Au rythme soutenu d’un long-métrage par an, Cheyenne Car­ron con­tin­ue de pos­er un regard ambigu sur la quête de sens de notre jeunesse con­tem­po­raine. Que ce soit par le prisme de la tra­di­tion rurale (La Mor­sure des Dieux), de l’en­vi­ron­nement social (Patries), de la reli­gion (L’Apôtre) et de ses dérives dji­hadistes (La Chute des hommes), la jeune réal­isatrice s’attache générale­ment à oppos­er deux visions du monde — quitte à vers­er par­fois dans la sim­pli­fi­ca­tion dou­teuse — dans le but d’y dégager un espace de fric­tion d’idées. Dans Jeunesse aux cœurs ardents (dont le titre sonne comme un appel à l’insoumission et à la résis­tance), il est ques­tion de David, la ving­taine, petit délin­quant à ses heures per­dues mais bril­lant étu­di­ant en philoso­phie qui n’a que mépris pour le sys­tème uni­ver­si­taire. Ce dernier sem­ble trou­ver un but après avoir fait la con­nais­sance de Hen­ri, nonagé­naire qui a autre­fois com­bat­tu en Algérie dans les rangs de l’armée française. Le jeune dis­sipé finit par trou­ver dans ce vieux com­bat­tant un exem­ple de cohérence et d’intégrité, un mod­èle indis­pens­able que son envi­ron­nement immé­di­at ne serait pas en mesure de lui fournir.

Quel est le modèle défaillant ?

Plutôt que de par­ler d’un milieu défa­vorisé ou non struc­turé, Cheyenne Car­ron préfère pren­dre le con­tre-pied des clichés du film social les plus atten­dus pour dress­er le por­trait d’une famille éclairée, instru­ite et a pri­ori iden­ti­fiée poli­tique­ment “de gauche”. Si les dia­logues entre les deux par­ents et leur fils se veu­lent équili­brés (cha­cun a ses raisons), on devine sans mal que la réal­isatrice prend un malin plaisir à tourn­er en déri­sion cette famille qui exalte sa bonne con­science d’hu­man­istes pré­ten­du­ment éclairés. Impuis­sants face au désar­roi de leur enfant (mais non dépourvus d’empathie), le père et la mère sont ridi­culisés dès que l’occasion se présente, comme par exem­ple lors d’une gênante scène au cours de laque­lle l’homme pré­tend soutenir la cause fémin­iste en allant man­i­fester… cou­vert de rouge à lèvres. On devine com­bi­en la pos­ture a de quoi met­tre mal à l’aise notre jeune héros réac­tion­naire et nos­tal­gique du temps des colonies, lui qui doit déjà écouter ses ami(e)s dis­courir sur les nou­velles reven­di­ca­tions fémin­istes se réjouis­sant de ren­voy­er la galanterie à des temps révo­lus. La sub­stance même du film reposant essen­tielle­ment sur ses dia­logues, la mise en scène se con­tentant d’illustrer plate­ment le chem­ine­ment de David vers un nou­veau choix de car­rière bien prévis­i­ble, on est assez rapi­de­ment con­damné à n’être que les témoins pas­sifs de dis­cus­sions de comp­toir où cha­cun y va de sa petite général­ité sur l’époque con­tem­po­raine.

Le temps des colonies

Plus gênant, Jeunesse aux cœurs ardents donne l’impression de vouloir graver dans le mar­bre les avis des uns et des autres sur un sujet aus­si cli­vant que la coloni­sa­tion algéri­enne. Lors d’une scène de ter­rasse de café (encore une), la réal­isatrice con­fronte David et ses amis à un groupe de jeunes Arabes qui, sans deman­der leur reste, finis­sent par s’étriper entre eux, les uns s’insurgeant des iné­gal­ités inhérentes au colo­nial­isme quand un autre défend ses bien­faits (ah le fameux refrain “on leur a con­stru­it des routes et des hôpi­taux” !). Cher­chant à faire infuser cer­taines idées déjà rabattues par des hommes et femmes poli­tiques séduits par l’idée d’un roman nation­al, le film de Cheyenne Car­ron som­bre un peu trop vite dans l’idéolo­gie et sur­prend par sa com­plai­sance à jeter de l’huile sur le feu pour aus­sitôt se défendre de toute provo­ca­tion en pré­tex­tant don­ner un temps de parole égal aux deux camps advers­es. C’est d’autant plus prob­lé­ma­tique qu’un film de ciné­ma n’a rien à voir avec le plateau d’une émis­sion poli­tique : la réal­isatrice crée ici des affects pour mieux ori­en­ter notre regard, jus­ti­fie des égare­ments au nom d’un absolu roman­tique (ah la belle sol­i­dar­ité au sein de la Légion Étrangère !) et s’accommode bien molle­ment des lim­ites de son dis­cours. En l’état, son dernier film ressem­ble mal­heureuse­ment à un tract pour les Iden­ti­taires qui chercheraient à faire bonne fig­ure en ménageant la chèvre et le chou. On a con­nu pro­gramme plus réjouis­sant.