est bien qual­i­fié de « saint » par la mère de Marie. L’épisode du cirque est à ce titre révéla­teur par une sorte d’ironie retournée, après que l’âne a été présen­té par le recours au champ/contrechamp en face d’animaux puis­sants et/ou intel­li­gents (lion, ours, singe, éléphant, le tigre de l’écriteau) : à l’énoncé de l’axiome « c’est l’intelligence même » qu’on attend infir­mée cor­re­spond en réal­ité sa con­fir­ma­tion par « l’âne cal­cu­la­teur » sur le mod­èle d’une cal­culette, où s’énonce aus­si, peut-être, toute l’ironie de Bres­son liée à son pro­pre tra­vail entre cal­cul et nature.
Dans cette fig­ure tout à la fois rail­lée et sage, Balt­haz­ar relève d’une généalo­gie dos­toïevski­enne : dans L’Idiot, c’est l’âne qui ramène à la rai­son le prince Mychkine ; mais aus­si au début de Crime et châ­ti­ment avec le cheval mal­traité jusqu’à la mort par son maître, au sein du rêve que fait Raskol­nikov où il se revoit enfant, à la cam­pagne, longeant avec son père un cabaret. C’est ce même épisode dans le célèbre réc­it du cheval de Turin à la fin de la vie de Niet­zsche (alors que le philosophe errait dans les rues de Turin, il se pré­cipi­ta sur un cheval bat­tu par son cocher et l’embrassa), et que Béla Tarr – héri­ti­er de Bres­son comme l’est par exem­ple la fig­ure d’Estike dans Sátán­tangó, petite sœur de Mouchette – a pris comme orig­ine de son Cheval de Turin. Fig­ure pas­sive subis­sant l’acharnement humain, fig­ure active qui pro­duit un retourne­ment, l’âne con­stitue le mod­èle et l’intermédiaire d’un être au monde sen­si­ble et d’une prise de con­science, ce dont la sub­til­ité, la para­doxale sen­su­al­ité, et l’efficacité de la mise en scène, du cadrage et du mon­tage bres­son­nien nous fait sen­tir autant qu’ap­préhen­der.

« Sa chute me mettra en mouvement »

Godard con­seil­lait bien évidem­ment de voir Au hasard Balt­haz­ar : « c’est un film que devraient aller voir les gens qui vont voir d’habitude les films de Chap­lin ou les films de Tati, les gens qui vont une fois par an au ciné­ma (…) ; ce film c’est le monde, en 1h30 on voit le monde depuis l’enfance jusqu’à la mort, avec tout. Je trou­ve ça absol­u­ment mer­veilleux ». Effec­tive­ment c’est la mer­veille de l’âne Balt­haz­ar, et sans doute plus encore, parce qu’elle nous mène au bord d’une con­ver­sion, celle de la mise en mou­ve­ment du spec­ta­teur qui s’ap­pelle l’é­mo­tion : celle bien sûr à l’aune du sac­ri­fice en pure perte de Balt­haz­ar, de sa pas­sion, fig­ure antic­i­patrice de Mouchette dans le film du même nom en 1967, car le film de Bres­son est une tragédie ; mais aus­si, en creux, celle énon­cée dans le dia­logue entre deux cav­a­liers pein­tres, au cœur du film, épisode qui con­stitue une sorte d’anomalie, sans aucune autre jus­ti­fi­ca­tion que celle d’annoncer le film d’action, le drame agis­sant qu’est le film de Bres­son :

« Et puis jail­lit sur ma toile une mul­ti­tude de struc­tures dont je ne suis pas le maître com­por­tant cha­cune une dialec­tique. Ce n’est pas la cas­cade que je vise, mais ce qu’elle me dictera, d’ailleurs sans aucun rap­port logique avec elle. Sa chute me met­tra en mou­ve­ment.
— Une pein­ture cérébrale, une pein­ture de pen­sée ?
— Une pein­ture d’action, action paint­ing. »

Après un insert présen­tant la cas­cade et le pont reliant deux rives, est don­né à enten­dre un autre dia­logue entre deux autres per­son­nages :

« Se peut-il qu’on soit tenu pour respon­s­able d’un crime com­mis sans le vouloir et dont on n’a pu garder le sou­venir puisque sous l’effet d’un choc nerveux ou de la drogue, ou sim­ple­ment de la bois­son, le con­scient comme vous dites cède la place au sub­con­scient et même à l’inconscient, de telle sorte qu’au réveil il ne reste plus de trace de rien et que le crim­inel ne sait pas qu’il est un crim­inel ? »

Ce pont artic­ule pré­cisé­ment les deux lignes par­al­lèles du film, le hasard à l’œuvre et la pein­ture cérébrale agis­sante à la ques­tion du mal, qu’il soit involon­taire ou volon­taire ; exp­ri­mant un change­ment d’état, il en fait une sorte de tour­bil­lon auquel nous prenons part. La chute de Balt­haz­ar, mais aus­si de Marie ou d’Arnold, nous émeut, nous met en mou­ve­ment, nous révolte ; le film agit sur nous et résonne en nous pour nous ren­dre, peut-être, meilleurs, c’est-à-dire un peu plus humains – des ani­maux sim­ples et sen­si­bles sur le mod­èle de cet âne admirable, asi­nus mirabilis qui est primus inter pares : c’est autant sur l’im­age de la com­mu­nauté empathique des mou­tons entourant Balt­haz­ar que sur celle de son ultime soli­tude que nous donne à méditer Bres­son.

Notes

Notes
↑1 En référence à l’année 1666. Voir Antoine Com­pagnon, « Pourquoi 1966 ? », Fab­u­la-LhT, n° 11, « 1966, annus mirabilis », décem­bre 2013, URL : http://www.fabula.org/lht/11/presentation.html.
↑2 En italique, nous décli­nons ain­si les dif­férents sens du terme « mirabilis ».
↑3 Noël Herpe, « Le regard de l’âne », Acta fab­u­la, vol. 14, n° 8, « 1966, annus mirabilis », Novem­bre-Décem­bre 2013, URL : http://www.fabula.org/acta/document8300.php.
↑4 Voir Com­mune en France. La méta­mor­phose de Plodémet, enquête menée en 1965 par Edgar Morin, dans le cadre de la DGRST, de l’INED, du CNRS, sur un vil­lage de Bre­tagne, écrite en 1966 et pub­liée en 1967 (Fayard). Cité par Antoine Com­pagnon, voir note 1.
↑5 Vin­cent Amiel con­clu­ait son arti­cle con­sacré à la jeune fille chez Bres­son en énonçant son « anachro­nisme » pré­cisé­ment. Voir Vin­cent Amiel, « Bres­son et les oiseaux », Posi­tif, Juin 2015.