Avec La Mor­sure des Dieux, cinq mois seule­ment après la sor­tie en salles du prob­lé­ma­tique La Chute des hommes (et au rythme réguli­er d’un film par an depuis plusieurs années), Cheyenne Car­ron con­tin­ue de déclin­er son rap­port à la foi tout du long d’une fil­mo­gra­phie aus­si mod­este que sin­gulière. Si la naïveté avec laque­lle la jeune réal­isatrice restitue cer­tains con­textes n’est pas sans sus­citer par­fois un vrai malaise (notam­ment lorsqu’elle traite du dji­hadisme par le prisme de ses croy­ances ou bien lorsqu’elle met en oppo­si­tion de manière assez sim­pliste chris­tian­isme et islam), force est de lui recon­naître une obsti­na­tion qui se traduit par un engage­ment véri­ta­ble dans cha­cun des films qu’elle auto-pro­duit pour moins de 100 000 euros à chaque fois. Avec ce nou­veau pro­jet au titre évo­ca­teur, Cheyenne Car­ron sem­ble pour­tant pren­dre ses dis­tances avec un prosé­lytisme mal dégrossi et parvient à décen­tr­er son pro­pos vers quelque chose de moins sché­ma­tique. Ici, elle s’attache à faire hon­neur à un ter­ri­toire et à un corps de méti­er voué à dis­paraître : la paysan­ner­ie dans le fin fond du Pays basque. Sébastien, jeune homme fougueux, y a hérité de sa famille une ferme qu’il entend main­tenir à flots mal­gré les crédits impos­si­bles à rem­bours­er et une pro­duc­tion dif­fi­cile à val­oris­er. Céli­bataire et un peu isolé, il peut néan­moins compter sur toute une com­mu­nauté de voisins agricul­teurs, eux aus­si pris à la gorge par les cen­trales d’achat qui tirent les prix de vente vers le bas. Alors qu’il cherche en vain à fonder un foy­er avec une femme attachée comme lui à sa région natale, il ren­con­tre par hasard Juli­ette, jeune catholique résol­u­ment opti­miste qui va accepter de le soutenir dans une mul­ti­tude d’épreuves. Cette ren­con­tre mar­quera l’unique occa­sion pour la réal­isatrice de dis­sert­er sur les con­vic­tions religieuses des uns et des autres : aux croy­ances dog­ma­tiques de Juli­ette s’oppose la fierté païenne de Sébastien prêt à en découdre pour la con­va­in­cre de l’imposture du dis­cours auquel elle croit.

Les petits détails

On retrou­ve dans ces pas­sages les lim­ites du volon­tarisme appuyé dont Cheyenne Car­ron peut faire preuve. Si elle donne une chance à Sébastien de défendre son point de vue, son car­ac­tère impétueux, son rejet d’un sys­tème, ce qui se traduit chez lui par une absence totale de générosité et de sens de l’altérité, la réal­isatrice en fait néan­moins un per­son­nage incom­plet, frag­ilisé par une colère qu’il canalise mal, et que sa ren­con­tre avec Juli­ette — indis­so­cia­ble de ce dis­cours sur l’amour et le don de soi que le Christ lui a inspiré — parvien­dra à rééquili­br­er. Mais passé cette approche sché­ma­tique qui sur­charge le réc­it à plusieurs repris­es, on retrou­ve dans La Mor­sure des Dieux ce qui pou­vait déjà faire l’in­térêt du frag­ile Patries (mais sans ses défauts insur­monta­bles) : une vraie capac­ité, notam­ment, à se saisir du ter­ri­toire où se place l’ac­tion. Ici, Cheyenne Car­ron ne se con­tente pas de capter la joliesse d’un paysagé noyé de soleil, elle en fait un défi géo­graphique où la cir­cu­la­tion (des tra­vailleurs de la terre, de la récolte, de l’ar­gent) devient un enjeu majeur. Elle parvient égale­ment à en restituer la beauté âpre, à faire de cet envi­ron­nement un per­son­nage à part entière que Sébastien aime et con­tre lequel il se bat pour assur­er sa survie et hon­or­er la mémoire de sa famille. Bien que lim­itée dans ses moyens, la mise en scène et le mon­tage savent altern­er avec une belle flu­id­ité les plans ser­rés et les plans larges, instau­rant un vrai dia­logue entre le per­son­nage prin­ci­pal et cette terre à laque­lle il est vis­cérale­ment attaché. Si la direc­tion d’ac­teurs est par­fois iné­gale, la réal­isatrice aurait néan­moins pu tomber dans des tra­vers bien plus réd­hibitoires : si les con­fronta­tions avec le ban­quier, le directeur de la cen­trale d’achat ou les autres agricul­teurs sen­tent par­fois la démon­stra­tion de force, il y a chez elle un souci d’au­then­tic­ité et une lib­erté dans sa capac­ité à se saisir d’un détail qui per­met mal­gré tout à chaque sit­u­a­tion de s’in­car­n­er. Le regard que Cheyenne Caron pose sur son sujet paraît plus calme et moins étroit que dans ses précé­dentes pro­duc­tions. Espérons que ce soit ici le signe d’un renou­veau.