Avec une cer­taine con­stance depuis quelques films, Cheyenne Caron s’in­téresse aux ques­tions iden­ti­taires qui ne cessent d’agiter le débat poli­tique français. Ne dis­posant que de très peu de moyens à chaque fois (des longs-métrages dont le bud­get ne dépasse jamais les 100 000€), la réal­isatrice a le bon sens de ne pas s’aven­tur­er sur le ter­rain du grand film socié­tal, préférant abor­der ces sujets par le prisme de l’in­time. Elle-même d’o­rig­ine kabyle, adop­tée au sein d’une famille mixte et con­ver­tie tar­di­ve­ment au catholi­cisme, Cheyenne Caron se nour­rit avant tout de son par­cours per­son­nel pour insuf­fler un par­fum de vérité au chem­ine­ment exis­ten­tiel – pour ne pas dire méta­physique – de ses per­son­nages. La sincérité de la démarche n’est d’ailleurs jamais à remet­tre en ques­tion, même lorsque dans L’Apôtre, son précé­dent long, elle oppose très mal­adroite­ment un musul­man prêt à endoss­er le rôle d’imam à sa com­mu­nauté religieuse lorsqu’il leur annonce vouloir devenir catholique. Dans Patries, son nou­veau film, la réal­isatrice fait encore preuve d’un cer­tain tal­ent d’écri­t­ure et de direc­tion d’ac­teurs mais bute tou­jours sur un dis­cours volon­tariste qui enferme les per­son­nages dans des tra­jec­toires au sym­bol­isme appuyé. Et lorsqu’il s’ag­it d’abor­der des sujets aus­si périlleux que le racisme anti-blanc, le manque de pru­dence de la part de la réal­isatrice donne à l’ex­er­ci­ce une tour­nure un peu dou­teuse.

En noir et blanc

Afin de bien surlign­er la bina­rité de la sit­u­a­tion qu’elle nous dépeint, la réal­isatrice a pris le par­ti de tourn­er en noir et blanc, entre esthétisme au sym­bol­isme appuyé et hom­mage un peu tiré par les cheveux à La Haine de Math­ieu Kasso­vitz. Le pluriel de Patries trou­ve sa jus­ti­fi­ca­tion à tra­vers deux per­son­nages essen­tielle­ment : Pierre (le Black) et Sébastien (le Blanc) se ren­con­trent dans la même cité de ban­lieue parisi­enne où ils vivent. Ils sym­pa­thisent rapi­de­ment mais, au gré de leurs expéri­ences et ques­tion­nements, sont cha­cun amenés à pour­suiv­re une tra­jec­toire sen­si­ble­ment dif­férente. Orig­i­naire du Camer­oun, Pierre a gran­di au sein d’une famille qui revendique son inté­gra­tion et son attache­ment à la France tan­dis que lui souf­fre de ne pas y trou­ver sa place. Sébastien, quant à lui, a démé­nagé avec sa mère et son père aveu­gle dans cet envi­ron­nement qui lui est vis­i­ble­ment hos­tile en rai­son de sa couleur de peau. Rapi­de­ment, l’ami­tié nais­sante entre les deux jeunes hommes laisse place à une lourde rancœur : Sébastien, parce qu’il ne s’in­tè­gre pas au groupe, est accusé à tort d’avoir cafté sur le compte d’un caïd alors que Pierre est le fau­tif. Refu­sant de le dénon­cer, Sébastien endosse alors les coups, tel un Christ sac­ri­fié déam­bu­lant dans la cité sur fond de musique élé­giaque. Lâche et mal­adroit, Pierre sous-estime quant à lui sa faute, davan­tage préoc­cupé à fan­tas­mer sa terre d’o­rig­ine dont il ne con­naît rien mais qu’il fini­ra par retrou­ver sous les applaud­isse­ment de son entourage.

La France, tu l’aimes ou…

Cheyenne Caron a cer­taine­ment rai­son de refuser le poli­tique­ment cor­rect en prenant le risque de met­tre en scène l’échec d’une inté­gra­tion qui trou­ve sa con­clu­sion dans un retour au pays. Et c’est avec un cer­tain tal­ent d’écri­t­ure dans les dia­logues qu’elle parvient à ren­dre compte des ques­tion­nements de cer­tains dérac­inés, entre sen­ti­ments d’ap­par­te­nance à leur pays d’o­rig­ine et volon­té d’in­té­gra­tion. Seule­ment, ce qui pose prob­lème dans le traite­ment de cet enjeu, c’est le moral­isme sous-jacent qui accom­pa­gne sans cesse le par­cours de Pierre, désigné comme le fau­tif, et sans cesse relayé par des mères dont le dis­cours flirte par­fois avec le cours de catéchisme. Inca­pable d’avoir con­fi­ance en l’État (et on peut le com­pren­dre même s’il faut pour cela en pass­er par une dou­teuse scène d’en­tre­tien d’embauche), d’ad­hér­er à l’en­t­hou­si­asme pro-français de sa mère et de sa sœur, respon­s­able par sa lâcheté du lyn­chage de Sébastien qui était pour­tant prêt à lui offrir son ami­tié, Pierre se retrou­ve dans une impasse. Sans tenir compte de la réal­ité qui risque de vio­lem­ment rat­trap­er Pierre une fois qu’il sera revenu au Camer­oun (pays dont il ne con­naît finale­ment rien), la réal­isatrice sem­ble nous dire que, finale­ment, le sen­ti­ment d’ap­par­te­nance est édic­té par les orig­ines. En ces temps où on ne cesse de nous par­ler n’im­porte com­ment d’i­den­tité nationale, on peut dire que l’hy­pothèse avancée par Patries est franche­ment dis­cutable tant elle est sim­pliste.